LES JUIFS EN FRANCE
SOUS LA REVOLUTION FRANCAISE ET L'EMPIRE
Dr. Rina NEHER-BERNHEIM

La Révolution Française, en apportant aux Juifs le droit d'accéder à  la Citoyenneté pleine et entière, a radicalement transformé la relation de l'homme chrétien du 18ème siècle face au Juif. De paria qu'il était, le Juif accède, grâce à  la Révolution française, à  la dignité d'homme libre. On trouve l'expression de cette reconnaissance à  tous les niveaux de la conscience juive. Une sorte de dicton populaire, courant au début du 20ème siècle, disait que tout Juif a deux patries : la sienne propre et la France. Henri Graetz écrivait dans les années 1870 : "La Révolution française fut vraiment, selon l'expression du prophète, le jour du Seigneur où les orgueilleux furent abaissés et les humbles relevés'".

Quittez un vil trafic, renoncez à l'usure,
Aux arts et aux métiers, joignez l'agriculture,
Stellt Wucher und Betrug, und schnödess Scharchern ein,
handwerch, Kunst Acherbau, mus ewer Nahrung sein

livre antisémite de François J.A. de Hell, 1790 - Coll. Dr. André Bernheim

Comment les choses se sont-elles passées pour aboutir a un renversement aussi fondamental des données généralement acceptées dans la société européenne du 18ème siècle? A y regarder de près, le déroulement des événements qui aboutit à  ce fameux décret d'émancipation de septembre 1791 paraît moins idyllique et plus complexe que ne le laissent supposer les formulations citées précédemment. Il y a eu au sujet des Juifs de violents débats et des conflits très âpres qui n'aboutissent qu'au prix d'immenses efforts à  l'émancipation.

A la veille de la Révolution, les Juifs représentent en France une petite minorité qui compte au maximum quarante mille âmes, dont la présence n'est légalement tolérée que dans les marches frontières. L'ensemble du Royaume reste soumis au décret d'expulsion des Juifs de France, qui remonte au 14ème siècle.

AVANT LA RÉVOLUTION

Répartition Géographique et Démographique des Juifs en France

Les Juifs n'ont pas la liberté de résider où bon leur semble à  l'intérieur de la France. Depuis le décret d'expulsion totale du Royaume en 1394, ils n'ont même aucun droit d'habiter en quelque localité que ce soit. Par la suite d'événements politiques divers, des villes ou des provinces de l'Est où habitaient des Juifs ont été rattachées à  la France : l'évêché de Metz d'abord, en 1556; puis l'Alsace en 1648 et la Lorraine en 1766. Les rois de France font pour les Juifs de ces régions une dérogation au décret d'expulsion et les autorisent à  garder leur résidence dans la région annexée.
Dans le Sud-Ouest, des "Marranes", quittant l'Espagne ou le Portugal avec ses menaces d'Inquisition, viennent habiter Bordeaux et sa région et les faubourgs de Bayonne: mais on ne les y tolère que sous la qualité non pas de Juifs, mais de "nouveaux chrétiens".
Dans le Sud-est, des Juifs habitent dans des régions qui n'appartiendront à  la France qu'à  l'époque de la Révolution: Avignon et le Comtat Venaissin, propriété des Papes, jusqu'en, 1791, et le Comté de Nice, possession de la Maison de Savoie jusqu'en 1792.
Dans chacune de ces régions, les communautés juives offrent des traits démographiques et sociologiques extrêmement différents.

L'Alsace

C'est là  que l'on trouve les communautés les plus nombreuses : la moitié de le population juive d'ensemble. C'est une population essentiellement rurale; car les deux seules grandes villes de la province : Strasbourg et Colmar, maintiennent après la conquête française, comme avant, leur législation municipale interdisant aux Juifs d'y habiter de manière permanente. Mulhouse, à  l'époque, fait partie de la Suisse (jusqu'en 1799) et n'admet pas non plus les Juifs.

