Conversions de Juifs dans les prisons de Colmar (1752)
par Gilles BANDERIER


  "[…] l’Alsace catholique, l’Alsace protestante et l’Alsace juive apparaissent totalement étanches et hermétiques. La seule et rarissime passerelle, hormis l’amour interdit, reste la conversion, magnifiée par les uns, mal vécue par les autres" (1).
Claude Muller

Au début de l’année 1752, François-Jacques Goetzmann, curé de Colmar (2) adressa au prince-évêque de Bâle, dont il dépendait, la lettre suivante (3) : [r°]
Monseigneur
Il a plû à Vostre Altesse m’acco[r]der la permission de baptizer un Juif dans les prisons d’icy agé de vingt ans environ, condané aux galers pour quinze ans, ce sacrement lui fut administré le 6 du present mois avec toute la ceremonie et decence dans le poële (4) du jolier sans eclat, quoique bien des personnes de distinction ayent assistés que les pareins avoient attirés. Et comme il se presente pareille ceremonie aussy dans les mesmes prisons de trois autres Juifs qui se font actuellement instruire [v°] j’ai l’honneur de supplier tres humble [sic] Vostre Altesse de m’accorder la mesme permission aussy bien que < dans > pour l’avenir, d’autant que nos cachots sont remplies [sic] de criminels, dans les quels sont detenu passés soixante, parmis les quels il y a plus d’un tiers de Juifs et leurs femmes, tous ces prisoniers qui font nombre d’une petite paroisse augmentent bien la mienne, etant chargé de les administrer parconsequent faire exactement ma vise [sic] dans lesdites prisons.
Dans le mesme tems que je baptiserai les trois Juifs ce qui sera vers le Carnaval, un autre Bernois fera dans le mesme poël du jolier son abjuration.
En me recommendant à l’honneur de Vostre Protection j’ai celui d’etre avec un tres profond respect Monseigneur
De Vostre Altesse
Le tres humble et le tres obeissant serviteur
Götzman
doyen curé
à Colmar ce 29 janvier 1752.

Mgr Rinck de Baldenstein, ou plus exactement ses bureaux, accédèrent à la demande (la lettre porte l’annotation : "réponduë favorablement le 4 feuvrier 1752").

Deux remarques au moins doivent être formulées.
D’une part, nous ignorons les noms de ce jeune Juif de vingt ans et de ses coreligionnaires, plus d’une vingtaine, hommes et femmes, ainsi que les motifs qui les ont conduits à la prison de Colmar. Pourquoi fut-il condamné à quinze ans de galères ? Appliquait-on encore l’arrêt de 1656, très sévère (5) ? En Lorraine voisine, l’essentiel des plaintes formulées à l’encontre de Juifs concernait des activités financières illégales et du recel d’objets (d’abord volés, ensuite mis en gage) (6). Deux ans plus tard, à Colmar même, des accusations de brigandage (qui se révèleront fausses) conduiront Hirtzel Lévy à la torture, puis à la roue (7).

D’autre part, dans le système pénal alors en vigueur, la prison n’avait pas acquis la place qui est encore la sienne aujourd’hui, celle d’un lieu de réclusion plus ou moins prolongée qui constitue un châtiment en soi (8). Le traité du juriste milanais Beccaria (1738-1794), Dei Delitti e delle Pene, parut en 1764 (traduction française deux ans plus tard). En 1752, la prison est un endroit où l’on est détenu en attendant soit le jugement, soit la punition proprement dite, mais l’enfermement ne constituait pas en soi une peine.

Un point est à souligner. L’Église a toujours condamné les baptêmes d’adultes pratiqués de force (9) et cela fut rappelé plusieurs fois au 18ème siècle : La seule disposition qui est nécessaire aux adultes pour recevoir validement le Baptême, est leur consentement, comme il est dit dans le chapitre Majores, de Baptismo, où le Pape Innocent III. dit que celui qui par la crainte des suplices est porté à recevoir le Baptême, et de peur de souffrir les tourmens, consent qu’on le lui confere, reçoit le caractere de Chrétien. Et bien que sa volonté ne soit que conditionnelle, puisqu’il n’y consentiroit pas, s’il n’y étoit porté par l’apréhension des tourmens, on doit néanmoins le contraindre d’observer la Foi chrétienne, suivant ce qui a été ordonné dans le quatriéme Concile de Tolede chapitre 56. Mais celui qui n’a jamais consenti, et qui s’est toûjours oposé à la réception du Baptême, n’a reçû ni la grace du Sacrement, ni le caractere, parce que c’est quelque chose de plus de s’oposer expressément, que de ne donner pas son consentement par une volonté absoluë ; de même que celui qu’on force de donner de l’encens aux idoles, n’est coupable d’aucun peché, lorsqu’il s’y opose autant qu’il peut, bien qu’il fût coupable, s’il y avoit consenti par la crainte des tourmens (10).

