Baptêmes de Juifs à Strasbourg au XVIIIe siècle
par Robert WEYL
Revue des Études juives, tome CXXXVIII (1-2), janvier-juin 1979
Les sous-titres sont de la Rédaction du site


Juifs représentés sur un vitrail de la Cathédrale de Strasbourg

Selon la loi du royaume de France, tout enfant né bâtard appartenait au roi, et devait être élevé dans la religion catholique, apostolique et romaine. Une jeune fille juive mettait-elle au monde un enfant, il lui était aussitôt enlevé pour être baptisé et élevé dans une famille ou une institution catholique. Le clergé catholique alla même plus loin, et décida qu’un mariage de régularisation, fût-il célébré avant la naissance, était inopérant, et qu’il suffisait que l’enfant fût conçu en dehors du mariage pour qu’il appartienne à l’Église catholique. Les Préposés généraux de la Nation juive en Alsace s’en plaignirent auprès du duc de Choiseul Amboise, Ministre secrétaire d’État aux Affaires étrangères et à la Guerre, Grand Bailli d’Alsace, qui promit de s’en entretenir avec le roi. Le résultat de cet entretien nous est connu par une lettre que le duc de Choiseul fit parvenir au Procureur général auprès du Conseil Souverain d’Alsace, datée du 27 juillet 1767, lettre qui fixait la doctrine royale, et les limites que les serviteurs de l’Église ne devaient pas dépasser (1) :

  1. L’enfant né d’un couple de juifs, libres mais non mariés, doit être baptisé à la naissance. Le mariage survenu après la naissance est de nulle conséquence sur le sort de l’enfant.
  2. Si le mariage a lieu avant la naissance de l’enfant, les parents sont libres de l’élever dans la religion juive.
  3. Si une jeune fille juive est enceinte, et qu’un garçon juif se déclare prêt à l’épouser, on ne doit pas s’opposer à ce mariage, sous prétexte que la jeune fille est suspectée avoir eu des relations avec un chrétien.

Baptêmes d'enfants illégitimes

On aurait plutôt tendance à minimiser l’importance numérique de ces cas dont on ne tenait pas registre. En effet, l’enfant enlevé à sa mère était baptisé et élevé dans un couvent, dans une famille chrétienne ou dans la Maison des Enfants Trouvés à Strasbourg, et le registre des baptêmes se taisait sur l’origine de l’enfant. Mais quelques documents sont parvenus jusqu’à nous, documents tardifs, il est vrai, puisqu’ils datent de la première période de l’époque révolutionnaire. Or le nombre d’enfants juifs enlevés à leur mère, ou simplement menacés de l’être pendant cette courte période est loin d’être négligeable. Les curés ne s’étaient pas encore rendu compte qu’il y avait quelque chose de changé, et ils continuaient à traquer les enfants juifs prétendus illégitimes. Ils bénéficiaient d’ailleurs de l’appui de la population locale, et pendant un certain temps, de celui des administrateurs du Directoire du Département du Bas-Rhin.

Le 4 juin 1791, Hanne, fille majeure de Zellwiller, en service chez Hirsch Baruch d’Itterswiller, est prête à accoucher des œuvres de Judel Veil, son futur époux. La municipalité et le curé de Zellwiller se proposent de lui enlever son enfant et de le baptiser. Hanne demande l’intervention du Directoire du Départe;ment du Bas-Rhin pour que l’évêque fasse défense au curé d’inquiéter Hanne. Mais le Directoire arrête qu’il n’y a pas lieu de délibérer, car aucune loi ne révoque celle qui ordonne d’administrer le baptême aux enfants illégitimes (2). Des cas semblables sont signalés à Osthoffen (3) et à Krautergersheim (4). On connaît aussi l’histoire d’Élie Salomon de Dauerndorf et de Jedelé d’Obernai publiée par Rodolphe Reuss (5).

