Borach Lévi

Borach Lévi, Juif haguenauvien célèbre - malgré lui (1)
par Gilles BANDERIER
Études haguenoviennes, nouvelle série, XXXVI, 2016, p. 129-142
Les sous-titres sont de la Rédaction du site


Comme le remarquaient Freddy Raphaël et Robert Weyl dans leur bel ouvrage sur les Juifs en Alsace, Haguenau est une des rares localités d’Alsace où la présence juive est attestée d’une manière continue depuis le XIIe siècle jusqu’à nos jours, à part une interruption de quelques années, lors de la peste noire. Il s’en est fallu de peu pour que les Juifs de Haguenau prient aujourd’hui sur les lieux mêmes où priaient leurs ancêtres au XIVe siècle" (2).Au sein de cette communauté naquit Yossel de Rosheim, personnalité remarquable, que la biographie de Selma Stern a permis de mieux connaître (3). Un autre Juif de Haguenau, au 18ème siècle cette fois, porta (involontairement) le nom de sa cité natale bien au-delà des limites de la province.

Dans son Traité des devoirs d’un pasteur, publié en 1755, Pierre Collet écrivait : "On doit éprouver longtemps les Juifs, qui demandent le baptême. ʺVous triomphezʺ, me disait un jour quelqu’un de cette perfide nation, ʺlorsque vous voyez un des nôtres faire semblant de prendre parti parmi vous. Mais sachez qu’un Juif est toujours Juifʺ. Il s’en faut bien que cette règle d’hypocrisie ne soit générale : cependant la prudence veut que pour en éviter les suites, on prenne de justes précautions ; et c’est surtout par rapport à ceux qui sont engagés dans le mariage qu’il faut les prendre. Ce n’est souvent que pour contracter plus vite de nouveaux liens, qu’ils renoncent à la Synagogue ; sauf, si cela se peut, à y rentrer dans la suite.
Sur cette crainte trop fondée, j’ai vu un des plus sages prélats du royaume (4), user par rapport à une femme juive, de délais, que sa bonté naturelle lui aurait interdits par rapport à d’autres. Il s’est trouvé des Juifs qui pour terminer plutôt l’affaire de leur conversion, et pour abréger les discussions que le divorce entraîne après soi, donnaient à leurs femmes un libelle de répudiation. […] C’est se disposer bien mal à la religion, que de commencer par des pratiques réprouvées par son législateur (5)."
. Pierre Collet avait-il entendu parler, fût-ce vaguement, de Borach Lévi ? Au seul point de vue des dates, ce ne serait pas impossible.

Borach Lévi se convertit au catholicisme

Alphonse Lévy : Colporteur juif
Fusain sur papier, coll. Dr. André Bernheim

Borach Lévi (6) naquit à Haguenau en 1721, fils de Moïse Lévi et de Ellé Wolf, cousin de Moïse Blien. Il épousa vers 1735-1736 une nommée Mendel-Cerf (7), dont il eut deux filles. Au mois de mars 1751, il quitta Haguenau pour se rendre à Paris. D’après ses dires, il s’agissait d’aller y plaider un procès. Mais les motifs de ce départ pourraient être moins avouables et il n’est pas exclu que Borach Lévi ait voulu s’éloigner de créanciers insistants.

Dans la capitale lui vint l’envie de se convertir au catholicisme. Il s’en ouvrit à un ecclésiastique d’origine alsacienne, le R. P. Jean-Michel Krust (1694-1772) (8), jésuite, confesseur de la dauphine Marie-Josèphe de Saxe (9) et de ses trois fils. Le R. P. Krust l’adressa à un dominicain, également d’origine alsacienne, le P. Lambla o.p. (10). Cette recherche de "pays", comme on dit familièrement, s’explique par le facteur linguistique : Borach Lévi ne parlait que l’allemand, qu’il transcrivait en utilisant l’alphabet hébreu. Lorsqu’il lui fallait signer son nom en caractères latins, il copiait un modèle qu’il gardait en poche. Les contacts de Lévi se limitèrent donc à des interlocuteurs germanophones, dont on devine qu’ils étaient plutôt rares dans le Paris des Lumières.

