Asser Lion Asser Lion,
fils du Shaagath Arié

L.M. Lambert R. Lion Mayer Lambert, un des premiers directeurs de l'Ecole rabbinique

M. Lazard R. Mayer Lazard, un des premiers directeurs de l'Ecole rabbinique

Abraham Cahen G.R. Abraham Cahen, directeur-adjoint de l'Ecole rabbinique de Metz

Lazare Wogue G.R. Lazare Wogue, professeur l'Ecole rabbinique

Trénel R. Isaac Lion Trénel dernier directeur de l'Ecole rabbinique de Metz

Zadoc Kahn Zadoc Kahn G.R. du Consistoire central

Wolff Dr Zacharie Wolff, Rabbin à Colmar

Isaac Weil Isaac Weil, G.R. de Metz et de Strasbourg

Ury
Adolphe Simon Ury , G.R. de Metz et de Strasbourg

Marx R. Victor Marx

Bloch G.R. Joseph Bloch

Écoles rabbiniques et séminaires théologiques
dans la seconde moitié du XIXe siècle (suite)

2.2. Le séminaire rabbinique de Berlin

Les juifs orthodoxes allemands sourds aux attaques antisémites de tout bord, trouvaient le réconfort dans les rituels qui commandaient la vie juive et constituaient la plus grande exigence éthique imposée aux croyants. De nombreuses communautés avaient leurs instituts d'enseignement. Outre les centre de formation des rabbins orthodoxes (yeshivoth), il existait dans beaucoup de villes des salles de prière pour les juifs de l'Est, où érudits et simples croyants se réunissaient pour une étude commune de la Bible et du Talmud.

Azriel Hildesheimer, le plus prestigieux leader intellectuel de l'orthodoxie juive croyait pouvoir concilier les sciences profanes, longtemps réprouvées avec l'étude du Talmud. Il fut avec Samson Raphaël Hirsch (1808-1888) le fondateur de la néo-orthodoxie, qui eut une résonance bien au-delà des frontières allemandes. Né en 1820 à Halberstadt, il est le fils d'un maître réputé Loeb G. Hildesheimer. Il fut admis dès quinze ans à la yeshivah du rabbin Jacob Ettlinger d'Altona, diplômé d'études universitaires de Wurzbourg en philosophie, et langues sémitiques pour y poursuivre une éducation rabbinique traditionnelle, suivant en même temps les conférences du savant Isaac Bernays à Hambourg, le maître de Samson Raphaël Hirsch (19). En 1840, il retourna à Halberstadt, passa son diplôme au "Dom-Gymnasium" et se rendit à Berlin pour y suivre de front des études juives et universitaires. Il entama ainsi des études supérieures à l'Université de Berlin, étudiant les langues orientales, la philosophie, l'histoire (chez le réputé professeur Ranke) et les mathématiques. Il fut reçu docteur à l'Université de Halle en 1844. Puis Il retourna à Halberstadt, épousa Henrietta Hirsch, la soeur de Joseph Hirsch. Il s'orienta alors vers une activité communautaire et fut nommé en 1851, rabbin d'Eisenstadt dans l'Empire austro-hongrois où il créa une yeshivah.

Voilà donc un homme qui croyait en la possibilité de concilier le judaïsme traditionnel et la culture moderne en réclamant une rigueur inébranlable et inconditionnelle dans la foi et les pratiques du judaïsme d'où sa lutte contre le mouvement réformé d'Abraham Geiger dont le travail avait touché tous les domaines de la Wissenschaft des Judentums ("Science du judaïsme") et qui pensait que l'approche scientifique donc critique du judaïsme débarrassé de tout préjugé théologique représentait un combat pour l'émancipation tourné à la fois vers l'intérieur de la communauté traditionnelle, et vers l'extérieur pour insérer le judaïsme dans la culture universelle.
Dans sa nouvelle école rabbinique d'Eisenstadt il développa un programme modernisé de formation de rabbins qui comprenait des études profanes. Mais la véhémence des attaques des zélotes ultra-orthodoxes lui interdit de demeurer à Eisenstadt et, en 1869, il accepta un poste de rabbin dans la congrégation Adass Yisroël récemment fondée à Berlin, où il vécut le reste de ses jours jusqu'en 1899.
Champion de la cause orthodoxe, il conçut un programme d'enseignement pour les rabbins et les laïcs pieux, qui fut mis en pratique au séminaire rabbinique de Berlin, créé en 1873. Il fut le fondateur et le premier directeur de ce séminaire, auquel succéda David Hoffmann, recruta ses enseignants et assura un enseignement juif de haut niveau où l'orthodoxie était compatible avec une étude scientifique des sources juives (20).
Tous les étudiants du séminaire pour y être admis devaient avoir le baccalauréat et les études duraient six ans. Le Séminaire comptait encore cinquante étudiants en 1930 originaires d'Allemagne et de l'étranger et la bibliothèque se composait environ de 20000 ouvrages (21).

