Simone HIRSCHLER
1911-1944
par Robert SOMMER

Mme HirschlerNos victimes, nos cent-vingt mille déportés, nous les pleurons tous, car tous étaient innocents, et tous sont morts dans des circonstances affreuses. Mais certains d’entre eux ont fait plus que périr en victimes, ils ont succombé en martyrs. Je veux parler des animateurs d’oeuvres sociales, qui auraient pu trouver le salut dans la fuite, et des ministres du culte qui n’ont été déportés que parce qu’ils sont demeurés à leur poste au mépris du danger.

Je voudrais relater la vie et la mort de l’un, ou plutôt de l’une d’entre eux, à la mémoire de laquelle il est juste de rendre un hommage particulier, car elle a, en vérité, donné volontairement sa vie pour le salut de ses frères: Madame René Hirschler, épouse du grand-rabbin de Strasbourg, aumônier général des camps d’internement, arrêtée avec son mari à Marseille le 22 décembre 1943, emmenée avec lui à Drancy en janvier 1944, déportée avec lui le 6 février et morte à Auschwitz aux environs du 12 avril 1944.

Simone Lévy avait dix-neuf ans lorsque René Hirschler fut nommé rabbin de Mulhouse : il était avec ses vingt-trois printemps le benjamin du rabbinat français. Dans cette communauté où il devait demeurer dix années, il allait donner sa mesure, approfondir ses connaissances (et en particulier faire des recherches historiques du meilleur aloi), regrouper la jeunesse, l’instruire et l’enthousiasmer. Et c’est ainsi qu’il rencontra celle qui allait devenir sa disciple, sa secrétaire, sa collaboratrice, son animatrice, sa fiancée, sa femme.

Avec elle il crée en 1931 Kadimah, "Bulletin bimensuel pour les communautés israélites de Mulhouse et du Haut-Rhin, conçu et dirigé par une équipe de volontaires avec l’aide généreuse d’écrivains et d’artistes juifs éminents". Petite feuille au début, Kadimah devint rapidement une des meilleures revues juives de langue française. Je feuillette quelques numéros et je lis avec émotions les noms des collaborateurs que René Hirschler avait su grouper: le professeur William Oualid... mort ; le docteur Ernest Meyer... mort (et sa femme déportée); Raymond-Raoul Lambert... déporté; le rabbin Joseph Bloch... son fils, déporté ; le grand rabbin Léon Berman... déporté. Et tant d’autres, hélas!

Lire le conte de
"Grande Sœur" :
Chovouôth
légende biblique
Tous ces savants prêtaient à Kadimah son prestige, son autorité. Mais à la fin de chaque numéro on trouvait une note de charme, un article écrit à l’intention des enfants et que les grandes personnes lisaient avec ravissement, un conte signé : "Grande Sœur". Et "Grande Sœur" c’était Mademoiselle Lévy qui allait devenir Madame Hirschler.

Une grande jeune fille mince, fine. Un visage d’un ovale parfaitement pur, un regard profondément intelligent, un sourire d’une joliesse exquise, une distinction de grande daine, une éducation raffinée. Elle écrivait de manière délicieuse; un style fluide et limpide. Elle parlait aussi bien qu’elle écrivait et je n’oublierait jamais la magnifique conférence qu’elle fit à Chema lsraël en décembre 1936. Elle avait pris pour sujet Féminisme et judaïsme. Au moment où le féminisme était à l’ordre du jour, Madame Hirschler se demandait si les femmes qui jouent un rôle public demeurent dans la tradition juive, si le judaïsme est ou n’est pas anti-féministe. Parvenant à prouver que l’évolu­tion des moeurs avait su adoucir une condition juridique inférieure, elle rappelait que, selon le Talmud "la maison c’est la femme"et elle concluait : "La doctrine juive n’est pas féminine s’il s’agit de faire des femmes d’autres hommes ; elle est féministe quand elle défend lacohésion de la famille, la dignité de la mère et qu’elle assigne à la femme un rôle éminent dans la société".

En 1939, le rabbin Hirschler est promu grand rabbin de Strasbourg et du Bas-Rhin; en juin il est solennellement installé. Sa femme et lui se préparent à gagner leur nouvelle résidence lorsque la guerre éclate. Il part aux armées, elle se fixe en Bretagne avec ses trois bébés. L’armistice survient et, avec lui, le commencement de nos errances. Madame Hirschler ira de Nantes à Mont-de-Marsan, de Bordeaux à Lyon, de Vichy à Toulouse, de Villeneuve-sur-Lot à Limoges, de Périgueux à Marseille. Elle ira aussi de Gins à Rivesaltes, de Masseuble au Récébédou, de Septfonds à Tombebouc. C’est qu’en effet, à la différence de beaucoup de nos coreligionnaires qui voyagent pour fuir le danger, elle considère qu’il est de son devoir d’accompagner son mari, qui exerce deux fonctions de première importance : grand rabbin du Bas-Rhin, il doit sans cesse visiter les groupements alsaciens du Centre, de l’Ouest, du Midi de la France ; aumônier général, il a pour mission de se rendre à l’intérieur des barbelés pour porter à nos malheureux coreligionnaires des secours spirituels et matériels, pour défendre leur cause auprès des fonctionnaires vichyssois. Ces tâches, il les accomplit effi­cacement avec autant d’autorité que de tact, et il est admirable­ment secondé par sa femme; il convainc, elle charme; il négocie, elle sourit; il requiert, elle persuade.

