LES JUIFS D’ALSACE SOUS L’EMPIRE par Moché CATANE (Suite et fin)

Les conditions de l'entrée des
Juifs dans la société française

Il serait fastidieux d’analyser encore de nombreux documents, surtout pour montrer ce qu’ils ne contiennent pas, à savoir des préjugés antisémitiques. Mais quiconque a l’expérience du matériel antérieur à la Révolution (4) et de celui qui lui est postérieur, reconnaîtra que, même dans les textes les plus venimeux contre les Juifs, on ne rencontre plus, sous Napoléon, d’argumentation de principe, notamment de caractère religieux — qui est justement la sorte d’argumentation qu’il est impossible de récuser. Quand on repoussait les Juifs parce que leur «race est maudite», c’était là une proposition à laquelle il était difficile de répliquer, s’agissant d’une question de foi. Désormais, les ennemis d’Israël devaient fonder leurs accusations sur l’imputation précise d’escroquerie ou d’usure; il devenait possible du même coup de les contredire.

Napoléon sur la Médaille du Grand Sanhédrîn ; 30 mai 1906 - Bronze, Coll. Musée d'Israël
Napoleon
La confiance faite ainsi aux Juifs a dû agir également comme moteur psychologique dans leur effort de reconversion économique. Ils savaient que leur conduite pourrait les laver des calomnies séculaires dont ils étaient l’objet. Désormais, il était clair que, s’ils s’abstenaient de prêter sur gage et de s’adonner à des pratiques analogues, ils couperaient l’herbe sous les pieds de leurs persécuteurs. Aussi, tous ceux qui avaient une autorité suffisante parmi les rabbins et les dirigeants entreprirent-ils de lutter contre les habitudes avilissantes héritées du passé. Sous ce rapport, les remontrances du Rabbin Jacob Meyer à ses corréligionnaires qui se livraient à des affaires douteuses n’étaient pas seulement de pieuses homélies, mais aussi dans le climat nouveau, de la sagesse et de l’intérêt bien compris de la collectivité.

Dans le même sens, il y a lieu de souligner combien les autorités civiles étaient soucieuses d’obtenir des Juifs qu’ils se distinguent dans trois domaines l’adoption de métiers où ils n’étaient pas représentés auparavant, leur participation au service militaire et l’achat par eux de biens immobiliers. Le gouvernement impérial insistait pour que les citoyens de religion juive rompent avec la routine et pénètrent en force dans ces trois catégories d’activités, qu’il considérait comme la garantie de leur identification avec la patrie française. Les documents sont si nombreux à attester cette politique qu’il n’est pas même besoin de mentionner particulièrement tel ou tel d’entre eux. Or, ces trois domaines étaient justement parmi ceux qui, avant la Révolution, étaient expressément fermés aux Juifs la plupart des métiers manuels et des professions libérales leur étaient strictement interdite, nul n’envisageait même d’admettre un fils d’Israël sous les drapeaux; il était défendu aux Israélites de posséder aucun bien foncier, à l’exception de la maison où ils habitaient. Autant ces restrictions mettaient la communauté juive au ban de la nation, autant leur abolition était-elle destinée à les y faire entrer de plein droit.

Les obstacles à la fraternité
sont balayés

Quelles sont les raisons de ce bouleversement ? Robert Anchel attribue une grande importance à la politique anticléricale l’Eglise s’opposant aux conquêtes de la Révolution avait vu faiblir son influence, qui auparavant s’employait notamment contre les mécréants. Toutefois, il semble que ce facteur soit secondaire, surtout dans une région comme l’Alsace où la foi catholique est restée constamment vivace jusqu’à nos jours. On assiste plus simplement à une évolution de la société vers des cadres rationnels. Les principes révolutionnaires de Liberté - Egalité -Fraternité, en détruisant le système de l’ancien régime, liquidaient également un antisémitisme séculaire. Il est tout naturel dans ces conditions de considérer que les efforts conjugués de l’ancien persécuteur et de l’ancien persécuté pour balayer tous les obstacles à la fraternité seront tôt ou tard couronnés de succès.