Malgré son rattachement à  la France, l'Alsace reste morcelée un de multiples petites principautés, villes épiscopales et villes libres: chacune pratique à  l'égard des Juifs la politique de son choix; d'où des législations multiples qui différent sur de nombreux points. Elles ont cependant toutes un trait commun : l'obligation faite aux Juifs de payer des impôts spéciaux de tolérance ou de transit (péage corporel) qui enrichissent les finances locales et incitent les princes à  accueillir sur leurs territoires un plus grand nombre de Juifs. C'est la raison majeure pour laquelle la population juive d'Alsace augmente rapidement au cours du 18ème siècle. Les éléments nouveaux sont attirés vers l'Alsace en provenance des provinces germaniques voisines, et parfois de plus loin. L'enracinement local se fait très vite.

A la veille de la Révolution, la population juive d'Alsace, appelée officiellement la nation juive d'Alsace est relativement homogène. Elle est répartie en plus de 180 villages ou bourgades. Le recensement de 1734 donne un total de 19.624 âmes. Les plus importantes communautés sont Bischheim en Basse Alsace, avec 473 Juifs, et Wintzenheim en Haute Alsace - avec 381. Dans certains villages on trouve une ou deux familles seulement.

Ces Juifs d'Alsace sont souvent appelés "Allemands", car en Alsace, malgré le rattachement à  la France, la langue parlée est un dialecte germanique. Les actes officiels du royaume destinés à  l'Alsace aussi bien que les règlements des municipalités locales sont bilingues: Français et Allemand. Les Juifs d'Alsace parlent un dialecte spécifique où le patois local se mêle d'hébraïsmes pour former le judéo-allemand (Yiddish Deutch). Tout un folklore caractéristique se constitue peu à  peu, qui donne au judaïsme alsacien un cachet très particulier.

La Lorraine

C'est par une mesure assez insolite que le roi de France, après avoir annexé Metz, y autorise l'installation de quelques familles juives. Le nombre grandira par la suite mais reste toujours sous contrôle du Gouvernement ; 450 familles juives habitent Metz à  la veille de la Révolution.

Le Duché de Lorraine (capitale Nancy) tolère lui aussi les Juifs en nombre limité. 180 familles juives y ont autorisation de résidence avant 1766 ; le chiffre est inchangé après l'annexion. Pourtant près de cinq cents familles habitent la Lorraine en 1789 : c'est que les autorités ferment les yeux. Mais les familles en surnombre se sentent en situation illégale, donc menacées. Elles sont venues des régions germaniques avoisinantes au cours du 18ème siècle.

Les Juifs forment néanmoins à  Metz aussi bien que dans l'Ancien Duché une population plus raffinée et cultivée qu'on Alsace. La raison essentielle est le caractère en partie urbain des Juifs de Lorraine. Ils ont droit de résidence dans toutes les villes, petites ou grandes ; on les trouve bien implantés à  Lunéville, Nancy et Metz, trois villes qui ont une population générale de haut niveau. Metz est connue dans la France du 18e siècle par son évêché et aussi par son Académie des Sciences et des Arts. Parallèlement la communauté juive se dote de rabbins éminents de grande réputation. Les Juifs lorrains parlent pour la plupart le Français. Ils sont en butte à  moins de préjugés qu'on Alsace. Ils occupent dans l'échelle sociale des positions très nettement supérieures à  celles des Juifs alsaciens.

Les Portugais de Bordeaux, Bayonne et la région

Ils sont venus d'Espagne ou du Portugal en tant que Marranes, depuis le 16e siècle. Ils le restent à  leur arrivée en France, où ils sont admis comme étrangers et "Nouveaux chrétiens". Presque jusqu'au milieu du 18e siècle, ils se marient à  l'église et font baptiser leurs enfants mais ils maintiennent fermement leur identité juive et attendant le moment où ils n'auront plus besoin de la dissimuler. C'est ce qui se produit une vingtaine d'années déjà  avant la Révolution, grâce aux progrès de l'esprit de tolérance et à  la bonne réputation dont ils jouissent. Pourtant une ville comme Bayonne leur interdit la résidence, et ils doivent se fixer à  l'extérieur de la ville, à  Bourg Saint-Esprit. Mais à  Bordeaux, ils jouissent d'une totale liberté d'habitation et ont, pour la plupart, une situation sociale très satisfaisante.

