Le Bulletin de nos Communautés,
témoin et instrument de la reconstruction de la communauté juive d’Alsace-Lorraine
dans l’immédiat après-guerre (1945-1950)
par Nicolas LAUGEL
Devoir Semestriel, Séminaire de Madame Kichelewski
Université de Strasbourg 2018-2019


INTRODUCTION

"Ce Bulletin , aux dimensions plus que modestes, est destiné à devenir le trait d’union entre toutes nos communautés d’Alsace rapatriées. Privées pour la plupart de chefs religieux, décimées d’une manière effroyable, elles se débattent dans d’innombrables difficultés qui ne sont pas près d’être surmontées. Il est donc de la plus haute importance d’unir nos efforts, d’abolir les barrières qui séparaient autrefois les Communautés les unes des autres et d’encourager moralement les émouvants efforts qui se déploient partout pour rebâtir sur les ruines que la guerre a laissées (1)". Ces quelques lignes de l’éditorial du premier Bulletin de nos Communautés, par la suite abrégé Bulletin , laissent imaginer l’effroyable situation dans laquelle les communautés juives se trouvaient à leur retour en Alsace et en Lorraine. Bien que les difficultés passées soient inoubliables et que les futures indéniables, ce Bulletin se voulait le "porte-parole (2)" de cette communauté et de son objectif : renaître.

Approximativement quinze-mille juifs revinrent en Alsace-Lorraine. La plupart s’établirent dans les grandes villes, achevant ainsi l’exode commencé après la première guerre mondiale. Cette désertion des campagnes s’est accentuée avec le départ de la jeunesse vers les grands centres urbains afin d’y entamer des études ou d’y apprendre un métier. Enfin, certains ne revinrent jamais et restèrent dans les lieux du sud et du centre de la France qui les avaient accueillis durant l’occupation (3).

Toutefois, à leur arrivée, force était de constater les dégâts. De nombreuses synagogues n’étaient plus, beaucoup avaient perdus leurs biens et nombreux étaient ceux qui n’allaient jamais les retrouver. Quant aux cimetières juifs, ils ne firent pas exception aux horreurs de la guerre. Mais par-dessus tout, c’était une communauté ébranlée, sans repères - de nombreux chefs spirituels et religieux sont morts dont le président du Consistoire, Jaques Helbronner (4) - n’ayant plus l’impression d’appartenir à la terre qui les avait vu partir.

Plus que jamais la communauté avait besoin d’un "guide", qui sans doute, se manifesta en la personne d’Abraham Deutsch, nommé grand rabbin du Bas-Rhin en avril 1947 (5), qui mena la communauté sur la voie de la reconstruction. Créant, avec Nephtali Grunewald, le Bulletin de nos Communautés, ils firent de ce journal un moyen d’unir les différentes communautés revenues sur leur terre. Effectivement, la naissance de ce dernier est intimement liée au retour des Juifs dans leur patrie d’Alsace et de Lorraine. Conscients de tout le travail qu'il leur fallait accomplir, Abraham Deutsch, Nephtali Grunewald, leurs nombreux collaborateurs à l’instar de Benno Gross, Henri Smolarski, Edouard Bing, Jean-Paul Blum, le rabbin Fuks, le rabbin Max Warschawski ainsi que Claude Hemmendinger et bien d’autres, firent de ce Bulletin un instrument non négligeable de la reconstruction d’après-guerre.

Ainsi, de son titre complet, le Bulletin de nos Communautés. Organe du judaïsme d’Alsace et de Lorraine paraît la première fois le 21 décembre 1945. Bimensuel indépendant, il était financé et édité par la société N. Grunewald et Cie (6) puis mis sous presse par l’Imprimerie Alsacienne de Strasbourg. Abraham Deutsch en était le rédacteur en chef et s’occupait, la plupart du temps, de l’éditorial. Nephtali Grunewald, avec l’aide de sa sœur Berthe, étaient en charge de son financement ainsi que de l’ensemble du travail technique (7). Berthe s’occupant plus précisément de la correction et de la comptabilité du Bulletin. Enfin, le grand rabbin Deutsch et Nephtali Grunewald se servant de la synagogue rue Kageneck en tant que salle de rédaction, s’y retrouvaient quotidiennement, matin et soir, pour y échanger des articles ainsi que des idées (9).