Une édition des Halakhoth gedoloth (1888-1890) fondée sur un manuscrit du Vatican forme la principale oeuvre de Hildesheimer dans le domaine de l'érudition juive. Il fut enfin un partisan très déterminé du sionisme et de la colonisation juive dans la Palestine de l'époque.

De nombreux élèves-rabbins allemands et étrangers furent admis au Séminaire Hildesheimer de Berlin. Ce fut par exemple le cas du Dr Marcus Horowitz (1844-1910), originaire de Hongrie qui devint par la suite le rabbin orthodoxe de la communauté de Francfort à partir de 1878 à une époque où il y avait dans la ville, une communauté juive s'élevant à 11000 personnes (22).

Plusieurs rabbins alsaciens fréquentèrent le Séminaire Hildesheimer. Pourquoi ces futurs rabbins allèrent-ils faire leurs études à Berlin ? Depuis 1871, l'Alsace était allemande. Jusqu'à cette date, les rabbins alsaciens étaient formés à l'École rabbinique de Paris. Mais, l'École rabbinique de Paris, faute d'élèves désirant retourner en Alsace, ne pouvait plus "constituer la pépinière où seraient formés les rabbins alsaciens" (23). D'où la création du "petit séminaire" de Colmar ouvert par les consistoires de l'Est financé par le gouvernement allemand pour former des rabbins alsaciens pour l'Alsace et d'y préparer l'Abitur, le baccalauréat à la fin du siècle dernier. À la fin de ce Séminaire dirigé par le Docteur Zacharias Wolff, il était prévu que les élèves quittent cet établissement pour suivre des cours de langues orientales à l'Université de Strasbourg, tout en menant auprès de maîtres désignés par les trois grands rabbins de l'Est, des études strictement rabbiniques. Mais ce programme ne fonctionna que quelques années, car les études rabbiniques de Strasbourg associées aux études d'orientalisme suivies à l'université étaient nettement insuffisantes. C'est pourquoi les élèves de Colmar durent suivre les cours de l'une des deux principales écoles rabbiniques en Allemagne: celle de Breslau ou celle de Berlin (24).

Parmi la quinzaine de futurs rabbins qui optèrent pour Berlin nous avons plus particulièrement retenu les itinéraires d'Armand et de Joseph Bloch.
Armand Bloch, né à Strasbourg en 1865 est l'un des petits-fils du rabbin Moïse Bloch d'Uttenheim. Après avoir fréquenté l'école élémentaire juive de Strasbourg puis le gymnase protestant de cette même ville de 1877 à 1886, tout en étudiant le Talmud auprès de son père et le phénicien à l'université auprès de l'orientaliste Julius Euting, il acquiert sa formation rabbinique au très orthodoxe Hildesheimer Seminar de Berlin où enseignaient alors Azriel Hildesheimer, son fils Hirsch, son beau-frère Jacob Barth et Abraham Berliner. Il obtient son diplôme rabbinique en 1891 et mène de front des études profanes sanctionnées par une thèse de doctorat soutenue à Leipzig en 1890, Neue Beitrüge zu einem Glossar der phônizischen Inschriften (Nouvelle contribution à un glossaire des inscriptions phéniciennes). Son premier poste rabbinique est celui de Soultz-sous-Forêts (Bas-Rhin), où il est nommé en 1891 dès son diplôme obtenu et qu'il quitte en 1896 pour Obernai y restant 25 ans jusqu'en 1919. Il devient alors rabbin de Saverne. Pendant la guerre, à partir de septembre 1942, il devient le rabbin de la petite communauté des Alsaciens-Lorrains réfugiés à Alger. Il fut enterré dans l'antique cimetière de Saverne en mars 1952.

Voici donc un rabbin d'une culture classique et scientifique qui resta fidèle à ses engagements orthodoxes d'ancien élève du Séminaire de Berlin et à l'esprit de l'établissemnt orienté vers l'amour d'autrui. Il aurait pu en effet se couper des communautés campagnardes parfois frustres mais préféra vivre proche de sa communauté. Il symbolise par là, le rabbin attaché de tout son coeur au judaïsme rural du Bas-Rhin (25).

Joseph Bloch
Quant à Joseph Bloch (1875-1970), originaire de Grussenheim dans le Haut-Rhin, il reçut lui aussi au Hildesheimer Seminar de Berlin un enseignement qui raffermit son attachement aux traditions du judaïsme occidental, ainsi qu'à sa volonté de partager la vie de sa communauté. Il fut marqué comme Armand Bloch par l'enseignement de ses maîtres Azriel et Hirsch Hildesheimer, David Hoffinann, Jacob Barth et Abraham Berliner qui lui transmirent un judaïsme d'ouverture au monde et de fidélité rigoureuse à la tradition. Docteur en philologie de l'Université de Strasbourg en 1901, cet érudit publia la meilleure édition française du rituel Cha'aré Tefilâ accompagné de notes explicatives et ultérieurement d'une tradition française ainsi qu'une édition traduite et commentée de la Haggadah de Pâques. Des générations de Juifs ont appris à lire l'hébreu dans son manuel de lecture. Alors qu'il aurait pu briguer les plus hauts sièges rabbiniques, il se contenta par fidélité à ses conceptions, de modestes postes dans la campagne alsacienne, Dambach en 1902, Barr en 1910 et Haguenau de 1945 à 1961 (26).