Ce n’est qu’à partir de mai 1792 que l’on constate un infléchissement dans l’attitude du Directoire, justement à propos de l’enfant d’Elias Salomon. La municipalité de Dambach avait fait enlever l’enfant pour le faire baptiser. Les administrateurs du Directoire voulaient faire rentrer les parents dans leurs droits, mais ils craignaient de "scandaliser" les catholiques de Dambach. Le Directoire départemental ordonna donc que l’enfant fut transféré à la Maison des Enfants Trouvés à Strasbourg, où les parents, munis d’une expédition de la délibération du Direc;toire, pouvaient aller le retirer. Ce fut Marx Berr qui fut chargé d’avertir les parents (6). Mais, nouveau revirement du côté du Directoire du Département le 30 mai 1792, il fit parvenir à la Municipalité de Strasbourg la note suivante : "concerne les enfants illégitimes juifs dont l’un se trouve à la Maison des Enfants Trouvés à Strasbourg. Nous vous prions de suspendre la remise de cet enfant aux parents qui la demanderaient" (7).

Ces rapts d’enfants suivis de baptême ne suscitaient alors aucune indignation de la part des esprits dits éclairés. Ainsi l’abbé Grégoire, qui fit tant pour l’émancipation des Juifs, écrivit en avril 1790 au curé de Dettwiller, qui l’avait consulté en sa qualité de Président du Comité des Rapports de l’Assemblée, à propos de deux nouveau-nés juifs illégitimes, nés dans sa paroisse : "L’Assemblée Nationale n’a pas abrogé l’Edit du Roi qui ordonne que les enfants illégitimes seront élevés dans la religion catholique. Personne, sous quelque prétexte que ce soit, n’a le droit de les soustraire à votre zèle et à votre inspection" (8).

Baptêmes librement consentis

Mais à côté de ces rapts d’enfants qui n’éveillent plus aujourd’hui qu’incrédulité et répulsion, il y eut, à la fin du 17ème siècle et au cours du 18ème siècle, des baptêmes librement consentis. Nous en avons dénombré une cinquantaine, mais le chiffre devait être bien supérieur. Il nous aurait fallu parcourir tous les registres paroissiaux de la Province acte par acte, ce qui n’était guère possible. Ce sont les registres de la paroisse Saint Laurent de la Cathédrale de Strasbourg et de la paroisse Saint Louis également de Strasbourg qui nous ont fourni la base de notre documentation.

Baptêmes librement consentis, avons-nous dit. Le cas du jeune Moyse, arrivé en 1703 de sa lointaine Lithuanie, est un peu particulier. Sa stature, sa prestance avaient attiré le regard d’un sergent recruteur. Avant d’avoir bien réalisé ce qui lui arrivait, le jeune Moyse se trouva revêtu d’un uniforme dans la Compagnie de M. de Montfort. Comme il n’était pas séant qu’un juif servît dans les années du Roi, son lieutenant, muni des autorisations nécessaires, l’entraîna tambour battant en l’Église Saint Louis où le baptême lui fut administré, le lieutenant Nicolas Didier lui servant de parrain. C’est ainsi que le jeune Moyse de Lithuanie devint soldat du roi sous le nom de Nicolas (9).
La grande majorité de ces néophytes provenait de l’étranger. Nous avons noté comme lieux d’origine: Goslar, Hambourg, Vérone, Offenbach, Meisenheim (près de Worms), Prague, Nuremberg et Cracovie. Mais quelques-uns étaient originaires de la Province, de Bischheim, Hoenheim, Ribeauvillé, Schweinheim, Plobsheim.

Ceci nous a amené à rechercher les mobiles qui ont poussé tous ces juifs vers le baptême. Alors que les juifs "domiciliés" sur les terres de la domination royale bénéficiaient de la protection du roi, les juifs étrangers étaient considérés comme vagabonds et mendiants et ne disposaient d’aucun statut légal. On pouvait les frapper à mort sans grand risque. Il n’est que de parcourir les affaires de coups et blessures évoquées devant le Magistrat d’Obernai, dont les victimes étaient des juifs domiciliés, pour s’en convaincre.

