L'IMPRIMERIE HÉBRAÏQUE DE LUNÉVILLE
par françoise job
Extrait de Les Juifs de Lunéville aux XVIIIe et XIXe siècles, ch. X
Presses Universitaires de Nancy 1989
avec l'aimable autorisation de l'Auteur


Dans quelles conditions A. Brisac, accaparé par de multiples activités commerciales, a-t-il créé à Lunéville une imprimerie hébraïque? Quelles ont été ses motivations et quelles ont pu être l'importance et la durée de fonctionnement de cette entreprise ?

C'était à Metz, alors la plus importante communauté juive de France au milieu du 18ème siècle, qu'avait prospéré l'imprimerie hébraïque. Toutefois, l'impression des ouvrages hébraïques devait se faire sous le nom d'imprimeurs chrétiens, Joseph Antoine, puis J.B. Collignon jusqu'en 1775, date où Goudchaux Spire avait rouvert une imprimerie hébraïque sous son propre nom. Le dernier volume qui en est sorti date vraisemblablement de 1799.

"... Il y avait longtemps que l'on avait cessé d'imprimer dans notre pays comme dans d'autres, et les fidèles d'Israël... réclamaient un rituel de prières qu'on ne trouvait pas dans les villes d'Israël, disant : comment servirons-nous Dieu ? N'avons-nous pas conclu avec Dieu alliance nous engageant à prier soir, matin, midi, selon le rituel institué par nos pères, et si nous n'avons pas de rituels, comment prier ? ... Jusqu'à ce que Dieu en sa grande bonté éveille le coeur du bienfaiteur célébre Abraham Brisac, qui, pris de zèle pour Dieu, entreprit de donner de son argent la somme nécessaire à la création d'une imprimerie, pour imprimer des livres de prières...".

Cette introduction (ni signée, ni datée) au rituel de Rosh Hashanah, sorti des presses de l'imprimerie hébraïque de Lunéville en 1796 laisse entendre que c'est dans un dessein pieux qu'Abraham Brisac a supporté les frais d'installation d'un établissement destiné à prendre le relais des éditions messines disparues. L'expression "bienfaiteur célèbre" n'est pas due à la flatterie. La charité d'Abraham Brisac était réputée. "Sa maison est largement ouverte pour apaiser la faim de qui est à bout de forces" dit de lui le rabbin de Lunéville Joseph Lion Morhange. C'est lui aussi qui avait entrepris et largement subventionné la construction d'une synagogue à Lunéville (1785-86).

Nous avons confirmation de cette date de 1796 pour être celle du premier ouvrage imprimé à l'instigation d'Abraham Brisac par un contrat notarié du 12 vendémaire de l'an 4 (septembre 1795) (1). Jean Nicolas Jacquot, imprimeur résidant à Lunéville "s'oblige à imprimer à ses frais un volume de prières de cent quarante pages in octavo, sur recto et verso, en lettres hébraïques, avec les agréments, la netteté, la propreté, les beaux caractères et le beau papier, le tout étant... de même et à dire d'expert que le livre de prières dont un exemplaire lui a été remis... et dont un pareil volume a été déposé au notaire après avoir été paraphé au commencement et à la fin par les parties aux fins de servir de modèle (2)". Jean Nicolas Jacquot s'engage à faire l'impression d'un pareil volume et à fournir dans un délai de quatre mois "la quantité de feuilles imprimées en un nombre suffisant pour 5 000 exemplaires". Il fera tous les frais de caractères d'impression et de toutes autres fournitures, à l'exception seule des salaires des compositeurs qui seront aux frais du citoyen Brisac. Pendant trois ans, Jacquot ne pourra "faire travailler ou employer ces caractères en hébreu qu'au profit du citoyen Brisac". Celui-ci payera à Jacquot "15 livres (3) en raison de chaque exemplaire" ; sur les 75 000 livres à devoir, il verse un acompte de 6 000 livres comptant en assignats. "Faute pour le citoyen Jacquot de délivrer dans les quatre mois susdits les feuilles imprimées en nombre suffisant pour les cinq mille exemplaires, le citoyen Brisac demeure... autorisé à les faire faire aux frais, risques et périls du citoyen Jacquot". Si d'autre part, Jacquot devait utiliser les caractères hébreux pour d'autres que Brisac, il devrait verser à celui-ci une indemnité de 20 000 livres.

