Grand rabbin Josy (Joseph) EISENBERG
(12 décembre 1933 Strasbourg - 8 décembre 2017 en Normandie)
par Barbara Weill


Son père, Oskar Eisenberg, originaire de Carcovie, arrive à Strasbourg en 1895 avec ses parents. Il est alors âgé de 4 ans. Il s'agit d'une famille juive de stricte orthodoxie qui trouve naturellement sa place dans la communauté Etz ‘Hayim, qui vient de construire la synagogue de la rue Kageneck. C'est dans ce milieu qu'il rencontre son épouse. "Mon père était un talmid hahkam, il m'a transmis le savoir, et ma mère la piété", dira Josy Eisenberg. La famille vit d'un commerce de bonneterie. Ils ont trois enfants.

Pendant la seconde guerre mondiale, comme la majeure partie des Juifs strasbourgeois, ils sont évacués vers Limoges. En 1943, Josy, alors âgé de 10 ans, passe seul en Suisse où il sera abrité jusqu'à la fin des hostilités dans une maison d'enfants juifs.

De retour à Strasbourg, il poursuit ses études secondaires à l'Ecole Aquiba, fondée en 1948. Le directeur est son cousin Benno Gross avec lequel il sera très lié, humainement et intellectuellement, pendant toute sa vie. Puis il termine son second cycle au Lycée Fustel-de-Coulanges.

Josy Eisenberg fait partie du mouvement de jeunesse Bnei Aquiba et il en devient l'un des animateurs. C'est sans doute là que naît sa vocation pédagogique et son besoin de transmettre les valeurs du judaïsme. Pourtant, c'est une carrière d'avocat ou de réalisateur de cinéma qu'il souhaite entreprendre, sans doute pour s'évader de cet environnement strasbourgeois qui l'étouffe un peu. Mais le grand rabbin Schilli, qui vient d'être nommé à la tête du Séminaire Israélite de France, réussit à le convaincre d'entreprendre des études rabbiniques. Il lui rappelle que le rabbinat français a été décimé pendant la guerre, et qu'il faut à présent que des jeunes prennent la relève pour encadrer la communauté juive.

Josy Eisenberg part donc pour Paris afin d'étudier au Séminaire, et parallèlement il s'inscrit à la Sorbonne, où il obtiendra une licence d'Histoire et un DES de Lettres.

En 1954, il épouse Alice Buras qu'il a connue à Strasbourg. Le couple aura trois enfants, Marc, Muriel et Eric. Dès la fin de ses études, bien qu'étant déjà marié, il est appelé au service militaire, et la vie de la jeune famille devient particulièrement difficile : peu de moyens financiers, un logement inconfortable, et la solitude, car leurs parents ne vivent pas dans la capitale.

Libéré de l'armée, il devient rabbin de la Synagogue de la rue Sainte-Isaure ("Synagogue Montmartre"). Il utilise son expérience des mouvements de jeunesse pour insuffler une nouvelle vie à cette la communauté, et crée par exemple un office des jeunes. Il occupera ce poste pendant dix ans.

Il donne des cours pendant deux ans à l'école Gilbert Bloch d'Orsay : des cours sur le prophète Isaïe et sur l' histoire juive

En 1961, Jacob Kaplan, grand rabbin de France, l'appelle à devenir son secrétaire particulier.
En 1962, avec la fin de la guerre d'Algérie et le rapatriement des Français, Josy Eisenberg conçoit l'idée de créer une émission de télévision pour les Juifs qui viennent d'arriver en Métropole, qui sont dispersés dans la France entière et qui n'ont pas encore pu recréer des communautés. Il existe déjà des émissions catholique et protestante sur les écrans, aussi le grand rabbin Kaplan persuade aisément les autorités de l'ORTF de faire aussi une place aux israélites.

Josy Eisenberg devient l'animateur et le producteur de cette émission qu'il appelle "La Source de vie" (un des noms donnés à la Torah). Il en sera bientôt aussi le réalisateur. La première a lieu à la veille de Yom Kipour : c'est un entretien avec Meyer Jaïs, grand rabbin de Paris.

1982 - Josy Eisenberg en plein tournage, au mur des lamentations à Jérusalem
Ce programme connaît aussitôt un grand retentissement. Le rabbin reçoit de nombreuses lettres de Juifs qui le remercient, en lui disant qu'il constitue leur seul lien avec leur religion. Pour de nombreux téléspectateurs, jusqu'en 2017, le visionnement du programme prendra la forme d'un rite : tous les dimanche matins à 9h15, il viendront fidèlement s'asseoir devant leur poste pour écouter le rabbin Eisenberg. Mais celui-ci comprend rapidement que ces émissions sont aussi suivies régulièrement par un grand nombre de téléspectateurs non-juifs. Il adopte donc une ligne éditoriale dont il ne se départira jamais, qui consiste à évoquer les thèmes religieux dans une langue claire, accessible à tous les publics. "Mon principal talent, dira-t-il est celui de vulgarisateur, de rendre simple ce qui est compliqué".