Son titre étant des plus évocateurs, nous comprenons vite que ce journal s’adressait à la communauté juive d’Alsace et de Lorraine est dont l’unique but était de l’unir et de la voir renaître. Le Bulletin connaît un succès rapide - les trois premiers numéros étant entièrement épuisés (9) - dans la mesure ou les Juifs d’Alsace-Lorraine s’y abonnèrent comme ils s’étaient abonnés, avant la guerre, à la Tribune Juive. La majorité des abonnements concernait l’Alsace-Lorraine, mais étant par ses articles un journal de qualité, il était même lu en dehors. Le tirage du bimensuel est estimé, avec prudence, par Jacquot Grunewald entre deux mille à trois mille exemplaires.

Ce dernier laisse transparaître à travers ses pages, les temps difficiles de l’immédiat après-guerre. En effet, les premiers bulletins, ne comportant que six à huit pages, apparaissent comme le reflet d’une communauté décimée et démunie. Néanmoins, au fil du temps, ce journal finit par s’étoffer jusqu’à se composer d’une vingtaine de pages, symbole d’une lente et longue reconstruction, devenant en 1968 la Tribune Juive et faisant ainsi référence à celle qui paraissait avant la guerre (10).

Les articles sont pour la plupart écrits en français à l’exception de quelques-uns en langue allemande. Le journal s’organise en plusieurs parties. La première page se compose d’un éditorial qui traite des devoirs de la communauté ainsi que de sa place dans la société ou plus simplement de la communauté en elle-même, mais aussi de l’importance de son unité et de la religion. Ces sujets, n’étant bien évidemment pas exclusifs à l’éditorial, trouvent leur place dans de nombreux articles au sein des différentes rubriques du journal. Aussi, grâce au service de l’Agence Télégraphique juive à laquelle le Bulletin s’était abonné (11), le bimensuel informait ses lecteurs de la situation du judaïsme dans le monde entier, dont en Israël. Bien évidemment, il renseignait aussi de la situation des Juifs en France et en Alsace-Lorraine ainsi que de tous les autres sujets touchant de près ou de loin à la communauté juive. À côté de cela, le journal accorde beaucoup d’importance aux lectures religieuses sans toutefois oublier la littérature. Aussi, une rubrique spéciale est mise à disposition des lecteurs afin qu’ils puissent s’y exprimer. De plus, la jeunesse se retrouve dans des articles qui leur sont exclusivement dédiés. Enfin, il informe les lecteurs des disparus, naissances, bar-mitsvoth, fiançailles, mariages, décès et ré-inhumations dans les différentes communautés d’Alsace-Lorraine ainsi que du calendrier religieux et de l’horaire des offices de Strasbourg.

Cette étude se concentre uniquement sur l’ensemble des Bulletin s parus entre 1945 et 1950. Bien entendu, l’appréhension d’un tel sujet ne peut se faire à travers la seule analyse de ce Bulletin, encore moins en ne se concentrant que sur les années d’immédiat après-guerre. Néanmoins, cette dernière nous donne un aperçu de ces difficiles années de reconstruction. Plus encore elle met en évidence tout le travail que doit encore accomplir l’historien. En effet, "se trouve presque entièrement oblitérée l’histoire heurtée du retour des survivants en Alsace et en Moselle (12)".

Il convient alors de se demander dans quelle mesure, le Bulletin de nos Communautés a été témoin et instrument de la difficile reconstruction de la communauté juive d’Alsace­Lorraine dans l’immédiat après-guerre (1945-1950).
Cette petite étude du Bulletin ne saurait être menée à bien sans évoquer le caractère informatif de ce journal, sans oublier le rôle tenu par ce dernier dans le rétablissement de la communauté et pour finir, son regard toujours porté vers l’avenir.


