LES FIANCES DE LA SHOAH - Chapitre 9

Rabbin Weill
La résurgence de la bête immonde brune, et ceci depuis le lendemain de la guerre a engagé le rabbin Weill à lancer un cri d'alarme.
Pour ce faire, il a estimé que seul un roman pouvait permettre d'énoncer les souvenirs et les horreurs de la guerre, ainsi que le rappel de l'histoire juive écrite avec le sang de ses martyrs. Le récit romancé représente le véhicule d'une pilule difficile à avaler.
Nous présentons ici, en exclusivité, un chapitre de ce roman.


“Subitement le nombre des coups de fil diminue et contrairement à mon attente, je le regrette aussitôt sincèrement. A dire vrai et pour des raisons indéfinissables, je les attends, comme si à présent, ils faisaient partie de ma vie. Il est vrai que depuis quelque temps, ma correspondante a beaucoup changé. Elle n’affiche plus la même maîtrise, la même morgue. Au début, elle dominait la situation. Aujourd’hui, elle semble être à bout. Ses propos semblent souvent décousus. A peine, a-t-elle commencé une phrase, que déjà elle se ravise et entame un sujet complètement différent. Et une nouvelle fois, je ne peux m’empêcher d’en déduire qu’elle a sans doute des questions à me poser. Qui sait, elle a peut-être aussi des révélations à me faire ou d’éventuelles critiques à formuler...Dans de telles conditions, il ne serait pas étonnant, qu’à force de se taire et de surveiller sa langue, ses nerfs craquent à la longue. Si tel était le cas, l’anonymat finira par tomber. Son dernier appel m’a inspiré un sentiment de pitié. Sans pouvoir me l’expliquer clairement, ses propos trahissent un état dépressif assez prononcé. En raccrochant l’écouteur, je me souviens qu’une inquiétante sensation de malaise m’a envahi, qui aussitôt a éveillé en moi de douloureux souvenirs. Les indicibles épreuves de l’année 1942 resurgissent aussitôt dans mon esprit.

Le 17 juillet de cette année-là, au cours de la matinée, Claudine est attirée à la fenêtre par un bruit insolite venant de la rue. Elle m’appelle. Nous n’en croyons pas nos yeux. Jules et Marthe sortent de la maison entre deux gendarmes français. Claudine pousse des gémissements et éclate en sanglots. Je lui mets la main devant la bouche pour étouffer ses cris déchirants et pour l’écarter de la fenêtre en lui disant que ce n’est pas un spectacle particulièrement indiqué pour une femme enceinte presque au terme de la grossesse. L’oncle et la tante, Juifs étrangers, font partie de la dramatique rafle du Vel-d’Hiv., dans le cadre de la fameuse opération baptisée avec une révoltante ironie : “ vert printanier “. En l’espace de deux jours, des policiers français arrêtent à Paris 12884 hommes, femmes et enfants juifs. Tous ont été déportés. Grâce à mon ami Robert BREANT, je connais quelques personnalités parisiennes bien placées. Je sonne à toutes ces portes pour intervenir en faveur de l’oncle et de la tante de Claudine. Mes démarches restent vaines. Je ne parviens pas à les arracher à leur tragique destin. Cette formule ne traduit de loin pas l’horreur des épreuves endurées par ces pauvres innocents. Je n’ai appris que bien plus tard, qu’après une première étape à Drancy, ils sont parqués quelques jours après leur arrivée, dans un wagon à bestiaux rempli à ras bords, vers une “destination inconnue “. Arrivés à Auschwitz, en raison de leur âge, ils sont tous les deux déclarés inaptes à un travail productif et sélectionnés pour la chambre à gaz. La fumée d’une cheminée d’un des fours crématoires du camp emportent leurs cendres vers le ciel.  Quels que soient les efforts des nostalgiques  des régimes totalitaires visant à banaliser ou même à nier l’évidence, ils n’arriveront jamais à effacer de la mémoire universelle, ces horribles entreprises de la mort violente. A Auschwitz, on le sait aujourd’hui, 1.5OO OOO Juifs ont été assassinés froidement. Leurs tortionnaires n’auraient jamais traité ainsi des bêtes. On dit qu’à l’endroit de ces derniers, ils étaient pleins d’égards. Auschwitz, aux yeux des Nazis n’est rien d’autre qu’un centre d’incinération des déchets de l’humanité où des fonctionnaires disciplinés, sans âme et sans coeur, ont planifié le plus odieux des génocides, dans la plus complète indifférence du monde dit civilisé et l’incompréhensible passivité des grands.