Un exemplaire du Deutéronome imprimé à Lunéville. On reconnaît sur la 2ème page la signature en hébreu d'Abraham Brisac :


Ce contrat offre à Abraham Brisac l'exclusivité de l'usage des caractères hébraïques de l'imprimeur Jacquot.
Un nantissement est effectué sur l'outil de travail, ce qui nous vaut l'inventaire, daté du 4 ventôse de l'an 4, du très modeste atelier artisanal où a été imprimé le premier volume des éditions Brisac, à savoir : "une vieille presse avec tout son assortiment, 2 bancs pour la presse, une paire de balles (4) et un grand chandelier en bois pour la presse, 20 lattes pour étendre le papier, 5 aïs (5), 5 gallées (6), 2 compositeurs (7), 1 marbre de bois pour imposer, 4 biseaux (8) petits et 4 grands. des coins, 12 lattes grandes avec les caractères, 2 petites lattes, pesant en tout 688 livres, "tare brut", une forme en châssis et 50 interlignes, 2 pointes, un vitorius (?), six traiteaux en planches sous les lattes".

Le premier rituel des éditions Brisac n'est pas sorti d'une imprimerie fondée par Abraham Brisac et lui appartenant. Il a pourtant été imprimé à son domicile, rue Guillaume Tell, car par contrat du mois de ventôse de l'an 4 (quantième du mois illisible) (février 1796), Abraham Brisac reconnaît que "Jean Nicolas Jacquot, imprimeur" lui a laissé "en dépôt et nantissement pour sûreté de l'exécution de l'acte passé... le douze vendémiaire le matériel de son imprimerie... "dans mon domicile..." pour tirer... "les exemplaires nécessaires pour remplir la fourniture qu'il s'est obligé de me faire". Abraham Brisac promet que "lorsque les cinq mille exemplaires seront fournis, pour lors les objets (de l'imprimerie)... seront remis (à Jacquot) en l'état qu'ils se trouveront après avoir rempli les tirages" (9).

Jean Nicolas Jacquot n'a pas respecté les délais prévus dans le contrat du 12 vendémiaire, car le 11 messidor de l'an 4 (en juin 1796) il s'oblige "d'achever incessamment les cinq mille livres de prières". Pour mener à bien son travail, ce n'est pas quatre mois qui lui ont été nécessaires mais le double ; il est vrai que quatre mois seulement se sont écoulés entre le transfert du matériel de l'imprimerie au domicile d'Abraham Brisac et le paiement du solde de la "fourniture" (69 000 livres) le 3 messidor de l'an 4. Jean Nicolas Jacquot reconnaît avoir été payé "comptant et à sa satisfaction" avec un supplément de trois cent vingt quatre livres causé "par... un changement... fait... aux dits exemplaires, ce qui fait une augmentation de trois feuilles de papier" (10).

Abraham Brisac est devenu rapidement propriétaire de sa propre imprimerie ; "le 11 messidor, l'an quatrième de la République française" Jean Nicolas Jacquot signe un acte de vente par lequel il affirme : "Je reconnais avoir vendu au citoyen Brisak (sic) l'aîné tous les caractères hébreux et mes presses qui sont chez lui ainsi que tous les autres objets concernant l'imprimerie, le tout tel que je lui ai remis chez lui, pour le prix de quinze milles livres... qu'il vient de me payer comptant".

Dans l'inventaire des biens d'Abraham Brisac, en l'an 7, "l'imprimerie en caractères hébreux" figure avec pour matériel deux presses et leurs dépendances, des tréteaux et châssis en fer valant 650 livres, ce qui ne correspond pas exactement à la description de l'imprimerie Jacquot. Abraham Brisac a dû faire l'acquisition de matériel plus moderne (des tréteaux et châssis en fer à la place de ceux en bois de Jacquot) et un rouleau à encrage pour remplacer les tampons. II dispose alors de "caractères cicéro-rabbiniques et cicéro-allemands, de petits romains rabbiniques et allemands, de petits textes, de lettres majuscules deux points, de filets et d'interlignes", d'une valeur de 3 437 livres 50. L'imprimerie est alors évaluée 20 000 livres, selon l'estimation faite par Mensuy, un imprimeur de Lunéville.