I. UN BULLETIN POUR S’INFORMER

A. Des Nouvelles de partout...

Avant d’être témoin et acteur de la reconstruction de la société juive d’Alsace-Lorraine, le Bulletin devait, après une telle catastrophe, informer ses lecteurs de la situation de leurs coreligionnaires dans le monde. Au vu des nombreux sujets présents dans ses colonnes sous la rubrique Des nouvelles de partout, nous avons choisi de n’étudier que les évènements ayant trait à l’accueil des Juifs dans les camps de réfugiés, à l’antisémitisme ainsi qu’aux réflexions concernant la question palestinienne au sortir de la guerre. Bien évidemment, les questions mémorielles trouvent vite leur place dans le journal, ce dernier faisant notamment mention de la commémoration à Varsovie du troisième anniversaire de la révolte du ghetto (13), qui s'était déroulée du 19 avril au 16 mai 1943. La question de la justice est elle aussi abordée à travers les lignes du Bulletin , à l’exemple d’un intitulé dans les nouvelles de Pologne, sur le procès fait à Rudolf Hoess (14) en 1947.

Les camps étaient à peine libérés et la guerre à peine finie, que les Juifs devaient déjà faire face à de nombreuses difficultés. Dans l’immédiat après-guerre, de nombreux rescapés des camps de la mort n’avaient pas ou ne pouvaient plus rejoindre leurs foyers. Au contraire certains l’ayant retrouvé ont préféré le fuir tant l’antisémitisme y faisait rage, à l’instar de la Pologne. Face à cela, des camps de réfugiés voient le jour plaçant au sortir de la guerre, deux cents mille à deux cents cinquante mille (15) "personnes déplacées" dans des conditions rappelant celles des camps nazis. Nous pouvons citer l’exemple des "Juifs du camp de Landsberg [en Allemagne qui] sont empilés dans des baraques en bois considérées comme impropres pour des prisonniers allemands. Aucun vêtement ne leur est distribué malgré le froid. Des épidémies peuvent se déclarer à n’importe quel moment (16)".
Ou encore celui des "trois cents personnes déplacées [qui] furent transférées au camp de Bamberg [en Allemagne] qui peut en loger au plus une centaine. Ce ne sont que des étables converties en baraquements […] et seulement une soixantaine y trouvèrent place. Les autres campent dehors (17)".

En plus de ces difficultés, le journal fait état, au fur et à mesure des bulletins, des nombreux actes antisémites perpétrés dans plusieurs pays d’Europe. Les faits que nous mentionnerons ne sont, en aucun cas, exhaustifs de tous les actes commis au sein des différents pays mentionnés dans le Bulletin . Ces actes antisémites prennent diverses formes pouvant aller des menaces de la part de nazis autrichiens disant qu’ils finiront "le travail d’Hitler [en détruisant] les Juifs jusqu’au dernier (18)" à la profanation de deux plaques commémoratives dans un cimetière juif dans les environs de Francfort (19), en passant par des synagogues incendiées en Hongrie par des "terroristes antisémites (20)" ou attaquées dans les villes de Pancova et d’Alba Iulia en Roumanie (21) sans oublier les pogroms de Pologne.

Au fil des bulletins se dévoile la triste réalité du difficile retour des Juifs en Pologne. La situation étant décrite par des réfugiés polonais qui arrivent toujours plus nombreux à Berlin "comme similaire à celle de l’Ukraine en 1919 pendant les pogroms de Petlioura (22)".
Aussi, par ces derniers, nous apprenons = "que des pogroms systématiques sont partout organisés, entre autres à Varsovie, à Lodz et à Lublin. Des bandes masquées, armées de mitrailleuses, attaquent les maisons juives". Enfin, parmi tous les actes antisémites rapportés par le Bulletin , le pogrom de Kielce - qui s'était déroulé le 4 juillet 1946 - fait date par son extrême violence et son bilan très lourd. En effet, "presque tous les huit cents juifs de Kielce souffrirent de ce pogrom. 5 % furent tués, 5 % blessés et d’autres souffrirent de dommages matériels important (23)". Cependant, il convient de souligner l’imprécision des chiffres du Bulletin quant au nombre de Juifs présents à Kielce à ce moment. En effet, au début de l’année 1946, la ville de Kielce ne compte qu’un peu plus de trois cents Juifs (24) et non pas huit cent. Néanmoins, les estimations du Bulletin concernant les victimes du pogrom se rapprochent des chiffres exacts. Effectivement, quarante-deux personnes ont été tuées, dont deux non juifs, et soixante-dix-sept ont été blessées dont trente-cinq grièvement (25).