La date du baptême fut fixée au Samedi saint de l’année 1752, qui tombait un 1er avril, avec des parrain et marraine de prestige : le duc de Châtillon (11) et la marquise de Rosen (12). Comment Borach Lévi, cet individu modeste, baragouinant le français, parvint-il à intéresser à son baptême deux personnes de cette qualité, si éloignées de lui dans l’échelle sociale ? Une hypothèse suggérerait d’y voir la main de l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont (13), qui aurait voulu donner à cette conversion (ou cette apostasie, au point de vue juif) un éclat spécial. Il est également envisageable que le R. P. Krust, bien introduit à la cour, soit pour quelque chose dans le choix du parrain et de la marraine, qui tous deux avaient des liens avec l’Alsace (14).

Quelques jours avant la cérémonie, toutefois, des personnes bien intentionnées (15) portèrent à la connaissance de Mgr de Beaumont des informations relatives à Borach Lévi et aux motifs de son départ (sa fuite ?) de Haguenau. Ces informations étaient suffisamment étayées pour convaincre l’archevêque : il fit savoir au catéchumène qu’il ne recevrait pas le baptême à Paris (où du reste il n’était pas régulièrement établi) et lui conseilla d’aller chercher son sacrement à Haguenau ou à Metz. Borach Lévi rejeta cette idée et, s’estimant lésé, porta l’affaire devant les tribunaux. Au fil des entretiens qu’ils eurent avec leur client, les avocats à qui il s’était adressé subodorèrent que son désir de baptême n’était pas non plus sans rapport avec son désir de quitter sa femme, Mendel-Cerf. Après avoir rappelé à Borach Lévi que son mariage était en principe indissoluble, les avocats rédigèrent le mémoire demandé et arguèrent que le refus du baptême n’était pas légitime.

Tout en courant les hommes de loi, Lévi finit par trouver un prêtre qui acceptât de lui conférer le baptême. La cérémonie eut lieu le 10 août 1752, avec des parrain et marraine de condition nettement inférieure par rapport à ceux prévus au départ. Mécontent de ce que le curé eût tourné ses ordres, Mgr de Beaumont demanda et obtint une lettre de cachet, qui envoya l’ecclésiastique désobéissant… à Haguenau. Désormais catholique, Joseph Jean-François Lévi, ci-devant Borach, retourna chez lui, en Alsace, afin de convertir ses filles et sa femme. Celle-ci opposa une fin de non-recevoir, mais celles-là, que leur père plaça dans des communautés religieuses, furent finalement baptisées (29 mars 1755, jour du Samedi saint).

Borach Lévi demande le divorce

De son côté, Lévi s’était installé dans le diocèse de Soissons, où arriva ce qui devait arriver : il s’éprit d’une domestique, Anne Thévart. Notons qu’à ce stade-là de son existence, il avait dû faire des progrès dans son apprentissage du français : on peut douter qu’il ait séduit cette femme en maniant le rude parler tudesque de son Alsace natale. Lévi entreprit les démarches nécessaires afin d’épouser sa belle, mais le curé à qui il s’adressa attira son attention sur un problème de taille : Lévi était déjà marié à Mendel-Cerf et sa conversion n’y avait rien changé. Ou plutôt si : devenu catholique, il ne pouvait plus exciper de la Loi juive pour divorcer.

Il n’est pas difficile de comprendre la nature du guêpier dans lequel Borach Lévi s’était jeté. Sous l’Ancien Régime, la communauté juive était la seule de France (16) où le divorce fût permis (suivant la stipulation du Deutéronome 24:1-4). Il suffisait au mari d’envoyer à sa femme une lettre - le fameux libellus repudii, "billet de répudiation", dont il est question dans l’Évangile selon saint Matthieu, 5:31 et 19:7 (cf. Marc 10:4) - réclamant la dissolution du lien conjugal (17). Borach Lévi aurait donc dû divorcer d’abord (en tant que Juif, il en avait le droit) et se convertir après, ce qui lui aurait permis de se remarier. Au lieu de quoi il se retrouva pris au piège d’un inextricable lacis de considérations théologiques. Pourquoi ne choisit-il pas la solution simple qui s’offrait à lui ? S’il avait divorcé, il aurait été obligé de restituer sa dot à Mendel-Cerf et si, comme cela semble avoir été le cas, Borach Lévi avait des dettes, cela n’eût pas arrangé sa situation.

Comment allait-il se sortir de là ? Dans un premier temps, et avec l’aide de trois avocats au Conseil souverain d’Alsace, il intima une nouvelle fois à son épouse l’ordre de se convertir. Elle refusa avec constance. Mendel-Cerf obéissait ainsi, qu’elle en fût ou non consciente, au principe talmudique (d’après Josué 7:11) voulant que même apostat, un Juif demeure un Juif (18) et que, par conséquent, son mariage n’est pas rompu par sa conversion.