Ils n'habitent que très peu de villages et forment une communauté tout à  fait urbanisée mais peu nombreuse dont le total atteint à  peine 5000 en 1989.

L'Espagnol reste leur langue de prédilection mais le Français leur devient naturel, et leur culture est largement ouverte sur le monde littéraire et philosophique de la France du 18e siècle. Ils se sentent des aristocrates et se veulent tels par rapport aux Juifs des autres régions.

Avignon et le Comtat-Venaissin

La région était passée au 14e siècle sous la domination des Papes et le reste jusqu'à  la Révolution. Les Juifs du Comtat ont ainsi été préservés de l'expulsion qui frappé les Juifs de France. Leur langue est restée le Français, mêlé d'un dialecte judéo­provençal. Leur culture, leurs goûts, leur genre de vie les rattachent entièrement à  la France. Ils y représentent la seule communauté juive enracinée depuis des siècles sans interruption.

Ce sont essentiellement des citadins. Ils habitent trois villes importantes : Avignon, Carpentras, Cavaillon, et une bourgade plus petite : l'Isle sur Sorgue. La législation pontificale les contraint à  y vivre dans un quartier fermé "La Carrière", terme qui, dams la pratique, est équivalent de ghetto. Mais à  l'intérieur de la Carrière, et à  condition de payer des impôts élevés, ils jouissent d'une grande autonomie interne. Ils ont le droit d'avoir pour synagogues des bâtiments bien décorés, surtout intérieurement. Les très anciennes synagogues de Carpentras et de Cavaillon, restaurées au 18e siècle, sont de véritables joyaux.

La province est petite et offre des débouchés économiques réduits surtout pour les Juifs. Par nécessité vitale, ils s'efforcent de commercer hors du Comtat. Quelques uns s'implantent à  Bordeaux, ce qui provoque certaines frictions avec les Juifs portugais. D'autres tentent leur chance dans les provinces avoisinantes, Languedoc, Provence, surtout au moment des grandes foires, seule période où ils ont légalement le droit de commercer dans le Royaume de France. Les plus hardis viennent habiter Lyon et Paris, mais leur situation y est incertaine puisque ils n'ont droit de résidence permanente que dans les "Carrières" du Comtat. Ils y sont moins de 2.000 à  la veille de la Révolution.

Paris

II est impossible de préciser le nombre de Juifs établis à  Paris. Leur séjour en principe ne peut y être que provisoire, les Juifs étant officiellement expulsés du Royaume. Mais souvent le temporaire devient définitif et il y a probablement cinq cents Juifs installés à  Paris à  la veille de la Révolution. Parmi eux, les Portugais ont un droit de résidence beaucoup plus légal. Le lieutenant général de Police charge le représentant officiel à  paris des Juifs portugais, Jacob Rodrigue Pereire, de procéder aux contrôles d'identité. Il est le garant, devant le gouvernement, de la Communauté portugaise à  Paris. C'est lui, d'ailleurs, qui établit à  La Villette, le premier cimetière juif de la capitale à  l'époque moderne, grâce à  la bienveillance du Lieutenant de Police et aux lettres Patentes dont bénéficient les Portugais.

Occupations professionnelles

Les Juifs sont exclus d'un très grand nombre de professions pour lesquelles il faut être agréé dans des confréries qui leur sont fermées. Ils sont contraints, en Alsace surtout, à  se confiner dans des occupations de mauvais renom : prêteurs d'argent, colporteurs, fripiers etc. Les Juifs d'Alsace sont pour la plupart assez pauvres. Un petit nombre de familles parvient à  se créer une certaine aisance par le commerce des bestiaux, mais surtout des chevaux, des grains et des fourrages pour les fournitures aux armées royales nombreuses dans cette province frontière. C'est de cette manière que s'est enrichi Cerf Berr, la personnalité la plus célèbre du judaïsme alsacien. Grâce à  ses relations avec les ministres responsables de l'intendance des armées, il est écouté à  la Cour et se fait le porte-parole des Juifs d'Alsace dont il est un des dirigeants (Préposé Général). Il jouit d'une dérogation spéciale du roi qui l'autorise à  résider à  Strasbourg avec sa proche famille.