Du côté juif, cette transformation a aussi un aspect sentimental. Certains voient dans divers gestes du gouvernement napoléonien —comme l’apparat dont s’entoure l’Assemblée des Notables, puis celle du Sanhédrin — une campagne calculée de flatteries, un piège pour ébranler la résistance des dirigeants du judaïsme. Mais on peut soutenir, au contraire, que les autorités désiraient sincèrement faire de la France un Etat un et indivisible et à cet effet mettre tous ses habitants sur le même plan. Une preuve de cet esprit peut être décelée dans le fait que les communautés juives étaient devenues destinataires, au même titre que les paroisses chrétiennes, des fréquentes circulaires ordonnant des prières de reconnaissance pour les victoires de l’Empereur. Bien sûr, ce n’était pas la première fois qu’on faisait dans les synagogues des prières pour le souverain de la France. Nous possédons divers textes d’oraisons prononcées en l’honneur de Louis XV et de Louis XVI, particulièrement pour demander au Tout-Puissant de les sauver d’un danger. Mais le roi considérait plutôt qu’il faisait une grâce aux Juifs en les autorisant à prier pour sa personne. Nul ne songeait à la moindre équivalence entre les prières juives et chrétiennes. Aussi peut-on comprendre la satisfaction des communautés israélites à recevoir des circulaires identiques à celles de la religion dominante. Et tel document imprimé, même non signé, leur faisait goûter la saveur de l’égalité.

Pourtant, comme on sait, le judaïsme n’était alors qu’une confession reconnue et non officielle, différence qui se manifestait notamment par l’absence de participation du Trésor au budget des synagogues. Mais le processus engagé était irréversible peu à peu, l’égalité devait s’étendre à tous les domaines. Et, en effet, le principe de l’entretien des institutions religieuses du judaïsme par 1’Etat, au même titre que celles du catholicisme et du protestantisme devait être admis en 1831 par la monarchie de juillet qui, par l’ordonnance du 25 mai 1844, réglementa également toute l’organisation du culte israélite. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que les Juifs élevés dans une telle atmosphère aient éprouvé à l’égard de la France, le premier pays du vieux monde à les avoir délivrés de leurs chaînes, un amour sans limite. Et ce sentiment n‘était pas réservé aux seuls Français, mais partagé par beaucoup de leurs frères du dehors, qui voyaient dans l’exemple français la garantie de leur propre émancipation dans l’avenir.

La gratitude qui les animait se portait en tout premier lieu vers l’idéal de liberté de la Révolution Française ; et même les plus rigoristes, suivant les traces de Moses Mendelssohn, n’hésitaient pas à s’identifier avec le peuple au sein duquel ils vivaient et avec une philosophie de tolérance qui ne leur paraissait nullement contraire à leurs idées religieuses.

D’autre part, évidemment, l’attitude favorable ou du moins équitable des Français chrétiens vis-à-vis de leurs compatriotes juifs, en renversant toutes les barrières qui les séparaient, non seulement du point de vue légal, mais aussi du point de vue social, ouvrit largement la porte à ceux qui pouvaient être tentés, de plus en plus nombreux, de fuir la foi de leurs ancêtres. C’est là un aspect des choses que nous espérons évoquer par la suite quand nous ferons le bilan de nos recherches sur la vie privée, intellectuelle et religieuse des Israélites du Bas-Rhin sous Napoléon Ier. Dès maintenant, toutefois, nous pouvons le dire aucun pays n’a comme la France supprimé les discriminations fondées sur l’appartenance confessionnelle; aucun pays n’a poussé au même point que la France l’assimilation de ses éléments juifs. Mais il serait abusif de reprocher en quelque sorte au peuple français d’avoir donné à Israël un baiser de mort. Celui-ci doit lui être reconnaissant pour son baiser, et c’est des Juifs seuls qu’il dépend qu’il soit de mort ou de vie. C’est à eux qu’il appartient de choisir, aujourd’hui encore, entre le suicide dans les flots d’une civilisation attirante, et l’enrichissement du patrimoine ancestral par le contact avec autrui, dans le cadre d’une nation pluraliste.