Dans un second temps, Lévi et ses conseillers firent établir par les autorités ecclésiastiques des diocèses de Strasbourg, Verdun, Toul et Metz une série de certificats tendant à montrer que, dans l’Est de la France en général et dans le diocèse de Strasbourg en particulier, il n’était pas rare qu’un Juif converti épousât en secondes noces une catholique, lorsque sa première femme, demeurée attachée au judaïsme, refusait de reprendre la vie commune.

Lévi poursuivit donc ses approches matrimoniales et, muni de toute cette paperasse, alla voir un prêtre du diocèse de Soissons, celui qui avait baptisé ses deux filles, afin de pouvoir épouser Anne Thévart. Peu impressionné par la jurisprudence en usage dans l’Est, le curé refusa de publier les bans, puisque Mendel-Cerf était toujours vivante et, partant, que Lévi était toujours marié avec elle. L’évêque de Soissons, Mgr François de Fitz-James, que Lévi avait sollicité, ne désavoua pas son prêtre. Débouté à Soissons (5 février 1756), notre converti fit appel de la décision devant le Parlement de Paris.

Les démarches qu’il avait effectuées, tant à Soissons qu’à Paris, donnèrent le mouvement à un long débat à la fois juridique et théologique. Les deux parties en présence scrutèrent l’Ancien et le Nouveau Testament. Certes, le judaïsme autorisait le divorce (Deutéronome 24:1-4), mais le Christ avait aboli ce point de la Loi mosaïque (Matthieu 5:31-32 et 19: 3-9. Cf. Marc 10:2-12 ; Luc 16:18 ; Romains 7:2-3). Les avocats de Lévi firent observer que son mariage, conclu selon la Loi juive, n’avait pas la même valeur, le même caractère sacramentel, qu’un mariage catholique (le caractère potentiellement dangereux de cet argument n’échappera à personne). Les théologiens mandés par l’évêque de Soissons répondirent qu’au contraire, le mariage juif était égal en dignité au mariage catholique et que, par voie de conséquence, il devait être regardé comme également indissoluble. Ils se fondèrent sur la première Épître aux Corinthiens 7:10-11. La partie adverse observa que la suite du passage (7:12-17) évoquait précisément le cas d’une union entre deux conjoints, dont l’un est païen et l’autre chrétien. Saint Paul semblait considérer que des unions de ce type pouvaient être dissoutes. Mais l’ensemble du passage (7:10-17) obéit à un mouvement dialectique. Dans le verset 10, saint Paul regarde le mariage comme indissoluble par la volonté de Dieu ("Praecipio non ego, sed Dominus" (19)). Puis, lorsqu’il aborde les mariages entre chrétiens et païens, la formule se renverse : c’est saint Paul qui s’exprime, et non plus le Seigneur ("Nam ceteris ego dico, non Dominus", v. 12) (20). Quel était au juste le degré d’autorité que possédaient les paroles de l’apôtre ?

Pendant que les théologiens débattaient, les audiences de justice suivaient leur cours. Le 2 janvier 1758, le Parlement de Paris mit fin à la discussion, en déboutant définitivement Borach Lévi (21). On perd ensuite sa trace, comme celle de Mendel-Cerf et d’Anne Thévart (22). "Good or bad, guilty or innocent - they are all equal now" (Thackeray).

Résonance de l'affaire chez les théologiens de l'époque

Voilà, réduite à ses grands traits, l’odyssée judiciaire de Borach Lévi, qui valut à ce Juif haguenovien de n’être pas entièrement oublié. Son aventure fut à la fois banale et exceptionnelle.

Banale, dans la mesure où - ainsi que Borach Lévi lui-même le savait - les cas de ce genre n’étaient pas inconnus dans l’Est de la France. Le 2 mars 1750, dom Benoît Sinsart, abbé de Munster, adressait une lettre à son confrère dom Augustin Fangé, bénédictin de Senones, où il lui demandait son opinion relativement à deux cas de séparation entre époux. Il conclut sa missive par ces mots : Voudriez-vous bien m’envoyer la résolution de ces deux cas, munie d’autorités, et par-dessus cela revêtue de l’approbation de Monsieur vôtre oncle et de la vôtre ? Un nom comme le sien fait une autorité considérable. Je l’ai ouï citer dans nôtre barreau comme autrefois, le maître l’a dit (23). C’était à l’occasion d’une juive convertie, qui fut déclarée libre de ses premiers liens avec un juif, et a été autorisée à se remarier avec un chrétien. Cette femme gagna son procès parce que l’avocat général avait beaucoup lu le Commentaire et les Dissertations de vôtre cher oncle. Il fit valoir son autorité qui emporta le suffrage des juges (24).