Le 11 décembre 1752, un nommé Moyse Loeb, domestique chez Wolff Gugenheim, d’Obernai est attaqué et blessé sur le chemin de Nider-Ottrott par deux bourgeois d’Obernai, Etienne Hiffling et Joseph Buntz. Ils le laissent pour mort, après avoir fouillé ses poches et pris son argent. Moyse Loeb se remet de ses blessures, et poursuit ses agresseurs devant le Magistrat d’Obernai. Hiffling et Buntz sont condamnés à être conduits dans la salle d’audience du Magistrat pour y être réprimandés. Défense leur est faite de récidiver sous plus grande peine. Si telle était la protection dont bénéficiaient les juifs "domiciliés" et protégés du roi, que pouvait bien valoir la vie d’un juif étranger, "vagabond, mendiant et sans aveu" (10) ?
On comprend le désarroi de ces juifs étrangers arrivant en France sur la foi de récits embellis ("wie Gott in Frankreich"), et retrouvant les mêmes misères que dans leur pays natal. La tentation était forte d’accepter les propositions qu’on leur faisait, et de devenir comme les autres, des bourgeois de Strasbourg, pouvant y commercer librement et vivre désormais sans crainte. On leur offrait même, nous en avons la preuve, une pension à vie, transmissible à leur descendance.

Ainsi Marie Eléonore Bernheim, fille de Louis-Camile Bernheim, décédé, juif converti, reçu bourgeois marchand en la ville de Strasbourg, s’adresse en 1791 au Directoire du Département du Bas-Rhin, et lui demande de contraindre le Grand Chapitre de la Cathédrale de Strasbourg de lui verser sa pension (11). Ces achats de conversions qui choquent si fort les catholiques d’aujourd’hui, on n’en faisait guère mystère au 18ème siècle. Ainsi Rémy, bailli de Reichshoffen, rédigea le 20 août 1780 un mémoire intitulé : Observations sur l’état civil de la nation juive en Alsace. On y lit : "Au surplus, il serait fort à propos de faire un règlement par lequel il serait fortement pourvu à la subsistance d’un juif nouveau converti; ce serait là le moyen d’en diminuer sensiblement le nombre" (12).

La cérémonie du baptême des juifs était entourée d’un faste tout particulier. Le vicaire général, Camilly, ne laissa à nul autre l’honneur d’officier. Quant aux parrains et marraines, leurs titres de noblesse ou leurs fonctions contrastent avec la odestie de leurs filleuls. Les plus grands noms de la Province figurent au bas des actes de baptême: Paul Jules, duc de Mazarin, Armand Jules, prince de Rohan Guéméné, Jacob de la Grange, Intendant d’Alsace, Ulric Obrecht, prêteur royal, Jean Baptiste de Klinglin, prêteur royal, Henry, prince d’Auvergne, grand-prévôt de la Cathédrale, Maurice, comte de Blankenheim, Comes de Manderscheid;-Blankenheim, François Ludan de Kageneck, stettmeister, Jean Georges Hecker, ammeister (premier magistrat de la ville), Lucas Weinemer, ammeister, Philippe;Auguste, baron de Böcklin von Böcklinsau, Christophore de Klinglin, Premier Président du Conseil Souverain d’Alsace, Eberhart Antoine de Ruthe, Ignace Rinck de Baldenstein, Comtes de Löwenstein, Anne Eléonore de Ratsamhausen, Louise de Trustett, Cécile de Birckenwald, Charlotte de Lutzelbourg, Marie Elisa;beth Reich de Platz, seigneurs de Duttlenheim, Anne-Wilhelmine Zuckmantel, seigneurs de Brumath ... Il était peut-être de bon ton pour tous ces aristocrates, d’avoir chacun son juif converti.
Toujours est-il que, vers 1730, la noblesse se lassa de ce jeu, et ce furent des gens de condition beaucoup plus modeste qui prirent le relai, très souvent des bourgeois d’origine transalpine comme ces Marsano, Graselli, Ganzinotti, Bella, Longho ...

Le nouveau chrétien se voyait imposer les prénoms de ses parrains, alors que l’abandon de son ancien nom n’avait rien d’obligatoire, de sorte que nous rencontrons des Abraham, Isaac, Götschel, Hertz, Leman, Lévi, Meyer, Marx, Salomon, Samuel, Vögelin, Bernheim, Rottembourg, Götschlich, Haendele. Mais il pouvait tout aussi bien prendre un nouveau nom de famille, tel que Christ, Sontag, Rebebach, Heilberg, Christlieb.

