Scènes de la vie juive à Wintzenheim |
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On parlait l'alsacien et le Yiddish Daïtsch (*). Notre voisin, Philippe Baron, non-juif, parlait le Yiddish à la perfection. Ce farceur s'est posté un jour de Kippour devant la synagogue, le cigare au bec. Certains fidèles lui ayant fait des remarques, il a répondu "Ich derf !" -"Moi j'ai le droit !".
Mon père s'appelait Samuel Picard. Il était né à Wintzenheim, tout comme son père, son grand-père... D'où vient le nom Picard, porté par un certain nombre de juifs originaires de Wintzenheim ? Même Schlomo Picard, le généalogiste bien connu, n'a jamais pu le savoir.
Mon père était commerçant en tissus, mais son intérêt principal était la Torah : étudier la Torah et vivre la Torah. Il étudiait le Talmud (*) avec le rabbin Zivi. Il y a quelques années à peine, une amie, Marianne Picard, m'a dit qu'à Wintzenheim il y avait un dicton : "d'gmora, das esch for dr Samiel" - "La Guemara (*), c'est pour Samuel".
Il traduisait l'hébreu à livre ouvert. Je n'oublierai jamais qu'un jour de Shavouoth (*), alors qu'il était âgé et malade et ne pouvait se rendre à la synagogue, il m'a traduit le Livre de Ruth. Il est décédé quelques semaines plus tard.
Inutile de préciser que les mitzvoth (*) étaient observées et nous trouvions cela tout naturel.
Mon père a tenu la pratique des mitzvoth même dans des conditions difficiles. Nous avons vécu à Dijon de 1940 à 1942. Pendant deux ans, nous n'avons pas mangé de viande et, comme nous n'avions pas de Chabbess goïe (*) pour entretenir le feu du Shabath, mon père s'enveloppait dans une couverture et s'installait dans une pièce non chauffée.
Ma mère, née Rose Schwartz, était originaire de Traenheim dans le Bas-Rhin. Ce village est bien connu des membres de la Société d'Histoire des Juifs d'Alsace et Lorraine (1) depuis que le pasteur et professeur Keller a raconté qu'un jour, un étudiant lui a dit : "Il y a de l'hébreu dans mon grenier". A présent on peut visiter ce qui fut un lieu de culte.
Le nom Schwartz est connu également. Ma mère était la cousine germaine du grand-rabbin Isaïe Schwartz qui a été pendant une vingtaine d'années grand rabbin de Strasbourg et ensuite grand rabbin de France. Il a exercé cette fonction pendant la guerre. On peut lire dans le livre de Jean Daltroff La synagogue consistoriale de Strasbourg (page 96), que c'est grâce à son intervention auprès du Maréchal Pétain et de Laval que le port de l'étoile ne fut pas imposé en Zone sud.
Mes parents se sont mariés en 1919. A cette époque, la communauté était encore importante et la vie communautaire chaleureuse. il y avait office matin et soir, et si quelqu'un n'était pas présent à l'office de Shabath, on se rendait chez lui en visite. Nous étions sept : mes parents, mes deux soeurs et moi, mon grand-père Schwartz et ma grand-mère Picard. En réalité nous étions très souvent à huit, car ma cousine de Colmar passait chez nous tous ses dimanches et ses vacances.
Le Shabath, ma grand-mère nous donnait une friandise qu'elle appelait le Chabbesobst (*). Mon grand-père m'a appris à lire le Ma Nishtana (*) dans une superbe hagada, très grande, reliée de cuir. Je ne l'ai pas retrouvée après la guerre.. Nous ne Iaissions jamais nos grand-parents seuls, si bien que, de leur vivant, nous ne sommes jamais partis tous ensemble en montagne, le dimanche ou bien pendant les vacances.
Le Shabath après-midi, notre Stube était pleine de rnonde : on rendait visite à nos grand-parents.
(1) Son président est le professeur Freddy Raphaël, dont quelques ancêtres originaires de Turckheim reposent au cimetière juif de Wintzenheim. Retour au texte
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