Enfin, le Bulletin ne manque pas de faire mention des questions concernant la création d’un État juif en Palestine en rapportant les actions de la Commission d’Enquête "chargée par les Nations Unies de tâter le pouls [...] de l’ensemble des Juifs du Monde pour connaître leur opinion concernant l’immigration en Palestine (26)". En plus de nous informer sur l’avancée de la création d’un État juif en Palestine, le Bulletin évoque les premières vagues de migration des rescapés de la Shoah vers cette dernière sans en oublier l’accueil qui leur a été fait ainsi que le climat politique suite à ces migrations. Ces informations prennent d’abord place dans la rubrique Nouvelles de partout puis, à partir du Bulletin n° 10 du vendredi 24 mai 1946, dans une rubrique spécialement consacrée aux Nouvelles d’Eretz Israël.

B. ... aux Nouvelles de France

Une fois les lecteurs informés des nombreuses difficultés auxquelles leurs coreligionnaires font face dans le monde, il s’agissait pour le Bulletin de les renseigner sur la condition des leurs en France. Bien évidemment, la communauté juive de France sort éprouvée de ces années de guerre n’ayant pas, elle aussi, échappé à la machine de mort nazie.

Le Bulletin affirme que sur les trois-cent-cinquante-mille Juifs français d’avant-guerre dont cent-vingt-cinq-mille de souche ancienne, cent quatre-vingt-mille ont été déportés et tués (27). Néanmoins, ces chiffres s’éloignent quelque peu de la réalité. Effectivement, selon Renée Poznanski "la France de l’immédiat avant-guerre comptait sur son sol [...] trois cent mille à trois cent trente mille Juifs (28) dont quatre-vingt-dix mille (29) de souche ancienne."
De plus, elle indique que 25 % de la population juive a été déportée et tuée (30) soit environ soixante-seize mille victimes.

Au sein des colonnes du Bulletin, les Nouvelles de France évoquent vite le devoir de mémoire auxquels les Juifs français accordent déjà, dans l’immédiat après-guerre, beaucoup d’importance. Effectivement, dès juillet 1946, se tient une commémoration en l’honneur des victimes de la rafle du Vélodrome d’Hiver (31) ayant eu lieu quatre ans auparavant, les 16 et 17 juillet 1942. Le Bulletin évoque aussi la cérémonie religieuse à la mémoire des déportés de Drancy organisée par le Consistoire Israélite de Paris le 29 septembre 1946 dans la cour du camp (32) .

Malheureusement, quelques actes antisémites - bien qu’incomparables à ceux de Pologne - trouvent leur place dans les Nouvelles de France. Ces derniers prennent notamment forme à travers la presse, plus précisément dans les lignes des Paroles Françaises, le journal du Parti républicain de la liberté (P.R.L.), qui déplore que la France ait autorisé l’accueil de rescapés Juifs d’Europe orientale dans l’attente de leur départ vers la Palestine (33) ou encore, par la mise en garde de l’Union des Engagés Volontaires Anciens Combattants Juifs et l’Association des Anciens Déportés au ministre de l’Intérieur sur la "recrudescence de l’agitation antisémite [...] à Paris (34)".

Au fil des bulletins, la France apparaît comme un pays d’accueil et de transit pour les rescapés Juifs d’Europe orientale qui cherchent à partir, soit vers la Palestine, soit vers l’Amérique du Nord. En effet, "le contexte politique et administratif [est en France] assez favorable aux migrants juifs (35)".
Mais plus encore, se dévoile l’importance des organisations, principalement juives, tels que le Joint (American Jewish Joint Distribution Committee), la HIAS (Hebrew Immigrant Aid Society) ou le Vaad Hatzala (Comité de sauvetage des rabbins orthodoxes)- sans oublier l’UNRRA (United Nations Relief and Rehabilitation Administration)- qui s’occupent du transit, de l’accueil, mais aussi du départ des migrants Juifs.