Auschwitz est la honte du XX siècle !!!

André Frossard écrit dans « le crime contre l’humanité » : « Sous Hitler, nulle échappatoire. Le Juif n’avait même pas la permission de se renier. Cette misérable ressource de l’âme défaillante lui était refusée. Son tort étant d’exister, son sort était sans issue. La seule pièce de son dossier était son acte de naissance »

Dans une autobiographie d’un nommé Hoess, commandant en chef d’Auschwitz, celui-ci note pour mémoire sans le moindre témoignage de regrets : « beaucoup de femmes cachaient leurs bébés sous le tas de leurs vêtements..., craignant que la désinfection ne leur soit nuisible... En entrant dans la chambre à gaz, les enfants tenaient leurs jouets... J’ai remarqué que des femmes qui pressentaient ou savaient ce qui les attendait, arrivaient malgré une terreur mortelle dans leurs yeux, à plaisanter avec les enfants ou à les persuader gentiment... Une femme s’approche de moi pour me dire, en montrant ses quatre enfants qui s’étaient pris sagement par la main pour conduire les plus petits sur un terrain accidenté : « comment serez-vous capables d’assassiner des enfants si beaux et si gentils ? N’avez-vous vraiment pas de cœur ?». Il arrivait de temps en temps qu’en se déshabillant, des femmes poussent des cris bouleversants, s’arrachent les cheveux, se comportent comme des folles. Alors, on les conduisait rapidement derrière le bâtiment pour les tuer d’un coup de feu dans la nuque... »

Heureusement que j’ai empêché Claudine d’aller se faire recenser et de porter l’étoile jaune. Comme il me l’avait promis, Robert a obtenu pour elle non seulement une carte d’identité, mais encore un livret de famille. Tout se passe, comme si elle était à présent déjà ma femme. En dépit de toutes ces précautions, il me parait imprudent, même pour une très courte durée, de rester dans le logement de la rue Médicis. Pas mal de gens connaissent la véritable identité de Claudine. On ne peut pas d’emblée exclure, ni une indiscrétion involontaire, ni une délation préméditée. Celle-ci se pratique couramment. Après de longues délibérations, nous avons, d’un commun accord décidé, qu’avant la naissance de l’enfant nous nous rendrions dans cette petite commune près de Nîmes, où le maire a promis de nous délivrer un acte de mariage de complaisance et qui, plus tard, nous mariera pour de bon.

