Le rabbin Mardochée CAHN dit reb Mortché
Saverne 1778 - Westhoffen 1872
et sa famille
par Eliane Roos SCHUHL

La famille CAHN ("KAHN" pour la plupart des registres anciens) est attestée à Saverne depuis la fin du 17e siècle au moins. Loewel Cahn connaît des démêlés avec les bouchers de la ville, qui refusent la concurrence qu'il représente. Mardochée Marx Cahn est rabbin de la communauté juive. Puis son fils Samuel, est, en 1784, au moment du dénombrement, "substitut rabbin", c'est-à-dire rabbin local de Saverne, représentant du rabbin de Mutzig. Il constitue la onzième famille avec sa femme Vögel, ses fils Jacob et Marx et trois filles. Son fils Loewel
"Kahn" est le chef de la douzième famille recensée : il s'agit de Juda dit Leibel (Léopold) CAHN et de son épouse Nennel Nanette fille du commerçant et prêteur Moyse AUSCHER de Wolfisheim, avec deux filles, Guttel et Brendel et deux fils, Jacob et notre Marx.

"Marx" ou Mardochée dit Mortché est né le 10 novembre 1778. Son père avait déjà bénéficié des cours d'hébreu d'un précepteur, originaire de Prague, au domicile de ses propres parents à Saverne. Mardochée étudie à Westhoffen, auprès du rabbin Isaac Lunteschutz qui y dirige une petite yeshiva, à Bischheim, puis à Mayence et Hanau (auprès du rabbin Moïse Tubia). Il gagne sa vie comme précepteur dans des familles de Strasbourg et de Cernay avant d'être nommé rabbin à Bischheim-au-Saum, à côté de Strasbourg.

En mai 1807, à vingt-huit ans, il épouse à Bischheim Treitel Dorothée WURMSER, vingt ans, fille du rabbin Moïse (fils de David Wurmser de Bollwiller ; à ne pas confondre avec son cousin homonyme, rabbin lui aussi). Il exerce à Vieux-Brisac, puis à Müllheim de l'autre côté du Rhin (~1754-1826).

Treitel est née à Mutzig en 1786 ; sa mère est Khaya-Sara ARON, fille du grand rabbin de Haute-Alsace Isaac Aron dit Itzig Pfalsburg (~1733-1805), lui-même gendre de l'illustre décisionnaire et grand rabbin d'Alsace Joseph STEINHART (1700-1776). Ils eurent six enfants attestés entre
1809 et 1822.

Un peu avant 1816, Marx Kahn [c'est ainsi qu'il signe] quitte la communauté de Bischheim pour celle de Westhoffen, où il demeure jusqu'à son décès à 93 ans, le 6 avril 1872. Avec quinze autres rabbins du Bas-Rhin, il signe, en 1840, une pétition contre des réformes du rabbinat proposées par le Consistoire central, qui veut "régénérer" la population juive, alsacienne en particulier, et "améliorer" le culte.

En 1848 son fils aîné Léopold Cahn (1809-1887) est élu ministre officiant de la synagogue de Hatten, où est née son épouse Eléonore Bairele WEIL, d'une famille propriétaire d'un moulin à huile depuis plusieurs générations.

Mortche Kahn laisse une réputation de rabbin savant et rigoriste, cabbaliste et commerçant à ses heures. Parmi ses descendants se trouvent les familles DEBRE (Simon, grand rabbin, Robert, docteur en médecine, ses fils et petits-fils, hommes politiques ou peintre de renom), BLOCH (Elie, rabbin mort en déportation) et SCHWARZFUCHS, SCHUHL, ROOS, WEIL etc...