Il ne semble pas que l’on se préoccupa de donner une véritable instruction religieuse aux néophytes avant 1735, car les actes de baptême n’en font pas état. Ce n’est qu’après cette date, sous l’impulsion de prêtres appartenant à l’Ordre des Jésuites que nous apprenons par l’acte de baptême que le postulant a été suffisamment instruit dans la foi catholique, et même, dans un cas, qu’il avait abjuré la religion judaïque. Trait émouvant, on voit ces nouveaux catholiques signer leur acte de baptême en cursive hébraïque : ’Abraham et de Sara "ex tribu Simeonis", né à Cracovie, signe en 1688; dans une belle cursive hébraïque : "Ich Franzċvor desen Shemuel genent bin getauft worden wie oben steht"- איך פירײנצי פאר דון שמואל גיננט בין גיטופט ווארדן וויא אובין שטיט
Isaac, (Samuel, François, Philippe) signe : "Eisik bar Shemuel".
Levi (Simon, Gabriel) signe : "Mathias Lefi (sic) לפי".
Marx (Jean Pierre) signe : "Johan Béder (sic pour Peter) בדר".
Abraham, (François, Jules, Victor) signe - toujours en cursive hébraïque -"Franciscus Jules Abraham".

Dissensions familiales ou amours contrariées

Nous avons dit plus haut que l’on pouvait comprendre le désarroi des juifs étrangers arrivant en Alsace, et aussi leur vulnérabilité. On aura plus de peine à trouver une justification à l’attitude des juifs de la Province, ou des terres de la domination royale, quittant avec éclat le judaïsme pour la religion catholique, à la suite des dissensions familiales ou d’amours contrariées : Lazare Moyse Schwab, 25 ans, originaire de Mannheim, habitant Metz, et la fille de Lipmann Meyer Weyl, de Landau, âgée de 17 ans, s’aiment, mais leur famille s’oppose à leur mariage. Les jeunes gens s’enfuient de chez eux et viennent se réfugier à Strasbourg, avec la complicité de Charles, Baron de Sickingen, et de celle d’Ernest Edmond, baron de Zettwitz. Comment auraient-ils pu, sans aide, trouver refuge à Strasbourg, ville interdite aux juifs ? Le 5 mai 1756 ils sont baptisés en l’église Saint Louis de Strasbourg, et trois jours après ils se marient, en la même église, les barons de Sickingen et de Zettwitz, leurs parrains, leur servant de témoins (13).

L’affaire de Hirtzel baptisé sous le nom de Joseph Laurent nous est connue par un arrêt du Conseil Souverain d’Alsace daté du 18 mars 1767. Ce garçon, âgé de 18 à 20 ans était le fils de Jacob Hirtzel et de Bessel Weyl, habitant Hoenheim. Sa mère était morte, et le père s’était remarié, ce qui était pratiquement la règle dans les familles juives d’Alsace. Nous ignorons ce qui se passa, mais le garçon quitta le foyer paternel et se fit baptiser, puis il réclama une pension alimentaire à son père, car, disait-il, "sa conversion ne lui permet pas de vivre avec son père juif, ni de gagner sa vie par un trafic judaïque". Le premier juge lui accorda une pension alimentaire de 200 livres, mais le père se pourvut devant le Conseil Souverain d’Alsace, qui réduisit la pension alimentaire à 100 livres par an (14).

Il y eut aussi un garçon de 19 ans originaire de Bischheim dont le baptême fit le désespoir de ses parents encore vivants et qui affligea profondément toute la communauté juive d’Alsace. Il se nommait Alexandre et il était le fils de Meyer Rothenbourg (15) et de Hanna Cahen, et il descendait du très Saint Rabbi Meïr ben Baruch de Rothenbourg (1220-1293) considéré comme un des plus grands parmi les rabbins du moyen-âge. Son autorité était reconnue dans tout le monde juif occidental et il figure parmi les grands décisionnaires de tous les temps. Son œuvre poétique marque encore aujourd’hui la célébration des fêtes de Kipour et du 9 ab (16). Au moment où Rabbi Meïr allait quitter l’Europe pour aller en terre Sainte, il fut reconnu, arrêté et enfermé dans la forteresse d’Ensisheim en Haute Alsace. L’empereur Rodolphe voulut le libérer en échange d’une rançon de 20.000 marcs d’argent, mais Rabbi Meïr refusa le troc, ne voulant pas créer de précédent dangereux. Il mourut après plus de dix ans de captivité et un de ses disciples racheta ses restes qui furent enterrés à Worms. Le souvenir de Rabbi Meïr de Rothenbourg est si vif qu’aujourd’hui encore des Juifs se rendent sur sa tombe pour y faire une prière. On comprend que ce baptême qui eut lieu en 1741 affligea profondément la population juive d’Alsace.