Depuis que j’ai présenté avec succès ma thèse de docteur en droit, mes parents m’attendent à Montpellier où je compte m’établir avec Claudine. Ils attendent incessamment ma visite. Une telle installation suppose de nombreuses démarches, si ce n’était que pour trouver un cabinet situé non loin du Palais. Ce qui sera encore beaucoup plus difficile, c’est de faire admettre à ma mère mes projets matrimoniaux. Catholique pratiquante, elle aura, pour conforter son opposition à une telle union, en plus des arguments religieux, celui du statut de Vichy des Juifs. Comme un enfant apeuré, je remets sans cesse mon voyage au lendemain. Subitement, une nouvelle complication vient s’ajouter à toutes les autres. Albert, dans une lettre, insiste d’une manière pressante à ce que sa fille vienne au plus tôt à Périgueux. Bien que son état de santé soit loin d’être satisfaisant, on comprend en lisant entre les lignes, que l’arrestation de son frère et de sa belle-soeur, l’ont déterminé à mettre en pratique son projet initial de fuite. A demi-mot nous croyons comprendre, que moyennant finance, il a pu s’entendre avec un passeur. La Suisse semble être la première étape. Autant j’avais critiqué ce projet, quand Claudine m’en a parlé pour la première fois, autant j’admire aujourd’hui la clairvoyance de cet homme. Cette invitation à venir rejoindre au plus tôt les siens pour quitter la France, place Claudine devant un problème, de prime abord insoluble. Confrontée avec celui-ci, le mien devient inconsistant. Depuis que nous nous connaissons, nous n’étions jamais empêtrés dans un tel casse-tête chinois. Il nous fait passer des nuits blanches. Que faire ? La proximité de la date de l’accouchement, la sécurité aléatoire de la carte d’identité, dont l’efficacité sera d’emblée compromise quand Claudine, à Périgueux, s’affichera avec ses parents et vivra sous leur toit. Ces dangers majeurs qui guettent Claudine en déplacement, nous font totalement perdre de vue et la réaction des parents à la vue de leur fille enceinte, et le problème que pose son départ avec la famille. Cette situation complexe nous énerve à un tel point, que très souvent notre conversation tourne au vinaigre. Pour détendre l’atmosphère, je me souviens avoir dit à Claudine avant son départ, sur un ton badin : “ au moins toi, ma chérie, en présence de tes parents, tu n’auras pas à chercher ni la formule, ni le moment appropriés pour leur expliquer ton état. A ta descente du train, il leur sautera aux yeux. “ Entre Claudine et ses parents, un entretien verbal s’impose. Michel, pour de multiples raisons faciles à comprendre, ne peut pas aller à sa place. Il est urgent de mettre les choses au clair. Il n’y a malheureusement pas d’autre alternative. Il est convenu que Claudine vivrait deux ou trois jours à l’hôtel où elle pourra rencontrer ses parents. Elle évitera d’aller chez eux. Elle leur dira que d’un commun accord, son fiancé Me Michel RENARD et elle, ont décidé de se marier incessamment dans un petit village près de Nîmes, où le maire est au courant de leur vraie situation et qu’ils comptent s’installer aussitôt après à Montpellier”. Le cœur brisé par l’émotion, Michel accompagne Claudine à la gare. Il fait un effort surhumain pour paraître calme. Comme il la sent agitée, il ne cesse de lui répéter : “ma chérie, pour affronter n’importe quel contrôle sans flancher, pense à notre avenir, à notre amour et tu seras courageuse et confiante”.

Ce voyage à Périgueux restera à jamais gravé dans la mémoire de Claudine. Rien ne s’est passé comme elle se l’est imaginée. Le train est bondé. Dans les couloirs, les voyageurs qui n’ont pas comme elle de places réservées, sont assis sur leur valise. Elle a du mal à se frayer un chemin jusqu’à son compartiment. Essoufflée, il lui faut un bon moment pour reprendre haleine. Un voyageur complaisant range les bagages de Claudine dans le filet. La joie qu’elle devrait ressentir à l’idée de revoir ses parents après une si longue séparation est continuellement occultée par un incoercible sentiment de peur. Aussitôt qu’elle voit passer devant la porte un uniforme vert-de-gris, elle tremble des pieds à la tête. Contrairement à ses habitudes, elle grille une cigarette après l’autre. Elle retient à temps un cri de déception quand elle apprend par le plus grand des hasards, de la bouche d’un voisin rapportant les dernières nouvelles, que le maire, l’ami de Robert, a été fusillé par les Allemands à titre de représailles, à la suite d’un acte de sabotage imputé à la résistance, dont il était le chef. Le peu de courage que lui donnait sa carte d’identité apparemment authentique, s’étiole à présent, dans un total abattement. Vierzon, où passe la ligne de démarcation entre les deux zones, le souvenir des recommandations de Michel et l’instinct de conservation, lui donnent la force de rester sereine au moment du contrôle des papiers par la Gestapo. Après un examen minutieux qui dure pour elle une éternité, on lui rend sa carte. Elle pousse un ouf de soulagement qui ne passe pas inaperçu pour un des voyageurs du compartiment. En arrivant à Périgueux, il y a une telle foule à la gare qu’elle ne voit pas de suite ses parents. Pendant les quelques instants qui la séparent de la rencontre, elle tente vainement de se rappeler les arguments préparés d’avance pour leur expliquer, et son état, et sa décision de rester en France.