La plus grande majorité des Juifs transitent illégalement par la France (36) ; cependant, en août 1946, huit -mille Polonais obtiennent du Gouvernement français, après diverses démarches du grand rabbin de Palestine Isaac Herzog, un visa de transit (37). Dès mai 1946 ont lieu- grâce au Joint, la HIAS et l’UNRRA- des départs d’émigrés de Marseille en direction de la Palestine. Ce sont des enfants âgés de trois à seize ans majoritairement, des orphelins revenant des camps de Pologne (38). Aussi, en septembre 1946 a lieu, toujours grâce au soutien des organisations juives et notamment de la HIAS , le départ de deux cents émigrants, dont soixante enfants qui étaient à la charge de l’OSE (Œuvre de Secours aux Enfants), vers les États-Unis (39).

Bien évidemment, les actions du Joint ne se limitent pas au transit de rescapés Juifs. Le Bulletin rapporte qu’environ 31.500 Juifs vivent en France de secours du Joint (40). De plus, le président pour l’Europe du Joint Distribution Committee, le docteur S. Schwartz déclare, à l’automne 1946, que la France a déjà reçu depuis la fin de la guerre, mille sept cents tonnes de nourriture permettant de sauver bon nombre de rescapés de la famine. Aussi, il précise que le Joint a déjà distribué en Europe depuis le début de l’année 1946, plus de 3.250.000 vêtements et environ quatre cent mille paires de chaussures (41).

Enfin, le Bulletin évoque les actions du COJASOR (Comité juif d’action sociale et de reconstruction) qui a été crée en 1945 sous l’impulsion du Joint. Étant soutenu financièrement à 90 % par ce dernier, le COJASOR pouvait faire fonctionner neuf centres d’accueil et d’hébergement, des maisons pour les personnes âgées ou encore lutter contre la famine dont souffraient les survivants des camps en distribuant en un an, 1.200.000 repas dans vingt-et-une cantines (42). Dès lors, ces organisations apparaissent, au sortir de la guerre, plus que nécessaires pour parer aux difficultés auxquelles les survivants font face. Plus encore, cela montre à quel point les Juifs ont pu compter sur le soutien de leur propre communauté sans lequel ils n’auraient pu se relever.

C. Dans nos Communautés: des informations de première nécessité

Le Bulletin , par ses Nouvelles de partout ainsi que ses Nouvelles de France, informait ses lecteurs de la situation de leurs coreligionnaires partout dans le monde au sortir de la guerre. Dès lors, ce dernier, étant l’Organe du judaïsme d’Alsace et de Lorraine, se devait d’en faire autant pour ces communautés. Néanmoins, avant cela, le Bulletin communiquait à ses lecteurs des informations de première importance leur permettant de reprendre une vie juive traditionnelle.

Effectivement, le bimensuel informait les Juifs d’Alsace et de Lorraine, à une époque où il devait être le seul à le faire, de l’horaire des offices religieux de la communauté israélite de Strasbourg de la rue Kageneck et de la rue Sellénick ainsi que de l’horaire des offices sabbatiques des jeunes au 29 rue Oberlin. Bien évidemment, le Bulletin donnait le calendrier religieux pour les deux semaines à venir ainsi que l’horaire de la fin de Shabbat pour les communautés de Strasbourg, Mulhouse, Colmar, Metz, Nancy et Paris.

Bien sûr, le Bulletin ne manqua pas de communiquer la réouverture du bain rituel (43), lieu essentiel de la vie juive, ou encore les dates et lieu des élections pour le Consistoire et pour la Commission administrative de la Communauté de Strasbourg de fin mars début avril 1946 (44). Les lecteurs pouvaient trouver dans les colonnes du Bulletin des instructions quant à la commande (45) et la distribution (46) des matzoth - du pain azyme- ainsi que des consignes quant à la commande de margarine casher à l’occasion de Pessa’h 5706 (47). Mais aussi, des informations concernant la location des places du Palais des Fêtes pour les offices de Roch Hachana (48).