Actes juridiques ou notariaux

J’ai été tenté de relever tous les actes de baptêmes concernant des juifs couchés sur les registres paroissiaux de toute l’Alsace, comme je l’avais fait pour la ville de Strasbourg, mais j’ai reculé devant l’énormité de l’entreprise. Il m’eût fallu parcourir tous les registres paroissiaux, page par page, acte par acte, car les tables, lorsqu’il y en a, ne renseignent que rarement sur une éventuelle conversion, et, comme nous l’avons vu, on ne saurait se fier à l’apparence d’un nom. En revanche, j’ai pu relever un certain nombre de juifs convertis dans les minutes des notaires, ou dans des actes de procédure civile ou pénale. Ainsi Paul du Valier, prévôt de Kaisersberg, "Juif de Nation, chrétien baptisé" en 1642, ainsi que Louis Anne, "Juif de Nation, chrétien baptisé en la cathédrale de Metz" en 1662, sont invités par le tribunal à déchiffrer et à traduire les lettres écrites par Raphaël Lévy de Boulay (17).

Dans une affaire qui passa devant le Magistrat d’Obernai en 1727, un juif poursuivi pour filouterie récusa le témoignage d’un juif converti dont il contestait l’impartialité (18). Dans le notariat de Strasbourg (1710) on trouve une juive convertie, Marie Thérèse Lévy fille de Salomon Lévy de Hambourg (19). Catherine Lévy, juive convertie, apparaît dans une affaire civile à Rosheim. Dans un document conservé dans le notariat de Haguenau, Marie Madeleine, fille de Joseph de Ringendorf (Basse Alsace) devenue catholique demande le contrat de mariage (tenaïm) de sa sœur Gütel mariée à Hirtzel Kahn (20). Au bas d’un contrat commercial enregistré en 1772 dans le notariat de Westhoffen, un juif baptisé, François Joseph Martin demeurant à Westhoffen, signe en cursive hébraïque (21).

Signalons enfin un travail inédit de M. Gérard Boutry sur les registres paroissiaux de Huningue en Haute Alsace, communiqué à M. Salomon Picard (22). Boutry a relevé six actes de baptême et des actes de mariage de juifs convertis. Le curé étant l’aumônier de la garnison de Huningue, originaire de vieille France, ce qui explique une certaine fantaisie dans la manière d’orthographier les noms de lieux. Parmi les parrains on trouve un maréchal des camps et armées du roi, gouverneur de Huningue, un commandant de la ville de Huningue, un colonel commandant un régiment, ce qui rejoint ce que nous avons déjà trouvé à Strasbourg. Les baptêmes eurent lieu entre 1693 et 1714. Pour l’un de ces néophytes, il est dit que "touché d’une inspiration divine il a voulu prendre la véritable religion". Nulle part ailleurs ne figure pareille mention.

Enfin, au cours de ses recherches dans les registres paroissiaux de Rouffach en Haute Alsace, M. Robert Lutz a trouvé l’acte de baptême de Maria Catharina Urbach, juive de Souabe, qui avant son baptême se nommait Sara Urbach (1717) et celui de Mathias Henricus Pfeiffer, fils de Bolt Pfeiffer, Juif, et de Rivque Lévi, juive (23).