C'est ce qui fait le succès de "La Source de vie", à laquelle s'ajoutera par la suite "A Bible ouverte". Parmi toutes les émissions religieuses diffusées sur le Service public, affirmait Jacques Chancel, celles du judaïsme ont toujours été les meilleures. Cela se résume par 55 ans de diffusion, avec plus de 3500 séquences qui ont accueilli tous les grands noms du judaïsme français, israélien, et même mondial.

Josy Eisenberg entreprend ensuite la rédaction d'une série d'ouvrages dans lesquels il publie le texte de ses entretiens télévisés avec des personnalités marquantes, ainsi que certains livres personnels. Ceux-ci sont également rédigés dans une langue compréhensible qui leur vaut un grand succès.

En 1973, le réalisateur Gérard Oury lui demande de le conseiller pour l'écriture du scénario de "Rabbi Jacob". Une véritable amitié naît entre les deux hommes, et J.E. participera activement à l'écriture du film et même à son tournage. On connaît le film culte qui est né de cette collaboration.

Au fil du temps, il s'intéresse de plus en plus au hassidisme et à la kabale, qu'il découvre par ses entretiens et ses lectures, car ces disciplines n'étaient pas enseignées au Séminaire. Autodidacte passionné, il essaie de faire partager son intérêt à la télévision, et dans ses ouvrages, et parfois aussi dans des soirées d'étude.

Après son divorce d'avec sa première épouse, il aura un quatrième enfant de son deuxième mariage, Nathanaël. Puis il divorcera à nouveau pour se remarier encore trois fois. Il attribuait cette instabilité conjugale à l'éducation trop rigide qu'il avait reçue dans sa jeunesse. "Si je devrais revivre, je ferais probablement les mêmes bêtises", a-t-il dit. Mais il a eu la satisfaction d'être entouré de huit petits-enfants, et même de connaître sa première arrière-petite-fille.

Son immense célébrité ne l'avait pas ébloui, et il était resté un ami fidèle et serviable, aussi bien pour sa famille, que pour ses amis et ses collaborateurs. Il n'était pas snob, et très nombreux étaient les gens qui pensaient qu'il était leur ami. Il soutenait discrètement mais constamment des œuvres sociales en France comme en Israël. Il lui arrivait quelquefois de recevoir, au bureau de la "Source de Vie" des chèques avec des sommes d'argent importantes, parfois des héritages que certaines personnes souhaitaient léguer "au peuple d'Israël". Avec cet argent, il avait créé une caisse de solidarité pour soutenir les de Juifs les plus démunis.

Il s'était beaucoup intéressé à la création de notre site du judaïsme d'Alsace et de Lorraine et nous avait proposé spontanément de nous fournir les films relatifs à ces thèmes, qu'il avait tournés au cours des années.

Footballeur dans sa jeunesse, il était passionné de sport : il était abonné à l'Equipe et jouait au tennis. Au cours de ses dernières années il avait fait l'acquisition de motos de grosses cylindrées, avec lesquelles il sillonnait les routes de France, tout comme celles d'Israël. Il aimait le trajet qui le menait de Jérusalem à Eilat, et qui lui faisait traverser le désert du Néguev.

Josy Eisenberg était un homme très gai, qui adorait faire des bons mots et qui appréciait l'humour juif. A la fin de sa vie il a publié deux recueils sur ce thème, alors qu'il vivait personnellement des années difficiles : il a eu la douleur de perdre sa fille Muriel en 2010, et a connu pendant cette période de graves ennuis de santé. Sans doute, la rédaction de ces recueils comiques l'a-t-elle aidé à faire face à ces événements.

Hommage d'Emmanuel MACRON, président de la République
J'apprends avec tristesse la mort d'une grande âme du judaïsme français: Josy Eisenberg.
Pendant un demi-siècle, il n'a cessé de puiser à la source de vie d'une spiritualité à mesure humaine, et de transmettre avec bienveillance et simplicité toutes les facettes de la pensée juive. Lui qui avait connu la guerre et les persécutions fut un homme d'ouverture, de réconciliation et de tolérance. Il présentait chaque dimanche le visage souriant d'un judaïsme tourné vers le dialogue des sagesses.(8 décembre 2017)

Hommage de Haïm KORSIA - Grand Rabbin de France
Je salue une personnalité importante dans la reconstruction du judaïsme français d’après guerre, un homme d'une grande intelligence et d'une grande curiosité. Baroukh Dayan Haemeth. (8 décembre 2017)
Josy Eisenberg était chevalier de l'ordre national de la Légion d'honneur, officier de l'ordre national du Mérite et commandeur de l'ordre des Arts et des Lettres. Il a reçu la médaille de Vermeil de la ville de Paris et le prix de l'amitié judéo-chrétienne en 1993 ainsi que le prix des Arts et des Lettres de la Fondation du Judaïsme français. Il avait reçu le titre de grand rabbin en 2009.

Il s'est éteint le 8 décembre 2017 dans sa propriété de Normandie. Il a été enterré le 12 décembre (jour de son anniversaire) à Jérusalem, comme il l'avait demandé.

Bibliographie partielle

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