LES JUIFS D’ALSACE SOUS L’EMPIRE

Par Moché CATANE

(Extrait d’une thèse consacrée par l’auteur aux Juifs d’Alsace)

A la veille de la Révolution, l’Alsace comptait 20 à 25 000 Juifs répartis dans 200 villages et bourgades. C’était sans doute la population la plus misérable de France; sauf une poignée d’industriels et fournisseurs des armées, ils vivaient au jour le jour de petit commerce, colportage et prêts d’argent. La situation s’était un peu améliorée au point de vue légal grâce aux ordonnances de 1784; mais ils  auraient été condamnés à végéter longtemps dans l’ignorance et la pauvreté si l’Empire n’avait entrepris d’accélérer leur évolution par des mesures autoritaires. En l’espace d’une génération une communauté de parias était intégrée civiquement à la société française.

Bonaparte proclame la liberté des cultes - 1802
"Un Gouvernement sage protège toutes les religions"
Bonaparte proclame la liberte des cultes
Le 26 août 1789, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen affirmait que nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public (article X), et, après une lutte acharnée, il avait été décidé définitivement, le 27 septembre 1791, de faire bénéficier tous les Juifs de France de la citoyenneté. Toutefois, la théorie devance souvent la pratique ; et c’est ce qui se passa, notamment là où l’admission des Juifs dans la société n’était pas seulement une affaire de principe, mais un élément de la vie quotidienne, en tout premier lieu en Alsace et en Lorraine, où un abîme sépara pendant quelques années l’égalité proclamée de la situation réelle.

Cet abîme apparut dans toute son ampleur quinze ans plus tard, lorsque Napoléon 1er entreprit, par le décret du 17 mars 1808, de réduire les droits des Juifs, sous les réclamations incessantes de la population alsacienne et de ses porte-paroles contre les Israélites, et surtout contre les agissements de ceux d’entre eux qui exerçaient le prêt à intérêt. Malgré tout ce qui a été écrit contre cette mesure arbitraire et malgré le fait qu’elle est incontestablement contraire aux  principes de la démocratie, elle avait des aspects et elle eut des effets bienfaisants. En imposant des restrictions draconiennes à une partie des citoyens en raison de leur appartenance ethnico-religieuse, elle voulait les défaire de certaines habitudes acquises, nuisibles à eux-mêmes autant qu’à autrui. Bonaparte avait l’esprit unificateur et n’hésitait pas à forcer les structures qui y résistaient. Mais, du moins en ce qui concerne la place des Israélites dans la société française, c’est, sous le rapport de l’avenir, un service que l’empereur a rendu aux Juifs.

Le seul argument qu’on peut valablement opposer à ces considérations, c’est que sans coercition, la même évolution se serait produite tout de même. La question reste alors de savoir si le gain d’une génération valait les vexations subies. Nous penchons pour l’affirmative. Toujours est-il que cet acte impérial mit durement à l’épreuve le statut nouveau et fragile des Juifs de France. En confiant aux conseils des villages où habitaient la plupart des Israélites en Alsace, le droit de décider qui obtiendrait l’autorisation de s’adonner au commerce, les autorités fournissaient l’occasion d’exprimer toutes sortes d’opinions et de sentiments. C’est en effet ce que nous révèlent les dossiers des patentes du département du Bas-Rhin.

Les préjugés à l’égard des Juifs se manifestent évidemment un peu partout, soit pour des raisons d’intérêt — pour se débarrasser de concurrents gênants — soit par conviction plus ou moins sincère de l’infériorité des Juifs, conviction si répandue dans le monde chrétien et apparemment justifiée par les dehors souvent sauvages et insolites de nos ancêtres à cette époque. Toutes les accusations classiques contre la «race maudite», sa paresse, sa cupidité, sa fourberie, figurent en bonne place dans les observations des conseils municipaux (1).

La protection de la Loi
assurée à tous les Français

Par contre, nous avons de nombreuses preuves de l’existence d’une tendance opposée chez un nombre appréciable de non-Juifs. L’expression la plus marquante de cette attitude se trouve dans les lettres circulaires des «magistrats de sûreté», juges affectés à la direction de la police, et notamment de celui de l’arrondissement de Strasbourg, Loyson. Ce dernier, dans sa circulaire imprimée du 1er juillet 1808, adressée à tous les juges de paix, officiers de polices. maires adjoints, etc., expose sa position sans la moindre équivoque dans les termes suivants «M. le Procureur général en la Cour de Justice criminelle du département du Bas-Rhin, informé que dans quelques communes du ressort on s’appuie sur le décret impérial du 17 mars dernier pour exercer des vexations contre les sectaires de la loi mosaïque, me charge de prendre toutes les mesures nécessaires pour neutraliser une pareille malveillance et atteindre ceux qui, abusant des dispositions bienfaisantes dont le seul but est de réprimer l’usure et de réparer en partie les maux qu’elle a causés, se permettent d’attenter à la sûreté individuelle que la loi assure à chaque sujet de l’Empire... Lors même qu’un Juif n’obtiendrait pas la patente que l’article 7 du décret lui rend indispensable pour continuer son commerce, il ne perd point par là son droit à la protection que la loi assure à tout Français... »

Répondant à la même invitation du Procureur général, le magistrat de sûreté de l’arrondissement de Sélestat, Beaudel, écrit dans sa circulaire « S’il était vrai (comme M. le Procureur général me fait l’honneur de marquer l’avoir appris avec inquiétude) que l’exécution du décret impérial du 17 mars dernier ait dans quelques communes de cet arrondissement été le prétexte de certaines menaces et vexations contre les Juifs, je vous prie de me faire parvenir de suite les procès-verbaux que vous avez dû dresser ou que vous dresserez dans la suite contre les ennemis de l’ordre qui ont osé ou oseraient sous quelque prétexte que ce soit, se permettre de le troubler.

Si l’ignorance ou la méchanceté avaient insinué que les sectaires de la loi de Moïse pouvaient plus impunément être molestés que tout autre citoyen, empressez-vous de détruire cette impression aussi absurde en répondant que les Juifs n’ont pas plus cessé que nous d’être citoyens français et sous la sauvegarde des mêmes lois. Celle du 17 mars dernier, loin d’autoriser le moindre genre d’oppression contre les Juifs, montre, au contraire, la bienfaisante intention de notre auguste Empereur d’amener cette portion de son peuple à un sort meilleur.

Quant à nous, Messieurs, nous ne devons jamais faire attention à l’espèce de religion que professe celui qui réclame justice, nous la devons également et en vertu des mêmes lois provoquer pour tous, et accorder même dans nos fonctions d’officiers de police judiciaire une protection encore plus spéciale à ceux de nos concitoyens qui se trouveraient dans des conditions à en avoir momentanément un besoin plus particulier.»



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