Le rabbin au stalag
par Ernest Gugenheim
Extrait de Hamoré n°168 - Hiver 2003


Le rabbin Gugenheim (à droite) au stalag avec deux autres prisonniers
L'ancien prisonnier qui est appelé à évoquer en public certains souvenirs de sa captivité se heurte d'abord à une double gêne, du moins s'il est sincère avec lui-même. D'une part, il se doute bien que ses auditeurs attendent de lui le récit de traits particulièrement courageux sinon héroïques et il craint fort de les décevoir. D'autre part, depuis qu'il en est délivré, il garde à l'égard de tout ce qu'il a vu, de tout ce qu'il a pu souffrir une sorte de pudeur qui retient sur ses lèvres les mots qui déformeront, sans doute, ces impressions, ces souvenirs dont il aurait voulu conserver en lui une image presque inaltérée.

Aujourd'hui ce sont mes souvenirs de rabbin au stalag (1) que je viens évoquer devant vous. Qui dit rabbin, dit communauté. C'est en effet le rabbin dans sa communauté juive, dans son kommando, que je veux vous présenter. On sait maintenant que nous avons été miraculeusement protégés par l'uniforme. Nous ne savions pas d'ailleurs, à ce moment, que c'était un miracle. On sait aussi que les Allemands nous avaient fait cette insigne faveur de nous mettre, nous les juifs qui avions eu la franchise - d'autres diront la maladresse - de signaler notre origine, dans des camps de travail spéciaux, séparés de tous les autres. Ils craignaient sans doute l'influence nocive de la propagande juive sur le moral des autres prisonniers ou sur celui du pauvre civil allemand...

Quoi qu'il en soit, c'est à eux que je dois d'avoir commencé ma carrière rabbinique en Allemagne et c'est l'image d'un kommando juif avec son rabbin, mais une image exacte, réelle, dépouillée de tous les artifices de l'art et de l'imagination, que je voudrais vous présenter ici.

On a souvent prétendu qu'il y a une psychologie ou une morale de la paix et une autre de la guerre. Les prisonniers ont dit la même chose de la captivité. L'excuse est bonne, car elle justifie tous les excès et toutes les faiblesses. Pourtant rien n'est plus faux. Ni la guerre ni la captivité n'interrompent ni ne renversent le cours de la vie et notre conduite n'obéit point à des principes nouveaux. Seuls les traits que l'habitude ou qu'un vernis de civilisation avaient peu à peu effacés sont mis à nu avec une netteté saisissante. Les sentiments les plus beaux, mais aussi les plus bas cessent de demeurer cachés. Dans cette vie où les préoccupations matérielles prennent forcément une place plus que prépondérante, les égoïsmes se heurteront fréquemment aux actes de solidarité et de dévouement. Et l'on comprend aussi qu'un kommando juif ne sera rien d'autre qu'une communauté juive transposée sur le plan de la captivité. Ce sera une société d'hommes assez semblable à toute société humaine placée dans les mêmes conditions de vie, avec sans doute une sensibilité plus aiguë, qui mettra plus longtemps à s'émousser, et une curiosité intellectuelle qui tardera plus longtemps à disparaître. Ce sera également l'image morale d'une communauté juive avec ses rares qualités et tous ses défauts.

Le grand rabbin Gugenheim détenait
une liste des prisonniers du stalag.
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Mais une telle communauté a pu être pour son rabbin un champ d'expérience remarquable, sinon idéal. Nulle part, le rabbin n'aura participé comme ici à la vie de ses fidèles. Il était exactement l'un d'eux, prisonnier comme eux, comme eux un numéro. Il partageait la vie de ses camarades dans une promiscuité de tous les instants ; il partageait leur travail, leurs jeux, leurs punitions, leurs souffrances. Et puis, fait véritablement unique, il était vis-à-vis d'eux complètement indépendant et pouvait se permettre ainsi cette rare jouissance de leur dire toutes leurs vérités. Il lui appartenait ainsi de réaliser dans ce milieu la magnifique devise de Hillel : "Là où il n'y a point d'homme, efforce-toi d'être un homme".  Il lui appartenait de montrer, non pas tant par les discours que par une conduite de tous les instants, ce que doit être l'homme de la Tora, celui qui règle entièrement sa vie sur les commandements de la Tora. C'est la Tora qu'il représentait, à travers sa propre personne, c'est la Tora elle-même qu'il devait faire respecter. Il n'avait pas le droit de faillir un seul instant. "Si tu perds courage, ta force sera petite au jour de la détresse", enseigne le roi Salomon.