Dispositions nécessaires au Baptême. Dans les personnes qui ont atteint l’âge de raison, il faut 1° leur consentement ou l’intention qu’ils témoignent de recevoir le Baptême. Cette disposition est nécessaire pour recevoir le Baptême validement, parce que, disent les Théologiens, le Baptême est un Sacrement qui consiste dans l’usage et dans l’application, et qui par conséquent doit être reçu avec le consentement de celui qui le reçoit ; car cette action est une action humaine qui ne peut être telle sans ce consentement. […] 2°. La foi, car sans cette disposition les personnes qui sont en âge de raison ne peuvent point profiter de l’effet du Baptême, qui est la grâce sanctifiante. […] 3°. La Pénitence est nécessaire pour recevoir le Baptême licitement (11).

Quant aux adultes qui ont, ou ont eu l’usage de la raison, […] on ne peut leur administrer le Baptême s’ils ne le demandent ou ne l’ont demandé, s’ils n’y consentent, ou n’y ont consenti, s’ils ne témoignent, ou n’ont témoigné aucune répugnance à la recevoir ; c’est pourquoi il est marqué dans les Rituels qu’avant que de baptiser un adulte, on doit lui demander s’il veut l’être : si quelqu’autre répondoit pour lui, le Baptême ne seroit pas valide.
Si on baptisoit par force un adulte qui n’auroit jamais consenti à être baptisé, mais au contraire y auroit toujours résisté, il ne recevroit ni la grace, ni le caractere du Baptême, suivant la décision d’Innocent III. dans le ch. Majores, de Baptismo et ejus effectu. Le caractere ne s’imprime dans l’ame, que lorsqu’il ne rencontre point l’obstacle d’une volonté contraire, dit le même Pape (12).

Dans le cas présent, la question est non seulement théologique, mais encore en partie philosophique. Des Juifs ou des protestants en prison, quel que soit le motif de leur incarcération qui, redisons-le, est provisoire et ne constitue pas en elle-même une punition, disposaient-ils de leur libre volonté (Spinoza aurait répondu que cette question n’avait de toute manière aucun sens) et étaient-ils à l’abri de pressions plus ou moins subtiles ? Le curé de Colmar avait compris que l’esprit d’un individu, enfermé "dans des appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais incommodé par le soleil", loin des siens, dans l’attente du jugement ou l’angoisse du supplice, est plus malléable qu’à l’ordinaire.

Par ailleurs, l’abbé Goetzmann était-il placé dans les meilleures conditions pour instruire ces catéchumènes-là et approfondir avec eux les complexités de la foi catholique, comme il avait l’obligation de le faire (13) ? Dans le cas particulier des convertis venus du judaïsme, un important écrivain ecclésiastique de l’époque, Pierre Collet, demandait (en évoquant d’ailleurs un principe talmudique - d’après Josué, 7:11) que l’on prît son temps : On doit éprouver longtemps les Juifs, qui demandent le baptême. "Vous triomphez", me disait un jour quelqu’un de cette perfide (14) nation, "lorsque vous voyez un des nôtres faire semblant de prendre parti parmi vous. Mais sachez qu’un Juif est toujours Juif". Il s’en faut bien que cette règle d’hypocrisie ne soit générale : cependant la prudence veut que pour en éviter les suites, on prenne de justes précautions ; et c’est surtout par rapport à ceux qui sont engagés dans le mariage qu’il faut les prendre. Ce n’est souvent que pour contracter plus vite de nouveaux liens, qu’ils renoncent à la Synagogue ; sauf, si cela se peut, à y rentrer dans la suite. Sur cette crainte trop fondée, j’ai vu un des plus sages prélats du royaume (15), user par rapport à une femme juive, de délais, que sa bonté naturelle lui aurait interdits par rapport à d’autres. Il s’est trouvé des Juifs qui pour terminer plutôt l’affaire de leur conversion, et pour abréger les discussions que le divorce entraîne après soi, donnaient à leurs femmes un libelle de répudiation. […] C’est se disposer bien mal à la religion, que de commencer par des pratiques réprouvées par son législateur (16).

Le Manuel des pasteurs (1768) formulera la même idée, mais de manière sibylline : Il faut apporter une très-grande précaution, quand il s’agit de baptiser des adultes.
On les examinera avec soin, et principalement les Juifs.
Hors le cas de nécessité, il ne faut admettre au Baptême aucun adulte, sans la permission de l’Evêque (17).