Les Juifs comtadins ont à  peu près les mêmes métiers et la même pauvreté chronique que ceux d'Alsace ; un petit nombre de familles seulement parvient à  l'aisance.

En Lorraine, par contre, où la législation est moins discriminatoire, les Juifs sont répartis dans un éventail professionnel plus large. A côté des mêmes "petits métiers" se dessine une bourgeoisie urbaine plus évoluée en particulier à  Metz, Nancy et Lunéville.

Mais les plus élevés dans l'échelle sociale sont les "Portugais". Des commerçants ayant pignon sur rue, quelques professions libérales ; les plus riches sont les grands armateurs, comme la famille Gradis. Ils envoient leurs fils ou leurs frères ouvrir des comptoirs aux Antilles, affrètent des bateaux de transport, exportent et importent sur grande échelle. Ils jouent un rôle important dans le développement au 18e siècle du port de Bordeaux.

Quelques Juifs de chacune de ces régions viennent pour leurs affaires à  Paris. Ceux qui s'y installent de manière permanente à  la veille de la Révolution représentent une élite. Elite du négoce pour la plupart, mais aussi élite intellectuelle avec des hommes comme les Juifs comtadins Bernard Valabrègue et Mardochée Venture et le Portugais Jacob Rodrigue Péreire mathématicien, linguiste, mais surtout innovateur de la rééducation des sourds-muets.

Organisation intérieure des Communautés

Le caractère marginal des communautés juives dans la société française a pour contrepartie positive une forte cohésion intérieure et des structures communautaires solides.

Dans chaque région, il existe une terminologie spéciale pour désigner les responsables laïcs et volontaires à  des fonctions qui sont en réalité partout à  pou prés les mêmes. La Nation portugaise de Bordeaux a ses syndics qui ont pouvoir décisionnaire sur la gestion, les taxes etc. Ils tiennent minutieusement un Registre de leur Délibération, mine de renseignements pour l'historien.
En Alsace, la Nation juive a trois préposés généraux pour l'ensemble de la province, mais chaque communauté a sa propre organisation locale qui couvre tous les besoins de la vie juive. Vue l'importance de la population juive, les préposés Généraux ont une représentativité d'un certain poids.
Dans le Comtat les charges communautaires sont exercées par les beylons.

Les offices se célébrent dans des bâtiments modestes qui servent de lieu d'étude ; souvent il s'agit simplement de chambres. C'est une des exigences : le culte juif est toléré mais à  condition de passer inaperçu. Les synagogues de Metz, Carpentras et Cavaillon sont les seules exceptions à  ces contraintes.

Les rabbins viennent presque tous de centres juifs plus importants d'Europe centrale et orientale : c'est la règle en Alsace, en Lorraine, au Comtat. Les Portugais font venir les leurs d'Amsterdam. Dans les dernières années avant la Révolution, le nombre grandit des Rabbins nés et éduqués en France. Leurs maîtres sont surtout deux rabbins de grande envergure: à  Metz le Shaagat Arié (Arié ben Asher) et à  Bischheim David Sinzheim.

Les caisses de charité, l'hospitalité des Juifs de passage, tout ce qui se rattache à  la tsedaka joue un rôle important et est très organisé.

Les objets nécessaires au culte sont souvent en Alsace et en Lorraine de fabrication locale. Les livres de prière sont sauvent imprimés en dehors du Royaume. Les communautés porlugaises font venir les leurs d'Amsterdam ; celles d'Alsace, de Soulzbach (Palatinat). Metz possède sa propre imprimerie hébraïque depuis 1765 ; un peu plus tard, Lunéville aura également la sienne.