Les lecteurs pouvaient aussi trouver au sein du Bulletin la démarche à adopter en cas de décès ou de transfert de corps (49) ainsi que la mention, pour les familles israélites ayant perdu des membres dans la résistance, d’une Association Nationale des familles de Fusillés et Massacrés grâce à laquelle ils pouvaient bénéficier d’ "avantages de toutes sortes (50)". Le Bulletin les informait de la réouverture de la Société Mutuelle "La Consolatrice “Menachim­Avelim" qui avait pour but de fournir une aide financière en cas de maladie ou décès, d’assurer l’assistance en cas de deuil et de secourir les plus pauvres (52) ainsi que de la reconstitution de la Caisse Israélite de Secours aux Décès (53) .

Bien plus, le Bulletin donnait la marche à suivre pour les Juifs dont les biens avaient été spoliés, quant à la demande de leur restitution ou d’indemnités. Aussi, un communiqué de l’Office des Biens et Intérêts, informait les propriétaires de livres saisis par les autorités allemandes, qu’ils pouvaient déclarer leurs pertes à la Bibliothèque nationale et universitaire afin de se voir restituer leurs livres (54) . Également, les rapatriés d’Alsace-Moselle se retrouvant sans logement apprennent qu'ils peuvent, s’ils connaissent un logis inoccupé, le faire réquisitionner (55) .

Enfin, la communauté se trouvait informée par la rubrique Carnet de famille des naissances, bar-mitsvoth, fiançailles, mariages, décès et inhumations. La rubrique Nos absents, qui paraît la première fois dans le Bulletin du 4 janvier 1946 informait quant à elle, de la liste des personnes victimes de déportations avec l’indication de leurs communautés d’origine. Pour certains, le Bulletin mentionnait leur lieu de déportation et leur sort. De plus, le journal faisait mention des rares survivants qui étaient revenus. Les longues listes de disparus laissent transparaître, au fil des bulletins, l’immensité des crimes nazis et témoignent à quel point les communautés juives d’Alsace-Lorraine ont été éprouvées durant les années de guerre.


II. ... SE RELEVER...

A. L’état des différentes communautés : le difficile constat

La guerre avait laissé le temps aux Juifs d’Alsace-Lorraine d’espérer le jour de leur retour, ce dernier tant attendu se savait pourtant déjà difficile. À leur arrivée, leurs pires pensées se traduisirent face à l’ampleur des dégâts. Non seulement une grande partie des synagogues et des cimetières avait été détruite, mais les communautés avaient elle aussi été éprouvées. Déjà à travers sa rubrique Nos absents, le Bulletin rendait compte des victimes de la barbarie nazie, mais, le bimensuel dressait aussi l’état des différentes communautés au sortir de la guerre.

En effet, le Bulletin note que la communauté israélite de Colmar était, avant-guerre, l’une des plus florissantes d’Alsace, riche d’environ trois cent cinquante familles. Près d’une centaine de ses membres a été victime des horreurs de la guerre (56). La communauté israélite de Mulhouse, elle aussi florissante, comptait en 1939 neuf cents familles inscrites. En 1946, elle n’en compte plus que deux cent cinquante à trois cents et le nombre de personnes déportées s’élève approximativement à deux cent (57). Quant à la communauté de Haguenau qui était, avant-guerre, forte d’environ deux cents familles, cent-soixante personnes sont absentes dont trois morts pour la France, trois fusillés, quatre-vingt-quatorze déportés et soixante personnes décédées en exil (58). Bien évidemment, le Bulletin mentionne les nombreuses autres communautés sinistrées - que nous ne pourrons toutes citer - à l’instar de celle Mertzwiller qui, sur les cent dix âmes d’avant-guerre, regrette quarante-trois absents dont trente-et-un déportés et douze décédés en exil (59) ou encore celle de Sarrebourg où environ cinquante personnes ont été déportées (60) ainsi que celle de Sierck-les-Bains en Moselle, qui sur les soixante-quatre âmes de sa communauté d’avant-guerre, déplore quarante-et-un absents dont deux décédés en exil et en trente-neuf en déportation (61). En fin de compte, plus de deux mille six cents Juifs ont été déportés dans le Bas-Rhin et mille deux cents dans le Haut-Rhin soit environ 15 % des Juifs d’Alsace. La Moselle quant à elle, a vu disparaître 29 % de sa population juive soit près de deux mille cinq cents personnes (62).