Signalé comme négociant et fournisseur des étapes jusqu'à l'an 3 inclus. Abraham Brisac est désormais qualifié d'imprimeur (table des contribuables du 15 fructidor de l'an 4). Et bien que, parallèlement, il poursuive ses activités antérieures, dorénavant, dans tous les documents officiels c'est la seule profession d'imprimeur qui sera adjointe à son nom. C'est dire l'importance qu'il lui accorde, et peut-être la fierté qu'il en retire. Abraham Brisac peut être considéré comme libraire, mais ne vend que les livres hébraïques qu'il imprime, en France et à l'étranger. Le 20 avril 1808, dans une appréciation le concernant, le sous-préfet de Lunéville mentionne "qu'il a établi... une imprimerie hébraïque". C'est en tant qu'imprimeur que son certificat de négoce est renouvelé le 20 juin 1809. En 1813, il se déclare "propriétaire et possédant une imprimerie hébraïque".

En 1810, les deux presses fonctionnent rarement en même temps, faute d'ouvrage.

En 1813, l'imprimerie se soutient difficilement, mais le 5 décembre 1817, Abraham Brisac reçoit un brevet d'imprimeur renouvelé. Au recensement de population de 1820, il est mentionné comme rentier. Cette année semble la dernière du fonctionnement de l'imprimerie. Car trois des fils d'Abraham Brisac y étaient employés : Isaac Abraham (né en 1788), Jacob Abraham (né en 1789), et Moyse Abraham (né en 1791). Or d'après des mentions d'actes d'état civil, Moyse en 1813, Jacob en 1820 sont qualifiés d'imprimeurs ; mais en 1821 Isaac est dit "ancien imprimeur". On peut donc considérer que les éditions Brisac se sont échelonnées durant vingt-quatre ans environ, de l'an 4 (1796) à 1820.

Nous connaissons quelques noms d'ouvriers imprimeurs, "jeunes gens purs" qui ont travaillé pour Abraham Brisac et dont on fait l'éloge sur la dernière page (ou colophon) des volumes étudiés. Ce sont en 1797, Yonah Wilschtat et Joseph Helmer (11), puis Leib ben Elfe Hadar de Metz, "à présent dans la communauté de Lunéville, avec son fils Berman Hirsch", Meir ben Moshe Landau de Metz,"à présent à Lunéville" et Lipman Leib ben Quadosh Itzaq, de Rosheim. En 1808, Abraham Brisac employait deux ouvriers : Lyon Gresnach, imprimeur, originaire lui aussi de Metz où il était né en 1751, et Bernard Haymann, relieur né vers 1762 à Schweinheim (Bas-Rhin), et venant de Piqheim (Duppigheim vraisemblablement) dans le Bas-Rhin. En 1806, le colophon de la Haggadah livre encore le nom de Leib ben Elie Hadar. Or ce Lyon Gresnach n'est autre que Lob ou Leib, fils d'Elfe Hadar ; en effet dans le registre d'état civil de Metz de 1717 à 1792, il est appelé soit Lion fils d'Elfe Nader, soit Lion Kreuznach; il est bien né en 1751 à Metz où il est mort en 1815. Lob fils d'Elfe Hadar et Meir fils de Moïse Landau, tous deux de Metz avaient participé à la composition d'un traité du Talmud édité par Moïse May en 1770. Il apparaît donc qu'Abraham Brisac a fait travailler d'anciens ouvriers des imprimeries hébraïques messines. Ceci contribue à expliquer les similitudes entre les ouvrages lunévillois et ceux de Metz. D'autre part, quelles étaient les fonctions à l'imprimerie des trois fils d'Abraham Brisac, alors qu'il corrigeait lui-même les ouvrages imprimés chez lui ?