Elle sait que les voyages sont dangereux, elle le sait d’autant mieux qu’un jour son mari et elle ont failli être arrêtés. Mais qu’importe le risque ? Il faut agir, il faut sauver les malheureux. A cette époque (printemps 1943), la nourriture dans les camps est très insuffisante, Madame Hirschler a alors l’idée de chercher pour chaque interné un parrain qui s’engagera à lui adresser au moins un colis par mois. Elle se met au travail et réussit à trouver mille parrains. Vous rendez-vous compte de l’effort qu’il faut déployer pour obtenir un tel résultat au moment où nos coreligionnaires sont appauvris, où ils se cachent, où beau­coup jugent dangereux de correspondre. Après avoir envoyé quelques colis, on se lasse et l’on interromprait les expéditions... si Madame Hirschler ne revenait vous voir et vous persuadait qu’il faut continuer.

Pour elle, elle continuera jusqu’au dernier jour. Je la vois revenant du camp de Septfonds le soir du 31 octobre 1943, après avoir rendu courage à cinquante malheureuses terrorisées par une mégère hystérique qui à tout moment, menaçait de les livrer aux Allemands. Je la vois à Marseille, le 20 novembre 1943, cherchant de nouveaux parrainages. Elle est parfaitement consciente du danger : mieux que quiconque, elle et son mari savent avec précision ce qui se passe dans les camps, qui a été interné et qui déporté. Comme tant d’autres, ils pourraient émigrer ou se cacher, ou, plus simplement, renoncer à travailler et à voyager. Mais la fonction oblige et le devoir commande. Pour aider les malheureux, ils travailleront avec leur belle intelligence, avec leur grand coeur jusqu’au soir du 22 décembre, où l’on viendra les arrêter. Et à ce moment, pour parachever -j’allais écrire : pour signer- son Kiddouch Hashem, le grand rabbin s’écriera : "que la volonté de Dieu soit faite !"

Le coeur se serre à l’évocation d’une telle tragédie et l’on sanglote à la pensée que des enfants ont perdu une maman incom­parable, sa malheureuse mère une fille adorée, ses amis une camarade délicieuse, sa communauté une animatrice de premier ordre, les déshérités du sort une bienfaitrice compatissante et souriante. Et l’on ne peut pas ne pas poser la question : "Etait-ce vraiment utile ? N’eût-il pas mieux valu préserver sa vie jusqu’au moment de la Libération et se conserver non seulement au profit des siens, mais pour le plus grand bien du judaïsme français, si appauvri maintenant en hommes et femmes de valeur ?"

Disons-le tout net : il n’y avait pas à hésiter. Il fallait que le travail fût effectué. Il fallait que les internés reçussent visites, colis, lettres et vêtements. Il fallait que les démarches fussent faites, les libérations sollicitées (et souvent obtenues). Il fallait que les secours spirituels fussent, eux aussi, procurés, que les malheureux ne demeurassent pas privés de l’aide religieuse: il fallait qu’ils eussent l’assurance qu’on s’intéressait à eux, qu’on les protégeait, qu’on les aimait. Grâce aux efforts du grand-rabbin et de Madame Hirschler, des milliers d’israélites furent édifiés, sustentés, soutenus, guidés. "Fais ce que dois, advienne que pourra."

Madame Hirschler est morte. Mais d’autres sont morts, il y a des siècles, dont la synagogue conserve le souvenir parce qu’ils ont, par leurs oeuvres, sanctifié le Nom Divin. Comme eux, elle sera notre inspiratrice. Morte à la fleur de l’âge, morte au champ d’honneur de la foi et de la charité, elle laisse le souvenir radieux d’un être qui a vécu pour réaliser son idéal religieux et social et qui, pour accomplir pleinement sa tâche indis­pensable, s’est consciemment, résolument et le sourire aux lèvres, exposée au sacrifice suprême. R. S.

Extrait de : Le Grand Rabbin René Hirschler, Plaquette éditée par la Communauté israélite de Strasbourg
Supplément à Unir, 23 mars 1962, à l'occasion de la cérémonie d'inauguration de la Rue René Hirschler à Strasbourg (1er avril 1962).


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