Il lui fallait être sans cesse sur la brèche, inlassablement remonter le moral, relever les courages défaillants, calmer les angoisses, soutenir ceux qu'une mauvaise nouvelle venait accabler encore dans les ténèbres de la captivité. Les nerfs étaient tendus à l'extrême, les esprits excités parfois jusqu'à la dernière limite. Tout prisonnier a pu faire plus ou moins l'apprentissage de la souffrance ; nul n'a connu, comme le prisonnier juif, la crainte et l'absence ; nul plus que lui n'a connu l'attente et l'incertitude qui sont de tous les états les plus difficiles à supporter. Comme les autres, il a connu l'humiliation de l'homme libre rabaissé, avili au rang d'esclave, dans des conditions matérielles qui aggravaient encore cet état de choses, comme l'impossibilité de s'isoler de la foule pour retrouver le calme. Il lui fallait, dans cette atmosphère, rester toujours égal à lui-même, et dans ces âmes tourmentées jeter quelques lueurs de sérénité et de confiance. Il devait aussi combattre ces préjugés odieux qui jusque dans la captivité brisaient l'unité de la communauté et de la conscience juive. Il lui fallait enfin et surtout montrer que dans ce double galouth, ce double exil, Dieu ne nous avait point quittés, que nous étions toujours les hommes de la Tora, cette Tora qui ne s'arrête ni devant les portes des casernes ni devant les barbelés des stalag.

"Faites-vous des signes, dit le prophète, afin que Mes commandements, lorsque vous pourrez de nouveau les accomplir tout à votre aise, ne vous soient point choses étrangères !"  Et c'est pourquoi, chaque fois que la contrainte ennemie ne nous gênait pas dans l'accomplissement des mits­voth, la Tora reprenait ses droits. C'est ainsi que souvent d'ardentes prières montèrent du kommando juif vers le Dieu d'Israël. Et ce n'est pas un des moindres souvenirs chers au cœur du rabbin d'avoir vu un nombre grandissant de ses fidèles respecter le Shabath en s'interdisant au moins de fumer. Certains vous diront que c'était un acte de foi et de volonté héroïque... Les lois de cacherouth n'étaient pas abolies pour tous. Mais je me souviens surtout avec émotion de toutes ces fêtes qui, comme des points lumineux, éclairent la nuit de notre longue captivité.

Je me souviens de ce premier Kipour qui, dans une sombre baraque d'un infect stalag de Prusse Orientale, réunit dans le jeûne, les larmes et la prière plus de cent prisonniers. De cet autre Kipour où un travail pénible contribua à augmenter la grandeur du jeûne et du sacrifice. Je vois encore ces lumières de Hanouka sur leur menora en cuivre qui, dans les jours les plus sombres de la captivité, narguaient nos geôliers. Je pense enfin à ce dernier Séder où nous revivions la libération de nos ancêtres du pays d'esclavage et où nous voyions poindre déjà, à portée de main, l'aube de notre propre libération. Celle-ci devait nous amener en terre libre la veille de Shavouoth, la veille de Matan Tora, pour la Révélation de notre Loi.

Voilà quelques souvenirs épars, glanés au cours d'une longue captivité. Elle nous apparaît ainsi comme une partie de la grande souffrance humaine, et comme cette souffrance même elle pouvait être une mesure de notre patience et de notre courage.