Pour des raisons auxquelles elle ne s’attend absolument pas, ce contact tant attendu, prend aussitôt une tournure dramatique. Elle croit vivre un cauchemar quand elle se trouve subitement nez à nez avec eux. Ils sont méconnaissables. Des vieillards qui se tiennent par le bras autant par affection réciproque, que pour se soutenir mutuellement. Elle fait tous les efforts du monde pour ne pas pleurer en leur présence. Son coeur déborde d’amour filial quand elle les serre dans ses bras et les embrasse chaleureusement. Elle passe d’une surprise à l’autre. Elle s’attendait de leur part à un accès d’humeur en découvrant son état, ou même à une réflexion désobligeante. Il n’en est rien. Ils ne semblent même pas l’avoir remarqué. Claudine se croit au bord de la folie quand son père, affolé, lui dit en guise de bienvenue: “ quelle idée de venir nous rendre visite aujourd’hui ! Ta mère et moi, nous sommes totalement désemparés. On parle de rafles et nous savons de bonne source, que nous sommes parmi les premiers visés. Mon état de santé est loin d’être brillant et je ne voudrais pas être pour ta mère et pour toi un boulet à traîner, mettant en danger votre propre sauvegarde”. Tout cela a été dit d’une voix brisée par une émotion intense. Comment pourrait-il en être autrement, quand un père, sous la contrainte d’événements d’une indéniable gravité est obligé de tenir un tel langage le jour même où, il aurait envie de se réjouir d’avoir à nouveau à ses côtés sa fille qu’il aime tant ? Ce sont des situations dont on ne peut vraiment jauger la gravité qu’en les vivant. Pour Claudine, l’accumulation de toutes ces émotions provoque la perte des eaux et le début des contractions annonciatrices de l’accouchement. Ce n’est qu’à ce moment précis que ce sujet totalement ignoré devient prioritaire au point d’occulter la légitime curiosité de ses parents. En raison de ce qu’elle vient d’apprendre dans le train, Claudine explique à ses parents qu’il ne saurait être question d’hospitalisation.

Sans consulter personne, sa mère les quitte et se précipite chez les voisins, les LANGLOIS. Ce sont de braves gens qui, depuis leur arrivée à Périgueux, leur ont rendu de grands services et Madame LANGLOIS est sage-femme diplômée. Celle-ci accepte d’accueillir Claudine chez elle, et de lui apporter l’assistance de son savoir-faire. Sans perdre de temps, Mme LANGLOIS installe Claudine sur un lit de fortune et prépare ce qui est strictement nécessaire en cas d’urgence, comme c’est le cas ici. Elle stérilise les instruments et met à chauffer de l’eau sur la cuisinière. Elle sort aussi de l’armoire quelques langes dont elle s’est servie autrefois à la naissance de Simone, sa propre fille. L’accouchement se déroule sans complications. Au bout de quelques heures de travail, Claudine met au monde un garçon d’un poids respectable. Madame LANGLOIS qui depuis de nombreuses années n’exerce plus son métier de sage-femme, est fière de son exploit et rayonne de satisfaction. Claudine ainsi que les siens souhaiteraient pouvoir s’en réjouir autant. Les circonstances qui accompagnent l’événement ne s’y prêtent pas. La conversation avec ses parents s’est réduite à peu de choses. Elle était pour ainsi dire inexistante. La situation tragique du moment a fait passer au second plan tout ce qui, en temps normal, aurait provoqué les discussions les plus âpres. Il n’a été question, ni de la liaison avec Michel, ni de la grossesse. A Strasbourg, la perspective d’un mariage mixte accompagné d’une naissance anticipée aurait pris dans la famille SPIELBERG, les dimensions d’un drame. A bout de force après le voyage exténuant et les douleurs de l’accouchement, Claudine ne résiste que difficilement à l’envie de dormir. Elle trouve encore suffisamment de force pour demander à son père de télégraphier à Me Michel RENARD pour lui annoncer qu’il est le père d’un magnifique petit garçon appelé Lionel, et qu’elle-même fera de son mieux pour rejoindre Paris dans les meilleurs délais. Elle a ainsi, en style télégraphique, mis indirectement ses parents au courant de ses intentions.

Très prévoyant et à toutes fins utiles, le père de Claudine prend les LANGLOIS à part et leur donne une enveloppe bien garnie en leur recommandant de s’occuper de l’enfant en cas de malheur, car on ne sait pas ce qui peut arriver. Claudine, avant de s’endormir, a encore été témoin de cette scène. Les parents souhaiteraient à présent pouvoir se réjouir d’être ensemble, veiller sur le repos de leur fille ainsi que sur celui de son bébé et enfin bavarder tranquillement. Après leur longue séparation, ils auraient tant de choses à se confier mutuellement, tant d’affection à se témoigner, tant de projets à mettre au point...