Posons-nous alors la question de notre problématique de départ : ces séminaires théologiques et écoles rabbiniques constituèrent-ils un pont ou un fossé entre la France et l'Allemagne ?
Nous avons déjà apporté à travers nos développements des éléments de réponses.

D'une part, les séminaires rabbiniques de France et d'Allemagne avaient formé un personnel qualifié pour rayonner dans son espace national. Le patriotisme des deux côtés du Rhin formait des futurs rabbins des défenseurs de la cause de leur pays respectif à l'image d'Isaac Lévy né à Marmoutier en 1835, formé à l'École rabbinique de Metz de 1851-1857, grand rabbin du Haut-Rhin entre 1868 et 1871 qui loua en pleine guerre de 1870 la "France bien aimée" qui la première "avait émancipé nos pères et reconnu leurs droits" (27). Son amour pour la France n'en était que plus avivé par la défaite. Comment non plus ne pas évoquer l'exemple des rabbins engagés pour une cause comme Zadoc Kahn, le grand rabbin de France engagé pour la réhabilitation du capitaine Dreyfus dans un climat de haine et de tension entre la France et l'Allemagne. Comment aussi passer sous silence l'engagement des rabbins comme aumôniers dans les troupes allemandes et françaises dans les guerres de 1870-1871 et 1914-1918 ? Pendant la première guerre mondiale, 100000 juifs allemands furent mobilisés parmi lesquels des rabbins et 12000 moururent au combat (28). Comment enfin comprendre que le rabbin alsacien Émile Nathan Lévy (1879-1953) formé au Séminaire de Berlin puis rabbin et professeur de religion à Berlin (1904), docteur en philosophie en 1905, aumônier de la 2e armée allemande (1914), et grand rabbin de Strasbourg et du BasRhin de 1916-1919 ait dû donner sa démission en 1919 pour être nommé rabbin de la communauté de Berlin jusqu'à la prise du pouvoir par Hitler en 1933 ? Sa formation allemande - il avait exercé dans ce pays avant de retourner dans son Alsace natale - fit donc qu'au retour des provinces de L'Est à la France, il fut obligé de quitter Strasbourg, alors qu'il ne s'était jamais occupé de politique montrant bien qu'un rabbin pouvait être victime des antagonismes franco-allemands de l'époque (29).

Il est clair aussi que les élèves-rabbins alsaciens ayant étudié aux Séminaires de Breslau et de Berlin se sentaient en général peu allemands mais très alsaciens. Lorsqu'ils revinrent la plupart remplir des fonctions rabbiniques en Alsace, ils n'avaient pratiquement rien emprunté au judaïsme allemand, si ce n'est un attrait pour les études intensifié par la fréquentation à Berlin de savants prestigieux.

D'un autre côté, ces établissements jouèrent un rôle capital dans la formation d'une élite intellectuelle préparée à la fois à l'étude traditionnelle et à l'étude scientifique du judaïsme. Cette riche culture véhiculée en France comme en Allemagne faisait des ces rabbins des Européens avant la lettre mettant en relations des hommes et des idées des deux côtés des frontières.

N'oublions pas non plus les liens de proximité qui se tissèrent entre les rabbins et leurs élèves à l'instar du rabbin Hildesheimer de Berlin pour ses étudiants autour d'un homme chaleureux qui n'hésitait pas en hiver à allumer le feu, à chauffer l'eau pour le café pour que ses élèves trouvent à leur réveil une maison agréable et une boisson chaude. Le rabbin Hildesheimer leur inculqua non seulement une immense érudition mais aussi l'écoute d'autrui et un amour infini pour leurs semblables. Dans un discours d'ouverture du Séminaire de Berlin, Ezriel Hildesheimer exposait sa doctrine : "il n'est pas pensable que la soif du savoir dans une de ses disciplines ne jette pas un pont vers ses autres branches (...) Et comme nous disons dans la prière du soir que la science juive représente notre vie et conditionne la longueur de nos années, il serait impossible que cet idéalisme ne jette pas l'ancre dans d'autres eaux, aussi, de la mer spirituelle universelle" (30). Le savoir profane intégré à la foi se retrouvait aussi bien dans les écoles rabbiniques de France que d'Allemagne dans la deuxième moitié du 19e siècle autour d'une pépinière de savants qui allaient transmettre cette solide étude des textes traditionnels et cette ouverture à des degrés divers vers l'universel. Ces valeurs qui rejoignent deux des grandes lignes directrices du judaïsme : la Torah, pour l'étude de la Loi, des commentaires talmudiques et rabbiniques et de son application dans la vie quotidienne, et Guemilouth 'Hassadim, signifiant la générosité, l'exigence de justice, l'amour désintéressé d'autrui n'incarnentelles pas le mieux ce pont entre la France et L'Allemagne de l'époque dans le sens où ce message est universel et ne connaît pas de frontières ?


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