Les ouvrages actuellement connus de l'imprimerie Brisac sont au nombre d'une quinzaine, possessions de particuliers et de communautés juives, ou conservés dans les bibliothèques du Musée lorrain à Nancy, de la ville de Nancy, du Séminaire de Nancy, du Séminaire israélite de France.... On en trouve un certain nombre dans les grandes bibliothèques étrangères (Angleterre, Etats-Unis, Canada par exemple). Ce sont des recueils de prières pour les fêtes du mois de Tishri (Nouvel an et Grand Pardon), de Soukoth, Shavouoth, et Pâque, une Haggadah de Pâque (récit de la sortie d'Egypte), un manuel de règles rituelles, une ou deux éditions du Pentateuque en cinq volumes chacune, sans compter quelques manuels d'édification : La porte du Ciel ouverte pour les pécheurs ; L'aire de Nakhon, recueil de trois traités philosophiques et un autre recueil de cinq petits traités. La porte de l'enseignement est un glossaire hébreu-yddish. La culture, vraisemblablement exceptionnelle d'Abraham Brisac, s'est manifestée dans le choix des ouvrages édités par lui. Ainsi, en 1804, puis en 1807, il a imprimé le seul ouvrage philosophique d'Ibn Gabirol (12), un traité de morale intitulé Correction des moeurs qui avait acquis chez les Juifs une certaine popularité. Ecrit en arabe, puis traduit en hébreu par Rabbi Yehuda ben Tibbon, il n'avait au préalable été imprimé que deux fois : à Riva di Trente (1562), à Constantinople (1650).

Les dates de parutions des exemplaires connus s'échelonnent de 1796 à 1798, 1799, 1804, 1806, 1807 et 1809. Le recueil des prières de Rosh Hashanah est le plus ancien volume sorti des presses de l'imprimerie hébraïque de Lunéville. Celui de Yom Kippour porte la date du mercredi 12 Chevat 5557 de la création du monde (1797). La seule année 1806 a vu la publication de la Haggadah de Pâque, d'un livre de prières journalières, des règles rituelles pour tous les pays de Pologne, Russie, Bohême, Moravie et Allemagne (par Rabbi Isaac Tyrna), et La porte de l'enseignement de Eliakim ben Jacob Melamed. Le dernier ouvrage connu est de 1809, ce qui a laissé supposer à tort que l'imprimerie Brisac n'avait existé que jusqu'à cette date. D'autre part, Abraham Brisac a publié probablement un "calendrier", vraisemblablement de 1798 à 1815, à l'exemple de ceux imprimés à Metz et à Strasbourg pendant les années 1795-1796. Dans l'état actuel des investigations, il y a lieu de s'interroger sur le type d'activités de l'imprimerie de 1809 à 1820.

En un quatrain à la dernière page du rituel de Rosh Hashanah (Nouvel an), Abraham Brisac implore le Seigneur :

"Toi Dieu, tu t'es tenu à mes côtés le jour de Pourim
Tes bontés m'ont permis d'achever le rituel de Rosh Hashanah
Me ceindras-tu de force et de vigueur
Pour publier aussi le rituel de Kippour? (Grand Pardon),"
et ultérieurement :
"Je vais louer le Dieu des Armées (13) qui m'a permis d'achever le rituel de Shavouoth (fête des semaines)".
"Mon Dieu, mon Seigneur, je t'en prie, j'implore le mérite de publier aussi le rituel de Soukoth ! (fête des cabanes)."

Abraham Brisac a procédé à l'édition des rituels des fêtes dans l'ordre chronologique du cycle annuel de celles-ci. Son rôle a pu être déterminant dans le choix des ouvrages et leur rédaction, car il est qualifié par Joseph Lion Morhange, rabbin de Lunéville, d' "homme versé en Torah, empli de l'esprit de Dieu" qui "a renouvelé les rituels" et "use ses forces à chercher ce qu'il désire".

Les ouvrages sortis de l'imprimerie Brisac sont les mêmes que ceux imprimés antérieurement à Metz. Le rabbin de Metz, Oury Feis Cahen, dans l'agrément accordé au premier volume de l'imprimerie (1796), loue le célèbre érudit en Torah qu'est Abraham Brisac, "qui renouvelle les éclats des rituels auparavant imprimés ici à Metz..." en corrigeant les imperfections et omissions qui s'y trouvaient. Il reconnaît une grammaire parfaite, y compris la vocalisation et les signes de cantilation, aux éditions Brisac. Ces louanges sont confirmées par celles de Jacob Schweisch, rabbin de Nancy. Leur témoignage et celui de Joseph Morhange mettent l'accent sur la maniabilité des rituels lunévillois "qui pour faciliter la tâche des femmes et enfants a disposé les prières relatives à chaque jour (de façon) qu'ils n'aient pas à chercher la page". Au rituel de Rosh Hashanah a été ajouté un poème dit en Alsace, qui avait été omis dans l'impression de Metz, et les commentaires en allemand des rituels de Aaron Dessau, imprimés à Hambourg. Abraham Brisac semble avoir travaillé dans un souci de perfection à la composition de ses livres de prières.