Pierre Collet pensait aux cas difficiles de Juifs qui demandaient à recevoir le baptême afin de pouvoir se séparer de leurs femmes ; situation délicate qui, deux ans après la lettre du curé de Colmar, recevra un début de solution à la faveur d’une affaire éclatante impliquant un Juif alsacien (18). Mais, pour notre Juif de vingt ans détenu à Colmar et condamné aux galères, aucune perspective matrimoniale n’était envisageable de sitôt.

Pour en revenir à l’abbé Goetzmann, ce dernier exerçait un apostolat vigoureux dans les geôles colmariennes et tenait à ce qu’on le sache, en donnant à ses efforts un certain retentissement mondain et en attirant auprès de ses catéchumènes des "personnes de distinction".

Notes :

  1. L’Alsace au XVIIIe siècle, s.l., éditions Place Stanislas, 2008, p. 189. L’histoire de la communauté juive de Colmar est abordée dans les ouvrages généraux, comme ceux d’Élie Scheid, Histoire des Juifs d’Alsace, Paris, A. Durlacher, 1887 (réimpression Strasbourg, Willy Fischer, 1975) ; Charles Hoffmann, L’Alsace au XVIIIe siècle, Colmar, Huffel, 1907, t. IV, p. 315-530 ; Freddy Raphaël et Robert Weyl, Juifs en Alsace. Culture, société, histoire, Toulouse, Privat, collection "Franco-Judaïca", 1977 (du même Freddy Raphaël, voir le chapitre dévolu au judaïsme dans Catholiques, Protestants, Juifs en Alsace, s.l., Alsatia, 1992, p. 189-235) ; Lionel Kochan, The Making of Western Jewry, 1600-1819, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2004, p. 44-72 ; Claude Muller, L’Alsace au XVIIIe siècle, p. 186-189. Parmi les travaux particuliers, on citera ceux de Xavier Mossmann, Étude sur l’histoire des Juifs à Colmar, Colmar - Paris, Barth - Thorin, 1866 (tiré à part de la Revue de l’Est) ; M. Ginsburger, "La première communauté israélite de Colmar", Annuaire de Colmar, IV, 1938, p. 63-73 ; Gérard Christmann, "Note sur le Judeneid de Hunawihr", Annuaire de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Colmar, XXIII, 1973, p. 75-78 ; Gabriel Braeuner, "Un texte antisémite de la société des Jacobins de Colmar", Mémoire colmarienne, XV, 1984, p. 3-5 ; Salomon Picard, Robert Weyl, "Les Juifs dans la ville de paille (1670-1700)", Annuaire de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Colmar, XXXIV, 1986, p. 17-25 ; Le Trésor de Colmar, Paris - Colmar, Somogy - Musée d’Unterlinden, 1999, p. 121-142. On y ajoutera à titre de curiosité l’étude de H. Strauss, "Hebraïsche Inschriften auf Bildern des Museums in Colmar", Annuaire de la Société Historique et Littéraire de Colmar, XIV, 1964, p. 122-126 et la planche VII.
  2. François-Jacques Goetzmann (1687-1766) fut curé de Colmar à partir de 1748 (Louis Kammerer, Répertoire du clergé d’Alsace sous l’Ancien Régime [1648-1792], Strasbourg, 1983, t. I, p. 115b).
  3. Archives de l’Ancien Évêché de Bâle, A 41/8. Le document est transcrit en respectant l’orthographe et la ponctuation d’époque (sauf distinctions d’usage, comme ou et , a et à), ainsi que les incorrections (qui sont parfois de franches fautes) du scripteur. Les mots raturés sont imprimés entre crochets obliques ( < … > ). Les lettres manquantes sont suppléées entre crochets droits. Je suis heureux de remercier MM. Jean-Claude Rebetez et Damien Bregnard, qui m’ont ménagé l’accès à ce texte.
  4. "Nom donné par les Français à la chambre où est le poêle en Allemagne et en Hollande" (Littré, qui allègue - évidemment - Descartes).
  5. "Le 11 février 1656 fut pris par le Conseil un arrêt ordonnant d’arrêter pour les envoyer aux galères les vagabonds, soldats débandés, mendiants, Bohémiens, etc. À la suite de cet arrêt, une note demande d’y ajouter, entre autres choses, ʺque les Hébreux et Juifs passant en France, y séjournant ou trafiquant seront saisis et mis en galère, et leurs facultés confisquées s’ils n’ont passeport ou permission, estant chose escandaluze de voir aujourd’hui lesdits Juifs hanter, trafiquer et fréquenter parmi les Français dont la plupart ne les connaissent pas pour n’avoir aucune marque, mangent, trafiquent et logent avec eux comme s’ils étaient Chrétiensʺ" (Archives Nationales, E.1704 ; cité par Robert Anchel, Les Juifs de France, s.l., J. B. Janin, collection "La Roue de Fortune", 1946, p. 134).