La Tolérance Légalisée

Le comte Honoré Gabriel Riqueti de Mirabeau (1749-1791). Portrait vers 1780. Bibliothèque nationale et universitaire, Jérusalem
N'étant pas officiellement colorisés à  résider à  l'intérieur du Royaume, les Juifs sont tolérés dans les régions que nous venons d'énumérer en vertu de règlements provisoires, appelés Lettres Patentes. Les Portugais sont les premiers à  en avoir bénéficié. dès le 16e siècle, en tant que" Nouveaux chrétiens". Ces lettres doivent être renouvelées pour eux de règne en règne, chaque fois en échange de sommes considérables payables au Trésor royal. Grâce à  l'intervention de Jacob Rodrigue Pereire, les Lettres Patentes de 1776 confèrent officiellement aux Portugais le nom de Juifs et mettent ainsi un point final à  leur situation de Marranes.

Par contre, les Lettres Patentes de 1784 pour les Juifs d'Alsace, sont pleines de mesures discriminatoires. A côté d'autres règlementalions humiliantes, elles visent à  réduire le nombre des Juifs de la province en restreignant renlrée des étrangers et en limitant les mariages. Elles suscitent de vives protestations parmi les Juifs d'Alsace.

LA REVOLUTION

1784-1789: vers une nouvelle approche des relations entre Chrétiens et Juifs.

L'influence des Philosophes et de l'esprit des lumières d'un côté, l'exemple de l'Empereur Joseph II dont l'édit de tolérance (1781) impressionne le Gouvernement royal, enfin les efforts de certains Juifs éminents, comme Pereire et Cerf Berr contribuent à  faire prendre conscience que la situation des Juifs en France n'est pas ce quelle devrait être. Enquêtes, études, recherches se multiplient sur la situation des Juifs du royaume, leurs métiers, leur comportement, et avant tout leur nombre, car certains les croient trop nombreux et envahissants. D'où le premier grand recensement officiel des Juifs d'Alsace, réalisé en 1784 avec un très grand soin dans toute la province et publié aussitôt en un gros in-folio.

Cotte même année 1784, Louis XVI abolit le "péage corporel", taxe humiliante qui assimilait les Juifs aux animaux en les obligeant à  payer un impôt spécial pour transiter par certaines villes, en particulier Strasbourg. Le coup d'envoi est ainsi donné à  une nouvelle approche de la relation entre Chrétiens et Juifs.

En 1787, Mirabeau séjournant en Allemagne est frappé de tout ce qu'il y apprend sur Mendelssohn mort un an plus tôt. A son retour, il publie un livre qui a un grand relentissement : Sur Moïse Mendelssohn et sur la réforme politique des Juifs. Presqu'en même temps l'Académie royale de Metz propose un sujet de concours : Est-il des moyens de rendre les Juifs plus heureux et plus utiles en France ? Des trois mémoires primés, le plus connu est celui de l'Abbé Grégoire, curé d'un village de Lorraine.

En 1788, Louis XVI charge son ministre Malesherbes, qui venait de s'occuper de la question des Protestants, de se pencher sur le sort des Juifs. Les Portugais, pour commencer, sont convoqués à  Paris et lui remettent un volumineux mémoire. Les événements de 1789, la convocation des Etats Généraux, les débuts de la Révolution marqués par la prise de la Bastille (14 juillet 1789) gèlent tous les projets de réforme envisagés par le Gouvernement royal.

Vers L'émancipation

La Déclaration des Droits de l'Homme (26 août 1789) affirme que "tous les hommes naissent et demeurent égaux en droit" et que "nul ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses". De tels principes auraient dû entraîner immédiatement l'accès des Juifs à  la pleine citoyenneté. Dans les faits, les choses furent bien plus lentes et complexes.

Ce que les Juifs obtiennent par les premières réformes de la Révolution c'est le droit de résidence dans n'importe quel point du royaume ; mais au milieu des bouleversements sociaux profonds et multiples qu'entraîne la Révolution, celle possibilité nouvelle ne sera que très rarement utilisée. Les Juifs de Paris n'ont plus à  subir de contrôle spécial et leur droit de résidence dans la capitale n'est plus remis en cause. Ils sont assez nombreux à  s'engager dans la Garde nationale. Les seuls à  pouvoir participer aux opérations électorales locales de 1789 sont les Juifs portugais. Ceux des autres provinces sont seulement admis à  présenter des requêtes exprimant leurs voeux devant l'Assemblée constituante.