L’oncle en question n’était autre que dom Augustin Calmet (1672-1757), grande figure de l’érudition bénédictine. Qu’avait-il à voir avec les Juifs ? Lors de son séjour à l’abbaye de Munster (de 1690 à 1696), il avait appris l’hébreu. De nos jours, l’enseignement de cette langue est intégré aux cursus universitaires de théologie catholique et protestante. Ce n’était pas le cas, loin s’en faut, au 18ème siècle et un catholique qui, comme l’avait fait dom Calmet, éprouvait le besoin d’apprendre la langue du roi David constituait une authentique rareté. Dom Calmet avait mis à profit sa connaissance de l’hébreu dans son Commentaire littéral sur tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, immense travail exégétique, qui contenait - entre autres choses - de nombreuses dissertations relatives à l’ancienne civilisation juive. Dans sa lettre à dom Fangé, dom Sinsart fait allusion aux dissertations de dom Calmet touchant le mariage (25) et le divorce (26), ainsi qu’à son commentaire du Deutéronome 24, 1-7.

La lettre de dom Sinsart montre, d’une part, que des situations comparables à celles de Borach Lévi existaient ou avaient existé et, d’autre part, que le Commentaire littéral de dom Calmet, ouvrage très répandu, offrait à qui s’intéressait aux coutumes matrimoniales juives (divorce compris) une information abondante, facilement accessible et de bonne qualité. Il n’était pas nécessaire de se reporter à des ouvrages érudits, comme celui de John Selden (1584-1654), Uxor Ebraica, seu de nuptiis et divortiis ex jure civili, id est, divino et Talmudico, veterum Ebraeorum (1646) (27)

Exceptionnelle, l’affaire Borach Lévi le fut en raison de la publicité dont elle se trouva entourée. Les différents mémoires des parties en présence étant imprimés, fût-ce à un nombre restreint d’exemplaires, l’affaire arriva rapidement à la connaissance du public. Dans son article, auquel on doit toujours revenir, Isidore Loeb a répertorié neuf imprimés anciens relatifs à Borach Lévi. La plupart ne sont que des publications juridiques. Les deux derniers de sa liste ont cependant plus d’ambition et tentent de s’élever au-dessus de la simple description de faits : le Recueil important sur la question de savoir si un Juif marié dans sa religion peut se remarier après son baptême, lorsque sa femme refuse de le suivre et d’habiter avec lui (1759) (28) et, vingt ans plus tard, le Recueil de pièces intéressantes sur les deux questions célèbres, savoir, si un Juif converti au christianisme peut épouser une fille chrétienne lorsque son épouse juive refuse de le suivre, et si un Juif endurci devenu baron peut nommer aux canonicats d’une collégiale de sa baronnie (29).

Mais il existe plusieurs autres textes qu’Isidore Loeb n’a pas connus. Sans prétendre à l’exhaustivité, il semble d’intéressant d’en présenter quelques-uns.

Le premier est la recension du Recueil important sur la question de savoir si un Juif marié dans sa religion peut se remarier après son baptême, parue dans la Suite de la clef ou journal historique sur les matières du temps (30). Le périodique résume l’ensemble de l’affaire et détaille le contenu du volume. On apprend, à la faveur de ce compte rendu, que l’anonyme "Dissertation où l’on prouve que saint Paul, dans le septième chapitre de la première aux Corinthiens, n’enseigne pas que le mariage puisse être rompu lorsqu’une des parties embrasse la religion chrétienne", publiée dans le Recueil important, a pour auteur l’abbé des Essarts (31), qui s’était déjà fait connaître en publiant plusieurs ouvrages se rapportant au judaïsme (32).