On est surpris par le nombre de conversions de juifs, surtout vers la fin du 17ème siècle. La précarité de la situation juridique des juifs étrangers, venant en Alsace sur la foi de récits enjolivés en est probablement la cause principale. Lorsque cette situation s’améliorera, le nombre des conversions ira décroissant. Ce fut le mérite d’un petit groupe d’hommes d’affaires, associés et alliés, qui parvint à transformer leur rôle de fermier des impôts en une véritable institution politique, un directoire comprenant trois ou quatre "préposés généraux de la Nation Juive en Alsace", véritables chefs temporels admis à la fois par les juifs et par le pouvoir. L’affaire de Hirzel Lévy de Ribeauvillé, injustement condamné à mort par le Conseil Souverain d’Alsace fut durement ressentie en Alsace en 1755, mais l’intervention des préposés généraux auprès du roi qui fut à l’origine de la révision du procès et de la réhabilitation du condamné, était encore impensable en 1698, lorsque trois martyrs furent suppliciés devant l’église d’Obernai.

Jamais au cours de son histoire, le judaïsme d’Alsace ne fut si riche en rabbins et en érudits que dans cette seconde moitié du 18ème siècle. La Révolution, malgré les sentiments généreux qui l’anima, ruina les quelques familles riches et influentes et dispersa les rabbins, contraints de chercher leur subsistance dans les commerces les plus divers. Le judaïsme d’Alsace mit longtemps à s’en relever, sans jamais retrouver la richesse spirituelle qui fut la sienne durant cette courte période.
Ce sont deux pages, l’une tragique, l’autre douloureuse, que nous venons de tourner, de cette histoire des Juifs d’Alsace que nous découvrons peu à peu.

Baptêmes de juifs
Strasbourg, Paroisse Saint Laurent, Cathédrale de Strasbourg
(Archives municipales N 66 à N 72)


  Baptêmes de Juifs
Strasbourg, Paroisse Saint Louis
(Archives municipales N 76 à N 82)


Adulte 1685 Schultzinger, Fransisc. Isaac 22.11.1685 N 66 149 Adulte 1688 Samuel, Franciscus 28.01.1688 N 76 2
Adulte 1689 Lezer, Alexander, Joseph 18.03.1689 N 66 325 Adulte 1703 Nicolaus 09.05.1703 N 76 380
Adulte 1689 Hausnere, Maria 18.03.1689 N 66 325 Adulte 1748 Baroch, Jean-Baptiste, Ernest 25.03.1748 N 80 240
14 1696 Christ, Johann Jacobus 22.02.1696 N 66 408 28 1752 Feydel, Jacob, Joseph 31.03.1752 N 81 89
Adulte 1696 Moschel Maria, Sophia, Cath. 25.03.1696 N 66 418 25 1756 Schwab, Charles, Bernard 05.07.1756 N 81 310
Adulte 1696 Gotschel, Jacob, Franc, Joseph 25.03.1696 N 66 417 17 1756 Weyl, Jeanne, Libmann 05.07.1756 N 81 311
Adulte 1696 Heinrichin, Maria, Catherina 29.03.1696 N 66 507 20 1760 Lévy, Auguste, Louis, Forer