Les rafles étant fréquentes la nuit, les parents quittent la maison des LANGLOIS pour aller se cacher dans une ferme isolée à proxié de Périgueux. Ils y vont généralement pour acheter des produits de la ferme. Les cartes de ravitaillement ne donnent droit qu’à une maigre pitance. Le paysan, un brave homme, gaulliste de la première heure, leur a proposé une hospitalité provisoire en cas de danger. Pour y arriver avant le couvre-feu, ils partent à temps. Albert compte télégraphier à Michel le lendemain. Malheureusement le lendemain, quand les parents sont à deux pas de la poste, les gendarmes français les interpellent, vérifient leurs papiers, les arrêtent. Albert en est secoué au point qu’il tombe raide mort. Ce qui n’empêche pas ces mêmes gendarmes d’embarquer sa femme en sanglots, poussant des cris déchirants de douleur.

La nouvelle de la mort subite d’Albert s’est répandue parmi les réfugiés de Strasbourg comme une traînée de poudre. La communauté juive a pris aussitôt en charge son inhumation au cimetière de Périgueux.

Le quartier où habitent les LANGLOIS est bouclé par les gendarmes et les miliciens. Les maisons sont fouillées les unes après les autres. Aux miliciens inquisiteurs, les LANGLOIS présentent Claudine comme étant leur nièce. Tout semble se dérouler sans histoire quand, subitement un des miliciens - il était en civil dans le même compartiment - est intrigué par le fait que l’accouchement se soit déroulé à domicile. Madame LANGLOIS lui explique que le travail était avancé à un tel point, qu’il n’était plus possible d’envisager l’hospitalisation.

Le physique de Claudine n’étant pas particulièrement de type aryen et son ouf éloquent après son contrôle dans le train, rendent le milicien incrédule. Il emporte ses papiers pour vérification. Il revient au bout de très peu de temps et arrête Claudine. Elle est déportée comme le reste de sa famille. C’est à Drancy qu’elle apprendra par le plus grand des hasards, les conditions de la mort de son père. Elle ne s’en afflige pas. Elle ressent au contraire, un grand soulagement. “ Pour lui au moins “ se dit-elle : “ les épreuves sont terminées et il n’aurait certainement pas survécu au transport dans les wagons dans lesquels ils entassent cent à cent vingt personnes, alors qu’il n’y a de place que pour quarante”.

Ceux qui, comme Claudine, dans l’angoisse et la peur ont entendu les bruits de la rue avant leur arrestation, ne les oublieront jamais. Ils sont sinistres. Des voitures stoppent brusquement. Les moteurs continuent à tourner. Les portières claquent. Des ordres saccadés résonnent. Hélas! oui, ces bruits insolites sont à jamais associés à l’idée de la fin d’une vie normale. Ils sont malheureusement peu nombreux ceux qui sont revenus des camps de la mort pour garder de leur arrestation ce débilitant souvenir. Laval a donné l’ordre de déporter les enfants âgés de moins de seize ans avec les parents. On ignore pour quelles raisons le bébé de Claudine a été oublié et a échappé à la déportation.

Après plusieurs jours d’attente, Michel commence sérieusement à s’inquiéter, d’autant plus que ses télégrammes restent sans réponse. Qu’est devenue Claudine ? Se cache-t-elle ? Pourquoi ne donne-t-elle pas signe de vie ? Ces questions inquiétantes dansent sans arrêt dans sa tête, une sinistre sarabande. Il est sur des charbons ardents. Au fur et à mesure que le temps passe, l’espoir s’évanouit. Cependant, il va tous les jours à la gare. Il dévisage chaque voyageur venant de la direction de Périgueux. Les nouvelles qu’il recueille de leur bouche sont peu encourageantes. Cette séparation de l’être cher est pour lui un déchirement insupportable. L’imminence de son accouchement lui inspire les plus folles inquiétudes. Au lieu de s’occuper de son départ à Montpellier où ses parents l’attendent avec impatience, il erre dans les rues de Paris et ensuite machinalement dans celles de Périgueux, tel un somnambule dans les dédales d’un paradis perdu.


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