En 1763 parut une version française d’un traité moral peu connu de saint Augustin, De conjugiis adulterinis (composé en 419), au sujet des mariages adultères. L’ouvrage est dédié à Mgr Fitz-James, évêque de Soissons, dont on a vu le rôle important qu’il joua dans l’affaire Lévi. L’épître dédicatoire n’est pas signée et demeure allusive. L’avertissement, en revanche, conduit dès les premières lignes au cœur du sujet : Personne n’ignore la cause célèbre jugée au Parlement le 2 janvier de la présente année 1758, en faveur de Monseigneur l’Évêque de Soissons, contre Borach Lévi, Juif d’Haguenau. Il y avait environ vingt ans que ce Juif avait épousé, selon le rite de la Synagogue, une femme aussi juive, nommée Mendel-Cerf, dont il a eu deux filles. Depuis, ayant embrassé la religion chrétienne, et s’étant fait baptiser, il avait sommé sa femme de revenir avec lui ; et sur le refus qu’elle en a fait, motivé sur son attachement à sa religion, il s’était pourvu en l’officialité de Strasbourg, et y avait obtenu une sentence par défaut, qui le déclarait libre de tout engagement (33) L’ouvrage fit l’objet d’une longue recension dans le Journal chrétien de l’abbé Joannet (34).

Un ancien Oratorien, Pons-Augustin Alletz (1703-1785), a laissé une œuvre abondante, parmi laquelle figure un bon Dictionnaire théologique portatif, paru pour la première fois en 1756 (alors que Borach Lévi poursuivait ses démarches juridiques) et réédité en 1767 (sous le simple titre de Dictionnaire théologique, bien que le format n’eût pas changé), quand l’affaire était terminée. D’une édition à l’autre, Alletz a tenu compte des développements du procès : "On est obligé d’avertir ici le lecteur, qu’il y a à la fin de cet ouvrage un supplément important à l’article du mariage, et où il est parlé de celui des infidèles, page 427 ; la jurisprudence, sur ce point, ayant décidé la question dans l’intervalle de la première édition à la seconde ; l’auteur n’a pu pour des raisons particulières insérer ce supplément à l’endroit où il aurait dû être naturellement" (35).

L’édition de 1767 contient en effet un supplément de quatre pages relatives à Borach Lévi : Nous avons dit à la page 427 de cet ouvrage, à l’occasion du mariage des infidèles, qu’ils peuvent être dissous ; c’est-à-dire, que lorsqu’une des parties se fait chrétienne, et que l’autre partie ne veut pas demeurer avec elle, la partie devenue fidèle peut se marier à un autre. Nous avons été entraînés dans ce sentiment par la décision de plusieurs théologiens ; mais un fait survenu en l’année 1758, qui nous était échappé de la mémoire, et dont nous allons rendre compte, nous oblige à exposer au lecteur la jurisprudence actuelle sur cette question.

En 1758, Borach Lévi, Juif d’Haguenau, qui était marié depuis vingt ans et selon le rite de la Synagogue, avec une femme aussi juive, nommée Mendel-Cerf, dont il avait eu deux filles, ayant depuis embrassé la religion chrétienne, et s’étant fait baptiser, avait sommé sa femme de revenir avec lui, et cette femme ne l’ayant pas voulu, alléguant son attachement à sa religion ; Borach Lévi, sur son refus, se pourvut à l’officialité de Strasbourg, et y obtint une sentence par défaut, qui le déclarait libre de tout engagement. Muni de cette sentence, il présenta requête à l’official de Soissons, tendant à ce qu’il l’autorisât à épouser une autre femme, attendu que le refus de Mendel-Cerf faisait de revenir à lui. L’official rendit une sentence du 5 février 1756, qui déclara Lévi non recevable dans sa demande. Lévi de son côté appela comme d’abus de cette sentence au Parlement de Paris ; M. l’Évêque de Soissons fut intimé pour soutenir le jugement de son official. Cette cause ayant été mûrement discutée et plaidée pour et contre par les plus habiles avocats, le Parement rendit un arrêt par lequel, en recevant le procureur général appelant comme d’abus de la sentence de Strasbourg, et faisant droit sur ledit appel, prononça qu’il y avait abus, et en conséquence fit défense à Lévi de se marier pendant la vie de Mendel-Cerf. Ainsi voilà la question décidée. Cette décision est entièrement conforme à la doctrine de saint Augustin dans ses deux livres à Pollentius : car ce saint docteur regarde comme indissoluble de sa nature tout mariage légitimement contracté entre deux personnes libres, de quelque nation et de quelque religion qu’elles soient, et par conséquent il ne fait pas dépendre l’indissolubilité du mariage, du sacrement qui le bénit et le consacre, mais de la parole solennelle que les contractants se donnent de se prendre mutuellement pour mari et femme, en sorte que quelque changement qu’il leur arrive, soit par rapport à leur religion, soit par rapport à leur état naturel et civil, aucun des deux conjoints ne peut contracter pendant la vie de l’autre un nouveau mariage, sans commettre un adultère (36).