Dès le début, l'Abbé Grégoire, Mirabeau, Clermont-Tonnerre, Duport, membres de la Constituante, et quelques autres de leurs collègues insistent pour qu'on examine favorablement les requêtes des Juifs et qu'ils obtiennent le titre de Citoyen à  part entière, c'est-à -dire, en langage du temps, Citoyen Actif.

Plusieurs pétitions sont ainsi présentées par les porte-paroles des communautés juives de Bordeaux, d'Alsace, de Lorraine et de Paris, la plupart sont simplement soumises par écrit à  l'Assemblée. Le discours que Berr Isaac Berr de Nancy est admis à  prononcer devant l'Assemblée pour exprimer le voeu des Juifs d'accéder au titre de citoyen actif fait une grande impression. Mais l'opposition est très forte. L'Abbé Grégoire représente une voix assez isolée parmi les représentants du Clergé à  la Constituante. La majorité des députés du Clergé et de la Noblesse s'opposent farouchement à  ce que les Juifs deviennent les égaux des autres citoyens.

En même temps, en Alsace, les villageois poussés par la misère et affolés par les événements se soulèvent contre les seigneurs mais aussi contre les Juifs. Pillages des nuisons juives, incendies, déprédations se multiplient en automne 1789 et jusqu'à  l'automne suivant. Certains Juifs s'enfuient en Suisse pour un refuge provisoire à  Mulhouse et Bâle. Le maire de Strasbourg Dietrich (chez qui sera chantée pour la première fois la Marseillaise) rappelle que rien n'est changé aux interdictions anciennes contre les Juifs.

Une première étape en faveur des Juifs est franchie le 28 janvier 1790 quand l'Assemblée constituante accorde les droits de citoyen actif aux Juifs "connus sous le nom de Portugais, Espagnols et Avignonnais". La majorité des députés des provinces de l'Est continuent à  s'opposer à  ce que les mêmes droits soient accordés aux Juifs de leurs régions. Un député de Colmar, Reubell, va jusqu'à  affirmer que c'est dans l'intérêt même des Juifs : si les Alsaciens apprennent que la Constituante accorde l'égalité aux Juifs, ils les égorgeront dans leur fureur. La question est posée à  plusieurs reprises au cours des mois suivants, mais chaque fois les opposants arrivent à  triompher, au nom de l'ordre public. Jamais le calme ne règnerait en Alsace si les Juifs étaient admis au rang de citoyen actif.

Les Juifs sont, en fait, l'occasion d'un affrontement en profondeur entre les adeptes de l'ancien ordre basé sur un exclusivisme chrétien, et les partisans d'un ordre nouveau où l'égalité de tous les hommes est érigée en principe absolu. Ce sont eux qui obtiendront finalement la victoire, mais in extremis. A la veille de se séparer, l'Assemblée constituante finit par voter le 27 septembre 1791 l'abolition de toute discrimination concernant les Juifs. Ce décret s'applique à  tous les Juifs résidant en France, sans exception : il marque leur complète émancipation. Mais le décret exige que, du même coup, les Juifs renoncent à  tout ce qui avait fait d'eux jusqu'ici une minorité solidement organisée. Le terme de "Nation juive" portugaise ou d'Alsace est donc définitivement extirpé du langage ; mais les structures communautaires, les pouvoirs des syndics ou des préposés, les juridictions rabbiniques, les taxations pour les caisses de charité, tout cela est aboli du même coup.

Après 1791, des Citoyens à  Part Entière

"L'Etre Suprême", symbole du culte instauré par Robespierre. Gravure par Bonneville, 1794.
Bibliothèque nationale, Paris.
En dépit des tensions et des antagonismes au sein même des Assemblées révolutionnaires qui succèdent à  la Constituante après septembre 1791, malgré la Terreur et la réaction thermidorienne, le principe de l'émancipation des Juifs n'est plus jamais remis en question. La constitution de l'an III (1795) l'intègre automatiquement, sans discussion nouvelle.