Les synagogues ont, elle aussi, été durement éprouvées pendant la guerre. Beaucoup d’entre elles ont été très gravement endommagées voire complètement détruites. Effectivement, au quai Kléber, le Bulletin nous apprend que seul un tas de décombres gisait encore, là, où la synagogue consistoriale de Strasbourg s’élevait en 1939 (63), détruite par les flammes en 1940 (64). Bien que la synagogue de Colmar n’ait pas été totalement détruite, elle n’en a pas moins subi de nombreux dégâts. L’intérieur a été complètement dévasté et il ne reste plus rien du mobilier (65). Aussi, une note sur la situation des communautés juives du Haut- Rhin précise l’état de quelques autres synagogues. Il est fait mention de la destruction totale des temples de Grussenheim, Hattstatt et Biesheim ainsi que des détériorations qui rendent inutilisables ceux de Neuf-Brisach, Herrlisheim et Mulhouse (66). Effectivement, selon le rapport du Rabbinat de Mulhouse sur la situation de sa communauté, la synagogue a été entièrement vidée de son mobilier et saccagée au-dedans (67). De plus, le rapport sur la communauté israélite de Metz nous informe que l’essentiel des synagogues de Moselle ont été détruites à la manière de celle de Sarreguemines ou encore celle de Thionville (68) qui a été incendiée (69). Évidemment, au fil des bulletins, apparaissent de nombreuses autres synagogues ayant subi d’importants dégâts à l’instar du temple de Thann qui a été très endommagé par les bombardements et des actes de pillage (70) ainsi que celui de Bischwiller qui a été totalement détruit (71). Bien que certaines synagogues aient été détériorées par les bombardements, la destruction et le pillage des lieux de culte sont en grande partie dues aux actions perpétrés par les nazis.

Les cimetières quant à eux, ne font pas exception à ces atrocités. Un intitulé sur la situation des communautés du Haut-Rhin précise qu’ils étaient très dégradés, leurs murs en partie démolis et leurs tombes brisées ainsi que renversées (72). En effet, les tombes du cimetière de Colmar ont été arrachées ou brisées sur place et le mur d’enceinte en partie détruit (73). D’autres ont été éprouvés tel que celui de Thionville qui a complètement disparu après avoir été rasé puis transformé en pré (74). À cette liste encore bien incomplète, pourrait s’ajouter celui de Haguenau qui a subi de nombreux dégâts relevant d’actes volontaires ou de faits de guerre (75) ainsi que celui de Mulhouse qui a été retrouvé dans un état désastreux (76).

Quant au cimetière de Sélestat, a contrario de ceux cités précédemment, il n’a été que très légèrement endommagé et seulement par faits de guerre (77). De plus, la communauté de Benfeld a eu la chance, comme aucune autre en Alsace-Lorraine, de retrouver une synagogue quasiment préservée de toute dégradation avec la plus grande partie de son contenu et où seulement quelques simples réparations ont suffi à rendre le temple à sa destination (78).

B. Rebâtir: synagogues et cimetières

Très vite, les communautés commencèrent à rebâtir leurs temples et leurs synagogues malgré le coût des réparations pouvant atteindre plusieurs millions. Bien entendu, ces dernières ne disposaient, au sortir de la guerre, que de fonds réduits. Enfin, les quelques temples ou cimetière ayant subi le moins de dégâts, avaient pu être remis en état par leur communauté plus rapidement que ceux nécessitant de plus grosses réparations.

Effectivement, le Bulletin mentionne l’exemple du temple de Schirmeck-Labroque qui avait déjà été rouvert par des militaires juifs de la première armée française. Les travaux de restauration, ayant été menés sous l’impulsion de M. Bloch, ont été entrepris et menés si rapidement que l’inauguration solennelle de la synagogue avait pu se dérouler en même temps que la fête de la Libération (79). La rapidité de ces travaux s’explique par le fait que la synagogue, ayant pendant la guerre servi d’écurie (80), n’avait pas été totalement détruite, permettant ainsi à la communauté de la remettre en état assez rapidement.