NOTES

  1. Néanmoins, je ne sache pas qu’on leur ait jamais reproché dans les villages de mener une vie dissolue. Au contraire. Les documents les plus malveillants expliquent la fécondité des foyers juifs par leur moralité exemplaire. Et c’est à tort que l’historien Anchel signale qu’à Rigendorf un avis défavorable fut exprimé sur un Juif «parce qu’il avait trompé sa femme». Dans le rapport du commissaire chargé par le sous-préfet d’enquêter sur les griefs des paysans à l’égard des Juifs, on lit qu’un certain Salomon Hirtzel, appelé à témoigner, «pour se justifier de la plainte portée contre lui par Joseph Luman de Lixhausen, a amené ce dernier avec lui pour révoquer sa plainte, mais ledit Luman a persisté à dire que ledit Hirtzel avait trompé sa femme». Il est bien clair qu’il n’est pas question, ici, d’une infidélité commise par Hirtzel à l’égard de sa propre femme, mais d’une tromperie dont le Juif se serait rendu coupable, aux dires de son adversaire, vis-à-vis de l’épouse de celui-ci. Interrogé par les enquêteurs, le paysan raconta l’histoire par le menu le Juif s’était rendu chez lui pendant la journée, alors qu’il travaillait aux champs, et avait persuadé la femme du plaignant de conclure une affaire que son mari jugea frauduleuse. Retour au texte

  2. Le mot «conversion » est pris ici au sens de réforme morale. Le mot « puisque » est superflu, à moins qu’un membre de la phrase ait été omis. Retour au texte

  3. En ce qui concerne l’attitude des maires, il est intéressant de rapporter la protestation du percepteur de Dambach. Celui-ci, Martin Xavier Gottekien, se plaint, dans une lettre au sous-préfet, du 27 octobre 1808, qu’un Juif, père de nombreux enfants et aïeul d’une foule de petits-enfants, ait choisi comme nom de famille son propre patronyme. Selon le plaignant, c’est le maire de l’endroit qui l’y aurait poussé afin de tourner en ridicule un vieux serviteur de l’Etat (et vraisemblablement un adversaire politique) : «Monsieur le Maire de cette commune, jeune homme de l’âge de la réquisition, qui au retour de son émigration a su se procurer un congé de réforme pour cause d’infirmités qu’il n’a pas... en suggérant lui-même les noms aux Juifs, n’a eu en vue qu’une mauvaise plaisanterie pour tourner l’exposant, un homme de près de soixante-dix ans, en ridicule aux yeux du public, ce qui fait une mauvaise impression dans l’esprit des contribuables — dont plusieurs sont déjà assez récalcitrants à payer leurs contributions, notamment les Juifs... On vient de dire à l’exposant que, par affectation, on a changé sur la liste le nom de Gottekien en celui de Gollekien. »Cette plainte lui ayant été transmise, le maire répondit au sous-préfet (7 novembre 1808), qu’il ne s’agissait pas d’une farce, mais d’une coïncidence et que, du reste, un autre Juif avait pris son nom a lui, et un troisième celui de l’officier de santé. En fin de compte, ce fut le Ministre de l’Intérieur qui trancha (24 novembre 1808), en renvoyant tous les protestataires à la juridiction des tribunaux. Cela revenait à dire qu’il n’existait pas de problème particulier pour les Juifs, tout ce qui les touchait relevant du droit commun. Si quelqu’un avait intentionnellement porté dommage à autrui, la justice devait normalement le sanctionner, mais sous ce rapport il n’y avait pas plusieurs catégories de citoyens. Retour au texte

  4. L’esprit pré-révolutionnaire se manifeste encore dans un pamphlet comme Les Pourquoi du Peuple à ses représentants, à leur retour de l’Assemblée Nationale (S.l.n.d.) (1791), où l’on trouve à la page 19 : « Pourquoi avez-vous admis à cette qualité de citoyen actif les Juifs, cette race usurière et dévorante ?... », et à la page 21 : «Pourquoi avez-vous cherché à étouffer les répugnances salutaires, qui naissent de la piété, de la nature, de la raison, de l’honneur, en accordant aux Juifs, aux Mahométans, aux idolâtres, aux comédiens, aux bourreaux, le pouvoir de devenir juges et législateurs ? » Et ces derniers sursauts apparaissent justement à l’époque de la Terreur, où le conseil général de la commune de Sélestat arrête « que les Juifs sont et demeurent déclarés suspects et dangereux et qu’en conséquence, ils seront chassés de la commune toutes les fois qu’ils se présenteront ; en cas de récidive, ils seront arrêtés. » (19 août 1793). D’après E. Werner, L’Approvisionnement en pain de la population du Bas-Rhin, et de l’Armée pendant la Révolution. Retour au texte



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