Du point de vue de la forme et de la finition, les impressions lunévilloises ressemblent beaucoup à celles de Metz, avec peut-être un léger surcroît d'élégance. En réalité, les caractères utilisés sont strictement les mêmes que ceux de l'imprimerie Joseph Antoine de Metz : tailles et dessins identiques. Cette similitude flagrante laisse supposer qu'Abraham Brisac a pu racheter le matériel de l'imprimerie messine à la suite de sa fermeture (14). Toutefois, une comparaison entre les impressions messines et lunévilloises permet de constater l'avantage de la nouvelle composition des textes : la typographie Brisac est plus aérée ; les marges plus larges, les interlignes davantage espacés, les lettres moins serrées entre elles. Sur une largeur de texte imprimé de seize centimètres, on relève 36 à 41 caractères à Lunéville, contre 43 à 47 à Metz, signes de ponctuation non compris. De la page d'un rituel lunévillois émane une sensation de clarté, de lecture facile.

Joseph Morhange mentionne le procédé d'impression "selon la manière d'Amsterdam, sur rouleau qui tourne... tout cela sur papier blanc à l'encre noire, de la meilleure qualité". Il est exact que la qualité du papier utilisé dans les premiers volumes (du "velin" semble-t-il), épais, très blanc, est bien supérieure à celle de Metz et que le constraste avec l'encre utilisée. très noire, ressort encore admirablement près de deux siècles plus tard. Mais point de décoration dans les rituels : ni frontispices, ni lettres ou têtes de chapitres ornementées, ni même des frises ou motifs ponctuant des fins de pages comme par exemple dans la Haggadah de Joseph Antoine (1769). Dans ces volumes dont le format est in 4°, in 8° ou in 16°, le titre et les textes de la page de titre sont simplement encadrés d'un double trait, l'externe plus épais, donnant à la présentation un caractère sobre et élégant qui a su éviter l'austérité. On retrouve là le sens esthétique d'Abraham Brisac, son aversion de la médiocrité qui déjà lui avait fait commander les matériaux "de la meilleure qualité" pour la construction de la synagogue.

La Haggadah, volume in 8° (17 cm x 11 cm), imprimée en gros caractères, contrairement au Pentateuque de même format, est ornée en première page d'un petit dessin naïf, sans aucune qualité artistique, représentant un paysage conventionnel: trois maisons sans style, serrées sur une falaise surplombant un cours d'eau aux rives ombragées. Sur la dernière page, un motif représentant les symboles impériaux. Un ligne cordée encadre le texte de la première page.

Un petit volume philosophique de 1807 est de curieuses dimensions : 11 cm x 14,5 cm; il est mal paginé, certaines pages sont plus courtes que d'autres.

La porte du ciel ouverte aux pécheurs.
Edition d'Abraham Isaac Brisac à Lunéville, 1799.
(Bibliothèque municipale de Nancy)
La porte du ciel est le seul volume dont la page de garde est entièrement illustrée par un certain Hainer (15). La partie centrale où figurent le titre et la date d'impression du volume est encadrée de chaque côté par une colonne corinthienne reposant sur un piédestal orné en son centre d'un motif floral quadrilobé. Il est à noter que cette même structure surmontée d'un fronton triangulaire, qui fait défaut ici, entoure 1' "Aron Kodesch" (armoire à rouleaux de la Loi) de la synagogue de Lunéville. Dans quatre cartouches, des personnages bibliques : Abraham et Isaac (allusion aux prénoms de l'imprimeur) dans des niches parallèles aux colonnes, Jacob et son échelle dans la partie supérieure, Jonas (rappel du prénom des ouvriers imprimeurs) dans la partie inférieure. Des rayons solaires, des volutes remplissent l'espace laissé vide par l'architecte. L'ensemble s'il est assez harmonieux, minutieusement dessiné, est d'une facture naïve et d'une médiocre valeur artistique (16).