D’autres cas similaires sont évoqués dans le Bulletin. En effet, le bâtiment abritant la synagogue de Wolfisheim - bien qu’il fût intérieurement endommagé - était, au sortir de la guerre, intact (81). Djue fait, la communauté avait pu, grâce à différents donateurs, remettre son temple en état peu de temps après la fin du conflit (82). La synagogue de Metz quant à elle, en voie de réinstallation (83) dès la fin des hostilités, avait été récupérée dès décembre 1944 et réinaugurée par des soldats américains le 2 décembre (84). Dès lors, certaines synagogues, à l’exemple de ces dernières, ont été rendues à leur destination plus vite que d’autres.

Toutefois, pour de nombreuses communautés, la reconstruction de leur temple allait être plus difficile. En effet, l’ampleur des dégâts rendait obligatoire, pour beaucoup d’entre elles, la reconstruction totale de leurs synagogues, ce qui était un processus long et coûteux. Aussi, certaines communautés bâtirent, afin de pouvoir célébrer dignement leurs offices, des baraques synagogues provisoires à l’instar de Thionville qui inaugura la sienne le 20 septembre 1946 (85) ou encore celle de Hattstatt qui fut bâti au cours de l’année 1946 (86). Quant à la communauté strasbourgeoise, qui s’était réfugiée dans le petit temple de la rue Kageneck (87), elle devait encore se doter d’une synagogue provisoire (88) en attendant l’édification de la grande synagogue de la Paix. Cependant, petit à petit, les synagogues reprenaient vie comme celle de Haguenau qui était, en 1947, en grande partie restaurée (89) ou encore celle de Diemeringen qui pouvait à nouveau accueillir les prières de ses fidèles le 31 août 1947 (90) ainsi que celle de Thann qui avait pu être inaugurée à l’occasion du 14 juillet 1948 (91) .

A la restauration des synagogues s’ajoutait celle des cimetières. À leur arrivée, constatant l’état de ces derniers, de nombreuses communautés se mirent à les rénover. Effectivement, le Directeur des Cultes, M. Altorffer, ainsi que le Consistoire de Strasbourg s’étaient, dans un premier temps, occupés de faire nettoyer et de clôturer provisoirement l’enceinte de quelques cimetières (92). Tout comme pour les synagogues, la réfection des cimetières occasionnait de nombreux frais que les communautés supportaient avec beaucoup de difficultés. En effet, leurs fonds étant très restreints, de nombreux appels aux dons sont émis en la faveur des cimetières de la part des différentes communautés, lesquels sont relayés tout au long du Bulletin. Les cimetières sujets à d’importantes réparations sont l’objet de nombreuses donations comme celui de Cronenbourg, qui reçoit au mois d’août 1946, un don d’un montant de soixante-mille francs (93) ; un autre, au début de l’année 1947, de cinquante mille francs (94), ainsi qu’une nouvelle donation s’élevant à dix-mille francs (94) au courant du mois de février 1947.

Entretemps, plusieurs cimetières sont remis en état, comme celui de Mulhouse qui, au courant de l’année 1946, est en passe d’être totalement restauré. Effectivement, selon la communauté beaucoup avait déjà été fait, mais un pressant appel aux dons fut passé afin que les tombes endommagées restantes puissent être rénovées (96). Le cimetière de Weiterswiller, entièrement restauré dès 1946, a vu ses frais de reconstruction, qui s’élevaient à quarante mille francs, totalement pris en charge par les familles dont les proches y reposent (97). En plus de ces derniers, le bimensuel fait mention de la rénovation totale du cimetière de Diemeringen, au courant de l’année 1947 (98).

Bien que le Bulletin montre que beaucoup avait déjà été fait, il restait considérablement à faire. En effet, maintes synagogues devaient être encore érigées et un grand nombre de cimetières restaurés, tous symboles d’une lente reconstruction témoignant de la volonté qu’avaient les différentes communautés de se relever.

Page suivante
Traditions Judaisme alsacien Histoire
© A . S . I . J . A .