29.08.1760 N 82 90
Adulte 1696 Meyer, Ernest, Dominic. Valent. 11.11.1696 N 66 433          
Adulte 1697 Murschal, Christophorus 02.02.1697 N 66 407          
6 1697 Murschal, Anna, Maria 01.02.1697 N 66 409          
4 1697 Murschal, Maria, Barba 02.02.1697 N 66 410          
1 1697 Hertz, Mauritius, Sebastian 20.01.1697 N 66 443          
Adulte 1697 Kagma, Philipp. Sebast. 20.01.1697 N 66 444          
Adulte 1698 Isac, Francisc. Ludovic. 19.01.1698 N 66 467          
Adulte 1698 Abraham, Johann, Georg 19.01.1698 N 66 468          
Adulte 1700 Sonntag, Joh. Bapt. Ludovic. 14.03.1700 N 66 531          
17 1710 Vögelin, Catharina, Ludovica 01.07.1710 N 67 95          
40 1713 Salomon, Nicolaus 17.02.1713 N 67 213          
20 1714 Baar, Michel, Mauritius 19.08.1714 N 67 196          
Adulte 1716 Conigliano, Maria, Josephus 19.02.1716 N 67 236          
22 1716 Abraham, Franc. Julius, Victor 04.10.1716 N 67 255          
37 1718 Pichert, Christophorus 16.01.1718 N 67 287          
Adulte 1720 Isaac, Samuel, Franc. Philip 21.07.1720 N 68 1          
24 1720 Leman, Johann, Antonius 14.04.1720 N 68 385          
Adulte 1720 Lévi, Simon, Gabriel 21.07.1720 N 68 1          
23 1737 Marx, Johan. Petrus 06.01.1737 N 69 40          
23 1741 Rottembourg, Johann, Franc. 20.08.1741 N 69 145          
18 1744 Götschlich, Marie Anne 29.03.1744 N 69 196          
40 1746 Lewin, Franc. Joseph 13.03.1746 N 69 242          
35 1746 Haendele, Anna, Maria 13.03.1746 N 69 242          
19 1760 Bernheim, Johann. Henric. 11.05.1760 N 71 31          
Adulte 1783 Redebach, Maria, Petrus, Laurent 8.05.1783 N 72 299          
28 1783 Heilberg, Maria, Eléonora 29.06.1783 N 72 303          
7 1783 Heilberg, Maria, Magdalena, Soph 29.06.1783 N 72 302          
6 1783 Heilberg, Johannes, Baptist. 29.06.1783 N 72 303          
2 1783 Christlieb, Petrus, Laurentius 29.06.1783 N 72 304          
32 1783 Christlieb, Marie Thérèse 29.06.1783 N 72 304          
Total : 37 baptêmes        

NOTES :

  1. De Boug, Recueil des Édits, Déclarations, Lettres patentes, Arrêts du Conseil Souverain d’Alsace..., Colmar, 1775, 2 volumes.
  2. Archives départementales du Bas-Rhin, I L 502, I L 506, p. 757.
  3. Arch. dép. Bas-Rhin, I L 513, p. 181.
  4. Arch. dép. Bas-Rhin, I L 513, p. 187.
  5. Rodolphe Reuss, "L’Histoire d’Elias Salomon de Dauerndorf et de Jedelé d’Obernai. Une page de l’antisémitisme en Alsace (1790-1792)", REJ, LXVIII, 1914, pp. 235-245.
  6. Archives municipales Strasbourg, Délibérations, 30 mai 1792.
  7. Arch. dép. Bas-Rhin, I L 513, p. 1050.
  8. Rodolphe Reuss, art, cité supra.
  9. Strasbourg, Arch. municip., N 76, f°380.
  10. Arch. dép. Bas-Rhin, I B 701.
  11. Arch. dép. Bas-Rhin, I L 506, p. 793.
  12. Arch. dép. Bas-Rhin, C 336, f° 150.
  13. Strasbourg, Arch. municip., N 81, 310 et 311, M 37, 52
  14. De Boug, Recueil des Édits..., cité supra, tome II, p. 754.
  15. Meyer de Rothembourg demeurait dans sa propriété à Bischheim depuis le 16 juin 1721 (Arch. dép. Bas-Rhin, E 1386). Il figure encore sur l’État des droits de protection payés par les Juifs au baron Böcklin von Böcklinsau en 1743 (Arch. dép. Bas-Rhin, E 830 et E 832).
  16. Leopold Zunz, Literaturgeschichte der Synagogalen Poesie, réimpr. Hildesheim, 1966.
  17. Arrêt du Parlement de Metz du 16 janvier 1670 contre Raphaël Lévy de Boulay.
  18. Copie intégrale dans le Strassburger Israelitischen Wochenschrift du 27 septembre 1906.
  19. Arch. dép. Bas-Rhin, I B 700.
  20. Arch. dép. Bas-Rhin, Notar. Strasbourg, 6 E 41 vol 17.
  21. Arch. dép. Bas-Rhin Not. Haguenau, liasse 42.
  22. Arch. dép. Bas-Rhin Not. Westhoffen.
  23. Arch. dép. Haut-Rhin, Registres paroissiaux de Huningue.
  24. Arch. dép. Haut-Rhin, Registres paroissiaux de Rouffach. Robert Lutz, Bulletin du Cercle généalogique d’Alsace, 1978-4, n° 44.


Judaisme alsacien Histoire
© A . S . I . J . A .