Quelle a été l'importance de l'imprimerie Brisac ? En messidor de l'an 4, Jean Nicolas Jacquot a livré 5 000 exemplaires du premier volume imprimé. Lors de l'inventaire de l'an 7, il se trouve à l'imprimerie "10 000 exemplaires de livres de prières journalières et de fêtes représentant 270 000 feuilles d'impression à 8 centimes l'une, soit une valeur globale de 21 600 livres. Chiffres considérables par rapport au nombre de juifs en Lorraine (environ 8 à 10 000).

De toute évidence, Abraham Brisac avait l'intention de faire de son imprimerie une entreprise assez importante pour dépasser et de loin les limites d'une diffusion nationale. Il déclare en effet éditer "pour tous pays... Allemagne, France, Alsace", selon aussi les rites de Pologne, Russie, Bohème et Moravie. L'étude de l'édition lunevilloise du Liqutey Zevi montre qu'avec une recette en français (une poudre anti-hémorragique pour la circoncision), les notices en yddish, les citations des maîtres de la mystique et de la kabbale voisinant avec des extraits de la Mishna (17), les rites étrangers au judaïsme en France et en général en Europe occidentale, il est sùr que ce n'est pas à un seul public bien défini que s'adressait cette édition. C'est donc une des grandes imprimeries ashkenazes d'Europe qu'il avait voulu fonder.

Nous avons très peu de renseignements sur l'aire de diffusion des éditions Brisac. Abraham Lévy, marchand-libraire rue de l'Arsenal à Metz. était depuis le 10 vendémiaire de l'an 10 le beau-frère d'Abraham Brisac. Héritier de la librairie de son père, il semble bien que ce fut la première et seule librairie juive de Metz avant la Révolution (18).

D'autre part, Simon Lévy, originaire de Phalsbourg, à Lunéville en 1813 et 1814, a vraisemblablement colporté des livres de l'imprimerie Brisac (19). Selon l'usage des "Goanim" (20) du pays (les rabbins de Metz et de Nancy), les productions d'une imprimerie hébraïque étaient protégées durant une période de dix ans pour les rituels, et de cinq ans pour les "Seli'hoth" (prières spéciales de supplication), "sans quoi la malédiction s'appliquera sur celui qui usurpera les droits".

Cette protection et la bénédiction du Ciel maintes fois appelée par les "Goanim" sur A. Brisac, n'ont pu sauver l'imprimerie. En 1813, une nouvelle imprimerie hébraïque s'ouvre à Metz, probablement concurrente de celle de Lunéville. D'autre part, en 1815, l'imprimerie du lunévillois Guibal, créée en 1798 n'a plus qu'un ouvrier ; "l'ouvrage est tombé depuis deux ans". Marasme général dont les imprimeurs ne sont pas les seules victimes.... Enfin, le souci du bel ouvrage n'aurait-il pas provoqué la cherté des oeuvres de l'imprimerie Brisac ? En 1796, nous l'avons vu, les feuillets correspondant à un volume de 140 pages reviennent à 15 livres (en assignats), sans compter le coût du salaire des typographes, la reliure, les frais de diffusion, et le bénéfice de l'imprimeur. Une somme globale qui, bien qu'elle ne puisse être précisée, semble lourde par rapport aux revenus médiocres de la plupart des juifs de Lorraine. Enfin, Abraham Brisac, n'a-t-il pas péché par optimisme en éditant à tirage si élevé ses premiers volumes ? Failli, obligé de quitter Lunéville, il résilie son brevet d'imprimeur le 6 décembre 1823 et souhaiterait le vendre à Guibal. Le préfet de la Meurthe refuse cette transaction.

Fin lamentable d'une entreprise qui par son existence, son activité a été un des grands moments du rayonnement de la communauté juive de Lunéville, et a tenu sa place parmi les imprimeries hébraïques des18ème et 19ème siècles en France (21).

Voir aussi l'article :
Une famille juive lorraine aux XVIIIe et XIXe siècles : les BRISAC de Lunéville

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