  6. Jean-Bernard Lang, dans l’Atlas de la vie religieuse en Lorraine à l’époque moderne, Metz, Serpenoise, 2011, p. 270-275.
  7. Isidore Loeb, Hirtzel Lévy, mort martyr à Colmar en 1754, Versailles, Cerf, 1881 (tiré à part de l’Annuaire de la Société des Études juives). Voir en outre François Burckard, Le Conseil souverain d’Alsace au XVIIIe siècle, représentant du roi et défenseur de la province, Strasbourg, Société savante d’Alsace, 1995, p. 192-195.
  8. Voir les articles "Galériens" et "Prison" du Dictionnaire du Grand Siècle dirigé par François Bluche, Paris, Fayard, 2005, p. 636b-637b et 1257a-1258a ; ainsi que le classique Surveiller et punir de Michel Foucault.
  9. L’interdiction du baptême forcé - en particulier lorsqu’il s’agit de Juifs - a été signifiée par plusieurs papes, dont Grégoire le Grand, Calixte II (avec la bulle Sicut Judaeis de 1123) , Grégoire X, Martin V, … Comme on l’a écrit : "Si donc toute âme étrangère à la vraie foi est tenue de s’y convertir dès qu’elle la reconnaît clairement, elle ne doit pas y être contrainte par la violence ou amenée par la ruse et le mensonge, puisqu’elle manquerait de liberté dans sa croyance et ne ferait qu’une fausse et inutile conversion. Aussi le droit canonique défend-il formellement, en plusieurs endroits, de forcer les infidèles à embrasser le christianisme, lors même qu’on le leur aurait suffisamment prêché pour qu’ils en puissent saisir le caractère divin et obligatoire" (J. Didiot, article "Conversion", Dictionnaire Apologétique de la Foi Catholique, Paris, Beauchesne, 1925, t. I, col. 687-698).
  10. Théologie morale, ou résolution des cas de conscience selon l’Écriture Sainte, les Canons, et les Saints Pères, composée par l’ordre de Monseigneur Le Camus, évêque et prince de Grenoble…, Paris, André Pralard, 1715, t. III, p. 142-143.
  11. Pons-Augustin Alletz, Dictionnaire théologique portatif, contenant l’exposition et les preuves de la Révélation ; de tous les dogmes de la foi et de la morale ; les points de controverse ; les hérésies les plus célèbres ; les opinions différentes des principaux théologiens scholastiques et de leurs plus fameuses écoles, Paris, Didot - Nyon - Savoye - Damonneville, 1756, p. 56-57.
  12. François Babin, Conférences ecclésiastiques du diocèse d’Angers, sur les sacremens en général, sur le baptême, la confirmation, l’Eucharistie et le sacrifice de la Messe, Paris, P. Fr. Gueffier, 1778, p. 172-173.
  13. "Les adultes avant que d’être baptisés, doivent être instruits des Mystères de la Religion, qu’on est obligé de croire de nécessité de moyen, comme sont les Mysteres de la Trinité, de l’Incarnation, de notre Rédemption, qu’il y a une Vie éternelle où les bons seront récompensés, et les méchans seront punis. Ils doivent encore être instruits de ce que l’on doit sçavoir ou croire de nécessité de précepte, comme est le Symbole des Apôtres, qu’il y a sept Sacremens, ce que c’est que le Baptême, la Pénitence, l’Eucharisie, ce qui est contenu dans le Décalogue, quelles sont les obligations qu’on contracte par le Baptême et la soumission qu’on doit avoir pour l’Église" (François Babin, Conférences ecclésiastiques du diocèse d’Angers, sur les sacremens en général, sur le baptême, la confirmation, l’Eucharistie et le sacrifice de la Messe, éd. cit., p. 173-174).
  14. L’adjectif "perfide" a le sens latin de "qui manque de foi", attesté chez Corneille, Mme de Sévigné, Bossuet, La Bruyère, Racine et encore Delille.
  15. M. Scipion Jérôme Begon, évêque de Toul [note de Pierre Collet].
  16. Traité des devoirs d’un pasteur, qui veut se sauver en sauvant son peuple, Avignon, Louis Chambeau, 1757 (première édition) p. 317-318.
  17. Abbé Dinouart, Manuel des pasteurs, Lyon, Pierre Duplain, 1768, tome I, p. 46.
  18. "Borach Lévi, Juif haguenovien célèbre - malgré lui", Études haguenoviennes, nouvelle série, XXXVI, 2016, p. 129-142.


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