Un processus de mise à jour semblable s’observa dans les Conférences théologiques du diocèse d’Angers, remarquable série, dont le premier auteur fut le doyen de la Faculté de théologie d’Angers, François Babin (1651-1734), et qui fut continuée par l’abbé de la Blandinière (1709-1795). La conférence relative à l’indissolubilité du mariage se tint au mois d’avril 1725. En 1779 parut un volume de Supplément. Comme dans le Dictionnaire théologique d’Alletz, plusieurs pages sont consacrées à notre affaire : Nous décidons que quoique le mariage soit indissoluble de droit divin, néanmoins celui des infidèles pouvait être quelquefois dissous après la conversion de l’un des deux époux, lorsque celui qui persévérait dans l’infidélité, refusait d’habiter avec la partie devenue fidèle, ou ne voulait la conserver dans sa maison, que d’une manière préjudiciable à sa foi, injurieuse au Dieu Créateur, qu’elle a eu le bonheur de connaître, et au Dieu Sauveur, dont elle a embrassé la religion. Nous avons cru cette doctrine fondée sur l’autorité de saint Paul lui-même.

Depuis, cette question est devenue très célèbre à l’occasion de Borach Lévi, Juif, fait chrétien en 1752 : Mendel-Cerf, son épouse depuis quinze ans, refusa de le suivre, et le somma de lui envoyer, suivant l’usage de sa nation, des lettres de divorce, afin qu’elle pût passer à un second mariage avec un homme de sa religion. Cette affaire fit le plus grand bruit, elle fut portée successivement à divers tribunaux, tant ecclésiastiques que séculiers, les uns favorables, les autres contraires à la dissolution du mariage. Elle fut enfin portée au Parlement, où sur les conclusions de M. Seguier, avocat général, le 2 janvier 1758, il fut rendu un arrêt, par lequel il fut fait défense à Borach Lévi de se marier du vivant de sa première femme. Plusieurs personnes ont pensé que cet arrêt décidait absolument la question d’une manière contradictoire à la doctrine enseignée dans les Conférences de Paris (37), que nous avons nous-même suivie dans nos Conférences. Mais nous ne voyons rien dans le prononcé, qui autorise à en porter ce jugement. Le fait seul de Borach Lévi en est l’objet. Il lui est défendu de passer à un second mariage, tant que la femme juive qu’il avait épousée, professant lui-même le judaïsme, vivrait. L’hommage que nous devons à l’arrêt, est de penser qu’il a été bien rendu. Borach Lévi s’était converti, mais jamais nous n’avons prétendu que la conversion d’un Juif au christianisme, fût un titre de dissolution de mariage. Il faut toute autre chose pour donner lieu à cette dissolution, ainsi que nous allons le marquer plus clairement encore. Borach était-il dans le cas que nous croyons indiqué dans le passage de saint Paul, que nous citons ? Nous ne pouvons nous le persuader; nous voyons même que dans le cours de la procédure, on lui reproche plusieurs démarches, qui paraissaient rendre suspectes sa conversion même, les vues qu’il s’y était proposées, et sa conduite à l’égard de sa première épouse, pour parvenir à son second mariage (38).

Le jugement prononcé à l’encontre de Borach Lévi ne pouvait manquer de passer dans des sommes théologiques ou juridiques. Si le Dictionnaire d’Alletz mérite l’épithète de portatif qui orne le titre de la première édition, il ne viendrait à personne l’idée d’accoler cette épithète supplémentaire au Dictionnaire universel, dogmatique, canonique, historique, géographique et chronologique des sciences ecclésiastiques dû à un Dominicain, le P. Charles-Louis Richard (1711-1794) (39), en cinq lourds volumes in-folio, au texte sur deux colonnes. Le tome III, paru en 1760, comporte à l’article "Mariage" un long développement sur l’indissolubilité de ce sacrement, et notamment le mariage des infidèles : Toute la France connaît, ou peu connaître le célèbre arrêt du Parlement de Paris, rendu le 2 janvier 1758, par lequel il est fait défense à un Juif converti à la religion chrétienne et catholique, de contracter un nouveau mariage pendant la vie de la femme qu’il avait légitimement épousée avant sa conversion. Ce Juif, nommé Borach Lévi, né à Haguenau en Alsace, avait été marié à Mendel-Cerf, de la même religion, et avait eu d’elle deux filles. IL fut baptisé le 10 avril (40) 1752, par le curé de Montmagny, diocèse de Paris. Il alla depuis habiter à Villeneuve-sur-Bellot, diocèse de Soissons ; et après plusieurs sommations faites à sa femme de se convertir et de venir habiter avec lui, il obtint de l’officialité de Strasbourg une sentence qui le déclarait libre de ses premiers liens, avec permission de contracter un autre engagement, et somma le curé de Villeneuve-sur-Bellot de publier les bans de son mariage avec Anne Thévart. Sur le refus de ce curé, il le fit assigner à l’officialité de Soissons, où le néophyte fut déclaré non recevable. Lévi appela comme d’abus de cette sentence au Parlement de Paris, où cette affaire fit beaucoup de bruit, et partagea les jurisconsultes (41). L’auteur renvoie au Recueil important sur la question de savoir si un Juif marié dans sa religion peut se remarier après son baptême, lorsque sa femme refuse de le suivre et d’habiter avec lui,édité un an plus tôt.

