Moïse
NORDMANN

Un juste
dans sa
génération


Un songe de
M. Nordmann


Les
synagogues
de Suisse

UN SONGE
de Moïse Nordmann
Extrait des ARCHIVES ISRAELITES 1840


C'était un beau soir d'été ; je me promenais le long d'une rivière paisible, serpentant à travers une prairie ravissante. Tout était calme et serein autour de moi, mais mon âme ne l'était pas. Je réfléchissais sur la situation morale de mes coreligionnaires. Tel que Moïse, jadis, errant dans le désert de Horeb, gémissait sur le joug oppressif qui tenait ses malheureux frères sous la captivité la plus tyrannique; ainsi je gémissais sur le joug de superstitions et de préjugés qui pèsent encore si lourdement sur un si grand nombre de mes coreligionnaires, et qui défigurent si profondément la pureté originaire de la croyance de nos pères.

Fatigué de ma course et des réflexions, je m'assis sur le gazon au pied d'un noyer touffu qui répandait une ombre délicieuse. Insensiblement mes yeux se fermèrent, un doux sommeil s'appesantit sur mes paupières, je m'endormis et j'eus un songe. Soudain mon oreille fut frappée d'une voix plaintive, des sons lugubres vinrent déchirer mon cœur.
- Fils de l'homme, qu'est-ce que tu entends ? me cria au même instant une voix mystérieuse.
- J'entends, répondis-je dans mon trouble, des cris amers qui me percent les entrailles.
- Ce sont les cris d'une mère désolée au milieu des ruines de son habitation incendiée par ses propres enfants.

Et tout-à-coup mes yeux s'ouvrirent, et j'aperçus un palais magnifique, en proie aux flammes. Le feu était déjà maître de toutes les parties de l'édifice. Dans le vestibule, je vis errer l'ombre d'une femme profondément affligée, se frappant la poitrine, déchirant ses vêtements, poussant des sanglots de désespoir. "Quelle désolation ! s'écria-t-elle, c'est donc pour le voir anéantir par mes propres enfants, que j'ai défendu depuis si longtemps contre tant d'ennemis, contre tant d'assauts, ce cher manoir de vos ancêtres. Cet édifice magnifique, après s'être maintenu depuis tant de siècles, après avoir bravé tant d'attaques orageuses, tant de tempêtes furieuses, sera donc détruit-par les enfants de mes propres entrailles ? Mais sont-ils donc tous perfides, ceux que j'ai élevés avec tant de soins ? O vous, qui portez encore une étincelle d'affection pour votre malheureuse mère, venez, arrivez de toutes côtés, sauvez ce qui est encore à sauver, sauvez surtout les précieux trésors renfermés dans cette résidence de vos pères !"

Hubert Robert (1733-1808)
L'incendie
A ce cri de détresse, un petit nombre d'hommes hardis et déterminés vinrent accourir sur le lieu de l'incendie. "Mais, hélas! s'écria l'un d'eux, déjà le feu est trop avancé ; il est impossible de sauver l'édifice. Hâtons-nous du moins de sauver les richesses immenses qu'il renferme."
Aussitôt ils se mirent à assaillir les portes et les fenêtres pour pénétrer dans l'intérieur. Mais, ô surprise! Une seconde troupe, qui s'était approchée, s'empare de toutes les avenues, de toutes les portes, fermant l'entrée aux premiers.
- "Ne perdez pas le temps à sauver de viles richesses ! L’édifice avant tout doit être conservé; escaladez les murs, rendez-vous maître du feu, tout espoir n'est pas encore perdu.
- Insensés ! répartirent les premiers, ne voyez-vous pas que tout travail est vain, que les flammes sont déjà trop fortes pour être étouffées ; voulez-vous perdre encore les trésors inestimables de l'intérieur, qui contiennent mille fois la valeur du palais ? Les murs, l'architecture, les ouvrages de l'art peuvent être reconstruits; mais les pierres précieuses, les diamants, les rubis les diadèmes de la trésorerie ne sauraient être retrouvés. Ne perdons pas de temps à contester ; les minutes sont chères ici. Encore quelques instants, et les richesses immenses d'un royaume entier seront peut-être consumées.
En vain les autres sont inexorables.

La dispute s’anime, des paroles on en vient aux mains, un combat sanglant s'engage. Mais, ô douleur ! ô désespoir ! pendant que les deux parties s'acharnent à se battre, à se poursuivre, à s'anéantir, l'incendie fait des progrès rapides. Déjà je ne vois plus que feu, que fumée, des brandons enflammés volant en l'air, chassés par le vent. Des solives, des poutres à demi consumées, tombent avec fracas, entraînant dans leur chute des murs entiers, des balcons, des planches. Soudain avec le roulement effroyable de cent tonnerres, l'édifice entier s'écroule, tombe en un monceau de cendres. Un silence de mort succède au craquement terrible qu'avait causé la chute colossale.

Je ne savais que penser de ce que je venais de voir, quand tout-à-coup la voix qui m'avait déjà une fois interpellé, me cria de nouveau : "Fils de l’homme, qu'est-ce que tu as vu ?" L'effroi où j'étais avait paralysé ma langue, je ne pouvais point répondre. La voix inconnue reprit :
"L'édifice en flammes que tu as vu, c'est le temple du culte extérieur de la religion de tes pères, l'édifice organique de ses formes, de ses dogmes, de ses usages, qui menace ruine dans ce siècle d'incrédulité. Des mains sacrilèges, de soi-disant philosophes y ont mis le feu. Déjà la flamme destructive a gagné presque toutes les parties de cet antique et vénérable temple. La femme en pleurs, dont les sanglots lugubres ont touché ton cœur, c'est la fille de Sion (כנסת ישראל), qui déplore l'égarement , l'aveuglement , la perversité de ses enfants. Ses cris de douleur ont éveillé quelques hommes éclairés et dévoués, qui accourent sur le lieu du désastre pour arrêter le progrès du mal. Voyant le feu de la destruction déjà trop avancé pour pouvoir sauver en entier l'héritage sacré de leurs pères, ils voudraient du moins conserver les riches trésors, les vérités sublimes, les principes précieux qu'il renferme. Mais survient une seconde classe, qui dans son zèle aveugle de vouloir conserver tout, s'oppose à toute transaction. Qu'arrive-t-il ? Les deux partis, au lieu de travailler d'un commun accord à l'extinction du feu meurtrier qui consume les trésors que tous les cieux voudraient conserver, s'acharnent à se quereller, à se disputer, à se poursuivre, et dans l'emportement de leur combat oublient la cause qui l'a provoqué. Or, pendant le temps qu'ils perdent à se combattre, l'incendie détruit et l'édifice et les trésors."

La voix mystérieuse se tut, et je m'éveillai en sursaut. Tout mon corps s'était fatigué comme d'un long travail, toutes mes facultés se trouvaient dans un engourdissement complet. Je croyais sentir encore l'odeur, la fumée d'un incendie.

  Moïse NORDMANN, rabbin.
Hégenheim, le 17 juillet 1840.


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