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Une singulière présence
des Juifs en Alsace La construction d'un oubli
par Freddy RAPHAËL
Extrait de Plurales Deutschland - Allemagne Plurielle, Mélanges Etienne François
Wintzenheim (Haut-Rhin) est l'une des plus anciennes
et des plus prestigieuses communautés juives de l'Alsace rurale.
Les descendants des anciennes familles, aujourd'hui dispersées dans
l'Europe entière et en Israël, ne prétendent-ils pas, en
jouant avec humour sur la prononciation judéo-alsacienne du nom de la
localité, être originaires de «Vincennes» ? De la présence
juive continuée des siècles durant n'attestent plus aujourd'hui
que quelques rares familles qui y résident, une imposante synagogue où
sont encore célébrés les offices des grandes fêtes, grâce
à l'obstination et à la fidélité des «anciens»
et de leurs enfants, ainsi que des mariages. Il convient également de
mentionner quelques rares inscriptions hébraïques gravées au-dessus
de la porte d'entrée d'une maison, et le vaste cimetière qui
longe la route menant à Turckheim.
Lorsqu'on pénètre dans
ce «Bäjs Aulem», cette «Maison de l'Eternité»,
le contraste est grand entre les tombes les plus anciennes en grès des
Vosges, dont la terre affaissée se penche comme un orant ployé dans
sa prière, et l'ordonnancement des tombes plus récentes, à
qui la rigidité des plaques de marbre ou le granit confèrent une
certaine respectabilité bourgeoise. Un monument fait mémoire des
membres de la communauté et des villages voisins qui ont péri durant
la Seconde Guerre mondiale, dans la résistance ou en déportation.
Face à l'entrée une grande place rectangulaire, à l'herbe
rase. Un espace qui frappe par sa nudité. Une minuscule plaque déposée
à même le sol rappelle que quatre cents tombes ont été
arrachées de ce cimetière, emportées par la barbarie nazie.
Les traces d'au moins trois générations ont ainsi été
effacées. Les tombes, comme les Juifs à la même époque,
sont parties pour une destination inconnue.
Ce vide, redoublé par la quasi absence
de Juifs dans un lieu autrefois habità par une communauté bruissant
de vie, ne laisse pas d'interroger. Le silence et les dérobades auxquels
nous nous sommes heurtés cinq années durant, notre quête inaboutie
pour mieux comprendre l'histoire de cette déchirure, confèrent
à cette absence une dimension symbolique. Que sont devenues ces pierres
? A quoi ont-elles servi ? où ont-elles disparu ?
Ce vide et cette absence sont d'autant
plus significatifs que les Juifs ont participé depuis près de cinq
siècles à l'histoire de la cité. Dans son étude extrêmement
bien documentée sur les Juifs dans l'Alsace médiévale
(1) Gerd Mentgen signale, à partir de la liste des impôts
perçus en 1499, la présence de Juifs à Wintzenheim (2)
. Au 16ème siècle, le bourg était divisé en deux parties
: l'une dépendait de la Prévôté impériale de
Kaysersberg, seigneurie «d'ancienne domination» antérieurement
autrichienne, l'autre relevait de la seigneurie de Hohlandsbourg. Si les
archives font apparaître l'importance, dès la fin du 15ème
siècle, des marchands de bestiaux, des brocanteurs et des colporteurs,
voire des guérisseurs (3), elles mentionnent surtout des litiges.
Il n'est pas sans intérêt de signaler qu'en 1726 un arrêt
royal du Conseil Souverain d'Alsace décréta la démolition
de la synagogue, parce qu'aucun permis de construire n'avait été
accordé au préalable. Malgré la précarité et les tensions,
la communauté juive de Wintzenheim deviendra progressivement la plus importante
de la Haute-Alsace : en 1784 elle compte 87 familles, soit 417 personnes, et
en 1808, 517 personnes. Ce n'est qu'en 1795 qu'elle obtint la
permission d'enterrer ses morts dans un terrain en bordure du chemin de
Turckheim. Jusqu'alors les Juifs étaient obligés de transporter
les morts au cimetière de Jungholtz, à une trentaine de kilomètres
de là .
De la construction d'un même
oubli participe l'éradication du nom d'un combattant juif de la
Première Guerre mondiale sur le monument aux morts de la bourgade de Turckheim.
Armand Levy, mon grand-père, est tombé sous l'uniforme allemand
à la frontière polono-russe, à l'âge de trente-deux ans.