Le P. Richard, aidé par l’un de ses confrères, le P. Guiraud, publia encore en 1765 un sixième volume, qui forme supplément à l’ensemble. On y trouve une "Dissertation sur la question de savoir, si un infidèle, païen, mahométan, juif marié légitimement selon les lois de sa nation, venant ensuite à se convertir, et à embrasser la foi, par la réception du baptême, dans l’Église catholique, peut se marier validement à une Catholique, supposé que la femme qu’il a épousée dans l’infidélité, étant encore vivante, refuse de venir habiter avec lui" (42). Il y est évidemment et exclusivement question de notre Juif Haguenovien : "Lévi était-il bien fondé dans son appel, et pouvait-il contracter validement dans l’Église catholique, dont il était devenu membre par son baptême, un nouveau mariage pendant la vie de Mendel-Cerf sa femme, celle-ci ayant refusé de venir demeurer avec lui ? En un mot, un infidèle quelconque marié légitimement selon les lois de sa nation, qui vient à se convertir et à se faire chrétien, peut-il contracter validement un nouveau mariage avec une catholique, dans le cas que sa femme infidèle refuse de venir habiter avec lui ? Voilà l’état précis de la question présente ; question qui est également importante et délicate. Elle est importante, parce qu’elle tient aux dogmes de l’unité et de l’indissolubilité du mariage, qui sont clairement révélés dans l’Évangile. Elle est délicate, parce que la discipline de l’Église depuis plusieurs siècles, paraît autoriser les néophytes mariés dans l’infidélité à former un nouveau lien, lorsque les femmes qu’ils ont épousées avant leur baptême refusent de les suivre, et de cohabiter avec eux depuis qu’ils sont devenus catholiques" (43).

De dimensions plus modestes, le Traité du contrat de mariage composé par le jurisconsulte Robert-Joseph Pothier (1699-1772) discute longuement les attendus du jugement rendu par le Parlement de Paris (44).

Voltaire : la naissance de l’antisémitisme moderne

Cette même année 1771, Borach Lévi fit l’objet d’une mention qui elle seule eût suffi à sauver son nom de l’oubli complet. Il apparut au détour des Questions sur l’"Encyclopédie" de Voltaire : Si nos lois réprouvent les mariages des catholiques avec les personnes d’une religion différente, accordent-elles au moins les effets civils au mariage des Français protestants avec des Français de la même secte ?
On compte aujourd’hui dans le royaume un million de protestants, et cependant la validité de leur mariage est encore un problème dans les tribunaux.
C’est encore ici un des cas où notre jurisprudence se trouve en contraction avec les décisions de l’Église, et avec elle-même.

Dans la déclaration papale citée dans la précédente section, Benoît XIV décide que les mariages des protestants contractés suivant leurs rites, ne sont pas moins valables que s’ils avaient été faits suivant les formes établies par le concile de Trente ; et que l’époux qui devient catholique ne peut rompre ce lien pour en former un autre avec une personne de sa nouvelle religion.