Le Stalag 1416 Himmelmoor
par Alexis Rodgold


Groupe de prisonniers au stalag. Le rabbin Gugenheim est le 2ème à gauche au 2ème rang.
Si vous identifiez d'autres prisonniers sur cette photo, veuillez nous en informer.
Dans la plaine au nord de Quickborn s'étale sur 605 hectares le Himmelmoor, la plus grande tourbière du Schleswig-Holstein. Exploitée d'une façon industrielle depuis 1870, on y employait dès 1915 des bagnards de la région de Hambourg. Jusqu'en 1980, des prisonniers y extrayaient la tourbe. De 1942 à 1945, ce sont des prisonniers de guerre français, juifs, qui seront astreints à ce travail pénible. Le Himmelmoor est transformé en Stalag disciplinaire, nommé le Kriegsgefangenen-Arbeitskommando 1416 du Stalag XA. C'est dans ce Stalag que se trouvait le Grand-Rabbin Ernest Gugenheim.

Suivant une ordonnance du Commandement Supérieur de la Wehrmacht, les prisonniers de guerre juifs sont à séparer du reste des prisonniers. Au début, les prisonniers de guerre, officiers ou simples soldats, sont hébergés dans des cabanes à part. Puis, des camps disciplinaires sont créés, tels le Stalag Himmelmoor et le OffLag X-C à Lubeck.

Le groupe de prisonniers de guerre du Himmelmoor a été constitué en 1940, au grand camp de rassemblement de prisonniers de guerre de Koenigsberg, le Stalag IB. Le rabbin Gugenheim faisait parti de ce groupe et en prit tout de suite la direction spirituelle. Il est constitué principalement de juifs venant des villes et villages d'Alsace ainsi que d'autres prisonniers français nés soit en Afrique du Nord, soit à l'étranger. C'est donc tout naturellement que se crée une vie communautaire, rythmée par les fêtes juives, les cours et les sermons du rabbin Gugenheim. Les matzoth proviennent du paquet reçu régulièrement par un camarade et les lumières de Hannouka sont à l'huile des boîtes de sardines.

Le groupe sera envoyé en février 1941 dans la région de Hambourg (à Pessah 1941, le rabbin Carlebach de Hambourg lui fera parvenir matzoth et Hagadoth), dans différents kommandos de travail, puis en décembre 1942 à la tourbière de Quickborn. Il y restera jusqu'à sa libération le 6 mai 1945. Les souvenirs des camarades de captivité sont mitigés : au retour de six ans d'absence dans des conditions difficiles, ils découvrent l'ampleur du désastre auquel ils ont échappé et restent discret sur leur propre expérience. Restent les bons moments, tel le dernier Seder à quelques semaines de la libération.

Les conditions de détention étaient dictées par la Convention de Genève. Un médecin local était assigné au camp, les captifs entretenaient une correspondance avec leurs familles et recevaient régulièrement des colis des parents ainsi que de la Croix Rouge. Le travail était rude et soumis aux intempéries, et certains gardes violents, mais grâce à des accords internationaux, sous la garde de soldats allemands, un kommando juif et son rabbin ont pu survivre à la tourmente.

Suite à la visite d'un ancien captif juif de Belgique, la ville de Quickborn a pris conscience qu'à ces abord se trouvait un site à l'histoire particulière. Un groupe de travail s'est constitué et aujourd'hui, le bâtiment est protégé et des procédures sont en cours pour l'intégrer aux Sites de Mémoires du Land de Schleswig Holstein. Le groupe de travail a très peu de matériel sur les personnes détenues au Stalag 1416 et serait heureux de recevoir des témoignages sur cette époque.
Contact mail : alexis.rodgold@gmail.com

Note :
Dans l'Allemagne de 1939-1945, Stalag, abréviation de Stammlager, "camp ordinaire" , venant du terme Kriegsgefangenen-Mannschafts-Stammlager, "camp ordinaire de prisonniers de guerre", désignant un type de camp destiné aux soldats et sous-officiers, les officiers étant détenus dans des Oflags. Selon les Conventions de Genève de 1929, ces camps sont réservés uniquement aux prisonniers de guerre, pas aux civils.


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