Il s'était marié six ans auparavant, et il laissait une veuve et
deux toutes petites filles. Du choc brutal qui a foudroyé cette jeune
femme de vingt-sept ans témoigne un récit que j'ai recueilli
auprès de l'épouse de Mr Zivy, le rabbin en poste à Wintzenheim
à l'époque. Evoquant l'un des «moments les plus terribles»
de son existence, elle relata qu'elle avait accompagné son mari lorsque
celui-ci était allé annoncer à Cécile Levy la mort de son
époux. Celle-ci avait hurlé de douleur, leur avait intimé l'ordre
de sortir, en criant «Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai !»
Un an plus tard, son frère ira récupérer le corps dans le cimetière
juif de Petrikau pour le faire enterrer à Wintzenheim.
En 1940, l'occupant allemand estima
que le nom de ce soldat juif, à qui avait été attribuée
à titre posthume la croix de fer, et celui de ses coreligionnaires morts
au combat souillaient le monument. De cet acharnement à effacer toute
trace juive, je n'ai pu recueillir aucun témoignage. Mais lors d'une
enquête sur la condition de l'artiste dans un Etat totalitaire, et
plus particulièrement dans l'Alsace annexée, un peintre me relata
qu'il avait plutôt bien survécu dans ces sombres temps. D'une
part, il avait été gavé de foie gras et de vin de qualité
au siège de l'association officielle des artistes du Reich, alors
installée dans la villa réquisitionnée d'un Juif strasbourgeois.
D'autre part, il avait dû exécuter divers travaux, tels que
la confection d'aigles gigantesques pour orner l'entrée des pavillons
de la foire-exposition de Strasbourg, et il avait fait partie d'une escouade
chargée d'une mission bien particulière : marteler au burin
les noms des anciens combattants juifs tombés «au champ d'honneur»,
qui figuraient sur les monuments aux morts. Il semble que la tâche s'avéra
plus aisée à Turckheim : «on» remplaça, dès juillet
1940, «la croix par une pierre en pointe, à la façon d'une
broche ou aiguille», écrit un ancien membre du conseil municipal
de l'époque. Et d'ajouter : «En plus, il fallut échanger
les plaques car elles portaient, outre les noms des fils de Turckheim tombés
au champ d'honneur, ceux des concitoyens juifs qui eux-mêmes avaient
été obligés de sacrifier leur vie pour la grandeur du Reich.»
(4) Le témoin fait aussi état de l'expulsion, en décembre
1940, de concitoyens «suspects d'être francophiles». Ils
furent chargés sur des camions pour être conduits à la maison
de redressement Saint-André de Cernay. Finalement, ils furent emmenés
outre-Vosges. Parmi eux, se trouvaient «Mme Armand Levy, dont le mari
avait trouvé la mort sous l'uniforme allemand» (5), ainsi
que l'une de ses deux filles.
Pour la première fois, depuis six
siècles, la ville libre de Turckheim était débarrassée
de toute présence juive. En effet, dès le début du 14ème
siècle, quelques familles juives y avaient été tolérées,
et on trouve, en 1350, une rue des Juifs. Mais, un siècle plus tard, les
Juifs ne sont autorisés à résider que dans une seule maison.
A cette précarité, s'ajoute l'enseignement du mépris
qui rejette les Juifs du côté de l'impureté : il leur est
ordonné d'éviter les rues par lesquelles est porté le Saint-Sacrement
et celles qu'empruntent les processions (6). Les comptes de la
fabrique de l'église font état de dépenses, «buis,
paille, bois pour brûler le Juif» (7) la Semaine Sainte. Cependant,
dès le 16ème siècle, ils jouissaient du «droit de bourgeoisie
et de protection» («Bürger unter Schutz und Schirm»)
moyennant une redevance annuelle proportionnée aux ressources de chacun
et quelques oies gavées.
«Mais il leur était interdit
de prêter de l'argent aux acquéreurs de biens immobiliers, de
prendre en gage des objets de culte, spécialement des ornements d'églises,
dont leurs femmes et leurs servantes se montraient très friandes'
; d'héberger des coreligionnaires de passage et de se réunir
pour des actes religieux, tels la circoncision et la fête des Tabernacles,
sans l'autorisation préalable du prévôt et du bourgmestre.»
(8)
Par la suite, malgré des arrêts
d'expulsion aux 17ème et 18ème siècles, malgré la
vindicte de la population qui les accusait de «proliférer» et
de nuire au bien public par l'occupation des pâturages et la dilapidation
des ressources forestières, les Juifs purent se maintenir à Turckheim.
La communauté ne cessa de se consolider bien que son évolution démographique
fût inégale ; elle comportait 10 familles, soit 42 personnes en 1784,
33 personnes en 1796, et 72 en 1806. Parmi les 41 personnes présentes
en 1814 sont mentionnés des bouchers, des marchands de bestiaux, des colporteurs...,
et un fabricant de siamoise et de toile de coton.
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