Borach Lévi, Juif de naissance, et originaire d’Haguenau, s’y était marié avec Mendel-Cerf, de la même ville et de la même religion.
Ce Juif vint à Paris en 1752, et se fit baptiser le 13 mai 1754. Il envoya sommer sa femme à Haguenau de venir le joindre à Paris. Dans une autre sommation il consentit que cette femme, en venant le joindre, continuât de vivre dans sa secte juive.
À ces sommations, Mendel-Cerf répondit qu’elle ne voulait point retourner avec lui, et qu’elle le requérait de lui envoyer, suivant les formes du judaïsme, un libelle de divorce, pour qu’elle pût se marier à un autre Juif.
Cette réponse ne contentait pas Lévi ; il n’envoya point de libelle de divorce, mais il fit assigner sa femme devant l’official de Strasbourg, qui, par une sentence du 7 septembre 1754, le déclara libre de se marier en face de l’Église avec une femme catholique.
Muni de cette sentence, le Juif christianisé vient dans le diocèse de Soissons, et y contracte des promesses de mariage avec une fille de Villeneuve. Le curé refuse de publier les bans. Lévi lui fait signifier les sommations qu’il avait faites à sa femme, et la sentence de l’official de Strasbourg, et un certificat du secrétaire de l’évêché de la même ville, qui attestait que dans tous les temps il avait été permis dans le diocèse, aux Juifs baptisés de se remarier à des catholiques, et que cet usage avait été constamment reconnu par le Conseil souverain de Colmar.
Mais ces pièces ne parurent point suffisantes au curé de Villeneuve. Lévi fut obligé de l’assigner devant l’official de Soissons.
Cet official ne pensa pas, comme celui de Strasbourg, que le mariage de Lévi avec Mendel-Cerf fût nul ou dissoluble. Par sa sentence du 5 février 1756, il déclara le Juif non recevable. Celui-ci appela de cette sentence au Parlement de Paris, où il n’eut pour contradicteur que le ministère public ; mais par arrêt du 2 janvier 1758 la sentence fut confirmée ; et il fut défendu de nouveau à Lévi de contracter aucun mariage pendant la vie de Mendel-Cerf.
Voilà donc un mariage contracté entre des Français juifs suivant les rites juifs, déclaré valable par la première cour du royaume.
Mais quelques années après la même question fut jugée différemment dans un autre parlement, au sujet d’un mariage contracté entre deux Français protestants, qui avaient été mariés en présence de leurs parents par un ministre de leur communion. L’époux protestant avait changé de religion comme l’époux juif. Et, après avoir passé à un second mariage avec une catholique, le parlement de Grenoble confirma ce second mariage, et déclara nul le premier (45).

Cette page surprend, et pas seulement dans la mesure où Voltaire, qui exècre les Juifs, doit être regardé comme le penseur dans l’œuvre de qui le vieil antijudaïsme chrétien a muté en antisémitisme laïc et racial (46). L’histoire de Borach Lévi arrive à la manière d’une digression, dans la troisième section de l’article "Mariage". La section précédente évoquait les mariages - interdits ou non - entre chrétiens et sectateurs d’une autre religion. Puis Voltaire en vient aux unions de catholiques avec d’autres chrétiens, en l’occurrence protestants. C’est ici que l’exemple de Borach Lévi est inséré. Comment se fait-il, demande Voltaire, que l’union entre deux Juifs soit reconnue indissoluble, et point le mariage de deux protestants ?

Isidore Loeb écrivait que "Lévi acquit une sorte de célébrité qu’il ignora peut-être" (47). Les textes que Loeb ne connaissait pas et que nous avons lus (sans évoquer ceux qui, n’en doutons pas, restent à découvrir et à citer) lui donnent raison : l’affaire Borach Lévi eut un retentissement considérable. La décision du Parlement de Paris, déboutant le Haguenovien de ses prétentions matrimoniales, fut d’une grande importance : reconnaître, par-delà les discussions des théologiens commentant saint Paul, que le mariage juif était valide et indissoluble, au même titre que le mariage catholique, impliquait en toute logique que les Juifs étaient des sujets égaux aux autres en droits, en devoirs et en dignité (48).

Avec la sûreté absolue du coup d’œil rétrospectif, on peut considérer le jugement du 2 janvier 1758 comme une étape importante sur le chemin qui conduisit, en France, à l’émancipation des Juifs. Assurément, ce ne serait pas la première fois que l’Ancien Régime aurait pris une mesure dont la postérité crédite habituellement la Révolution française ou l’Empire (la torture judiciaire fut ainsi abolie par Louis XVI, ce même monarque dont l’Édit de tolérance, en 1787, accorda l’état-civil aux protestants et aux Juifs) (49). Tout se passe surtout comme si cette décision de 1758, à laquelle différents ouvrages donnèrent un profond retentissement, devait et pouvait être mise en parallèle à la grande offensive anti-juive menée par Voltaire, de 1756 jusqu’à sa mort (1778) ; offensive qui aboutira à formuler le corps doctrinal de l’antisémitisme moderne.


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