Mais entre-temps, la France traverse une période particulière-ment dramatique. L'Assemblée législative (1791-92) et la Convention (1792-95) doivent faire face à  une guerre très dure contre l'Autriche et la Prusse, tandis qu'à  l'intérieur la disette s'aggrave et la situation économique est catastrophique. Le moral de la nation se maintient à  un haut niveau grâce à  un enthousiasme révolutionnaire concrétisé par toute une imagerie populaire largement diffusée. Le bonnet phrygien symbolise partout l'abolition des privilèges; des arbres de la Liberté sont plantés sur les places des villes et des villages. les chants patriotiques enflamment les courages.

Les Juifs participent avec enthousiasme à  ce grand mouvement populaire auquel sont bientôt associés les Juifs des régions d'Outre-Rhin et d'Italie où pénètrent les armées de la République. Les murs du ghetto de Rome sont mis à  terre ; des arbres de la Liberté sont plantés par les "sans-culotte" à  Francfort, à  Cassel et ailleurs; ils annoncent à  toutes les communautés juives que l'heure de la Liberté a sonné.

Cependant la réalité n'est pas toujours aussi radieuse. Les luttes entre Montagnards et Girondins, la mise à  mort de Louis XVI (21 janvier 1793), puis la Terreur plongent la France dans un drame quotidien. Les Juifs partagent le sort commun ; beaucoup sont emprisonnés, plusieurs tombent sous la guillotine. La famille de Cerf Berr est durement frappée. Lui-même meurt en pleine Terreur, après avoir été vilipendé et calomnié. Un de ses fils et deux de ses gendres sont emprisonnéz. Son beau-frère le rabbin David Sintzheim est obligé de fuir sa maison de Bischheim, de se cacher et de mener une vie clandestine, comme Furtado à  Bordeaux, et bien d'autres.

La vague d'athéisme qui déferle sur la France de 93 paralyse le culte juif. Les synagogues, comme les églises, sont pillées, les symboles religieux arrachés; l'observance des fêtes devient dangereuse. La chute de Robespierre (Thermidor - août 1794) et la réaction qui la suit, ramènent d'autant moins le calme que la guerre se poursuit et que la situation économiquc reste désastreuse.

Avec le Directoire (1795-1799), on assisse à  une certaine stabilisation qui permet aux Français de reprendre souffle. Les Juifs peuvent prendre la mesure de ce que la Révolution leur a apporté, mais aussi de ce qu'elle leur a retiré. Les structures communautaires qui, à  la veille de la Révolution, avaient acquis une certaine solidité, ont été pulvérisées. Cette destructuration découle du texte même du décret d'Emancipation qui, d'un côté, "révoque"... toutes les "exceptions" relatives "aux individus" juifs", mais en même temps exige des Juifs une "renonciation à  tous privilèges et exceptions introduits précédemment en leur faveur". Clermont-Tonnerre s'était exprimé encore plus clairement : "Il faut tout refuser aux Juifs comme Nation et tout leur accorder comme individus".

Mais les structures de la France entière, à  commencer par l'institution royale elle-même, avaient également été pulvérisées par la Révolution. Les Juifs n'ont donc pas compris qu'une menace spécialement dangereuse pour eux était tapie dans l'abolition des anciennes structures et l'établissement d'un égalitarisme laïcisant. Ils ont davantage été alertés par la persistance d'une hostilité antijuive, particulièrement en Alsace. Cette hostilité persistera pendant toute la période révolutionnaire jusque sous Napoléon. Malgré les lois qui permettent aux Juifs d'entrer de plein pied dans la société française, les mentalités ne sont pas encore prêtes à  accepter cette réalité. Les Juifs ont pleinement mesuré et apprécié la transformation radicale de leur situation. S'ils attendent pour en tirer toutes les conséquences pratiques, c'est que l'instabilité générale des années révolutionnaires incite peu à  changer de résidence ou de profession. Une évolution sociale se dessine très lentement, au rythme d'une stabilisation difficile quand l'effort de guerre absorbe tant d'énergies.

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