Sa tombe se trouve au cimetière de Westhoffen ; son épitaphe figure dans le Memorbuch, Mémorial de Westhoffen :

"Que soit rappelée l'âme de notre maître Mordekhaï Hacohen,
grand savant dans la Tora et dans la Cabbale ; il s'occupait d'étude
désintéressée jour et nuit ; il forma de nombreux disciples ; il fut l'un
des grands maîtres de son pays et occupa le siège de rabbin dans la ste
communauté de Westhoffen plus de cinquante ans et guida ses contemporains
sur la voie de la vérité ; il y mourut , dans cette ste communauté de Westhoffen,
à près de cent ans et son âme monta le jour du saint schabbat à l'heure de Minha
le 27 veadar 5632 selon le petit comput (6 avril 1872). "

Vitrail de la synagogue de Westhoffen. Au-dessus une inscription : "Shiviti H' lenegdi tamid" ("Je fixe constamment mes regards sur le Seigneur" - Psaume 16:8). © M. Rothé
Hommage au rabbin Mardochée CAHN
par R. BLUM, Ministre officiant à Balbronn
Extrait de l'Univers Israélite 1872

Le doyen des rabbins de l'Alsace, et peut-être de plusieurs Etats européens, Rabbi Mardochaï (Mortche - Marx) Hacohen, est monté au ciel le samedi parashath Shemini, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, après avoir nourri son troupeau de la manne spirituelle durant près de soixante ans.

Né à Saverne en 1778, ses parents le destinèrent au sacerdoce. Grâce à une conception facile et à un zèle soutenu, il se distingua parmi les élèves du très célèbre R. Isaac Lundeschitz, rabbin d'abord à Westhoffen, puis à Bischheim, où le jeune théologien le rejoignit jusqu'à ce que ce grand maître fût appelé au rabbinat d'Endingen (Suisse).

Notre étudiant, âgé alors de dix-huit ans, poussé par une ardeur invincible, jointe à une rare piété, à compléter et à augmenter ses études dans les hautes écoles de l'Allemagne, se rendit à Mayence, où il resta quelque temps, et de là il se dirigea vers Hanau pour puiser les eaux vivifiantes de la Torah à la limpide source du très illustre grand rabbin R. Mosché Tubia, dont il devint un des premiers disciples.
Le maître l'aima beaucoup, parce qu'il trouva en lui les capacités d'un talmudiste consommé et les qualités qui caractérisent un digne pasteur israélite.

Après avoir séjourné plusieurs années à Hanau et achevé ses études, il retourna dans son pays natal, où il trouva à se placer comme précepteur dans une des premières familles israélites de Strasbourg, pendant plusieurs années. Il quitta cette ville pour entrer en la même qualité dans une bonne maison de Cernay.
Il fit quelques économies, épousa la fille d'un rabbin, s'établit à Bischheim et y demeura quelques années. De fâcheuses circonstances l'obligèrent d'accepter la médiocre place de rabbin de Westhoffen.

Mal rétribué par la communauté et chargé d'une nombreuse famille, il endurait les privations les plus rudes avec une résignation vraiment patriarcale. Nos infortunés rabbins d'alors, de l'Alsace surtout, quoique ayant à peine le strict nécessaire pour ne pas mourir de faim, cultivaient néanmoins le champ sacré de la Torah, sans se rebuter et sans se soucier du lendemain, malgré le path bemela'h, le pain sec, qui leur faisait souvent défaut.

Notre vertueux maître Rabbi Mardochaï vécut jusqu'à sa mort en vrai ami de l'Eternel et de sa loi. Son pèlerinage ici-bas a laissé des traces qu'on n'oubliera pas de longtemps.
Généralement, les saintes vertus de nos rabbins, qu'ils n'étalent pas aux yeux du monde pour s'en glorifier ou pour acquérir un renom, ne sont pas connues et restent pour la plupart cachées jusqu'au jour où ils quittent cette vie.

Une foule considérable assistait dimanche, 28 Adar shéni (7 avril) aux obsèques de notre regretté Rabbi Mardochaï : M. le grand rabbin Aron de Strasbourg, MM. les rabbins Wurmser, beau-frère du défunt, et Lehmann, tous les israélites du ressort rabbinique de Westhoffen, M. le maire avec le conseil municipal et beaucoup d'autres notabilités. Chacun avait voulu donner un dernier gage d'affectueux souvenir au vénéré pontife que nous venons de perdre.
(…)


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