Repères pour comprendre l'antisémitisme contemporain en Alsace
Barbara Weill
Janvier 2020


2019 est une année noire pour les Juifs d'Alsace. La profanation du cimetière juif de Westhoffen (le 3 décembre) est le dernier acte antisémite d’une série qui secoue l’Alsace depuis le début de l’année : trente-cinq en 2019 (quatre profanations et trente et une inscriptions) contre quatorze en 2018, seize en 2017, neuf en 2016 et dix en 2015. Cette recrudescence suscite de nombreuses interrogations et risque de menacer la cohabitation pacifique qui existe entre les différentes communautés religieuses de la région.
Certes, l'antisémitisme existe dans la province depuis qu'on y trouve une présence juive, autour de l'an 1000. Mais cette haine se revêt d'aspects spécifiques à notre époque, aux 20ème et 21ème siècles. Si le vieux fond des stéréotypes et des mythes est toujours actif, les événements historiques de ces cent dernières années, qui ont mis en péril la constitution d'une identité alsacienne claire et nette, ont créé une nouvelle forme d'anti-judaïsme. C'est ce que nous allons tenter de décrire.

Rattachement de l'Alsace à la France (1918)

Dessin de Hansi
Après l’humiliante défaite que connaît la France en 1870, l’Alsace et une partie de la Lorraine reviennent à l’Empire allemand récemment créé. Le territoire restera acquis jusqu’à la fin de la première guerre mondiale, en 1918. Les traces de la présence allemande à cette période, physiques comme idéologiques, restent très présentes dans la province.

Les Alsaciens sont pour la plupart mécontents de la présence allemande, et l'on observe des groupes de protestation se former, surtout dans le Haut-Rhin. Environs cent vingt-huit mille Alsaciens et Lorrains quittent librement le territoire occupé pour rejoindre la France. Les autres sont obligés d’accepter la nationalité germanique, et s'accommodent de la nouvelle autorité. L'obligation de parler allemand leur convient, puisque cette langue est proche de leur dialecte alsacien.
L’Allemagne impériale instaure également un bon nombre de lois et d’avantages. Le système de sécurité social bismarckien en est le meilleur exemple, et il est aujourd’hui encore plus avantageux que pour le reste de la France. A Strasbourg, fortement touchée par les bombardements de 1870, les Allemands se lancent dans un plan de modernisation de la ville, et font construire plusieurs bâtiments imposants, parmi eux le Palais du Rhin, le TNS (ancien Landstag) ou le Palais Universitaire, toujours utilisé par l’Université de Strasbourg.

En 1918, l’entrée des troupes françaises est accueillie avec enthousiasme. Certes on pavoise dans les rues, et les bâtiments sont ornés du drapeau tricolore, mais cette réintégration ne s'opère pas sans difficultés. Les "Vieux-Allemands", environ cent mille originaires d’Allemagne, sont expulsés. La plupart des cadres alsaciens, considérés comme germanophiles, perdent leurs postes.

Pour éviter les troubles, le gouvernement français s'engage à maintenir les avantages acquis pendant l'annexion : le régime de santé, par exemple. Les Alsaciens et Lorrains qui ont combattu dans l'armée allemande recevront une pension d'anciens combattants... français ! Lorsque l’Etat français s'était séparé de l’Eglise en 1905, rompant le Concordat de 1801, l’Alsace-Moselle n'était pas concernée par cette mesure. Aussi, les provinces annexées continueront à profiter de ce concordat qui assure la rémunération des prêtres, rabbins et pasteurs, l'entretien des lieux de culte, et l'enseignement religieux dans les écoles (c'est encore le cas aujourd'hui).

Mais les malentendus apparaissent rapidement : 47 ans de domination étrangère ne passent pas sans laisser des traces. Le jacobinisme parisien met en place une succession de législations consacrées à l’Alsace et la Lorraine, placées sous l’autorité d’un sous-secrétaire d’État rattaché à la Présidence du Conseil, puis d’un commissariat général de la République, organigramme qui va persister jusqu’en 1939. Pour refranciser cette région, elle y envoie des fonctionnaires et enseignants venus "de l’intérieur", ce qui occasionne un déclassement social de la population : les nouveaux fonctionnaires sont, en général, peu au fait des spécificités locales, ils sont souvent moins qualifiés que leurs homologues alsaciens, mais ils accèdent aux postes supérieurs sans pour autant parler l’allemand et encore moins le dialecte.
Le problème principal réside au niveau linguistique, ce que le gouvernement français tardera à comprendre, commettant alors de multiples maladresses. Certes, dans l’enthousiasme des premières semaines, les Alsaciens ont été les premiers à remplacer les enseignes allemandes des magasins et à changer les noms de rues ou à les traduire en français, mais ils acceptent de mauvaise grâce que l'allemand devienne une langue étrangère, et que l’alsacien soit considéré comme un patois folklorique.

Marie Hart raille la propagande française, qui décrit "l’Alsacien doux et fier qui porte la tête haute sous la main de fer des Allemands, le regard toujours fixé vers la France".
"Ce n’est pas vrai, s’exclame-t-elle. Nous sommes allemands ! Notre histoire, notre façon d’être, nos habitudes sont allemandes !» (Nos années françaises/Üs unserer Franzosezit, éditions Yoran Embanner).

En 1924, le président du conseil, Edouard Herriot annonce qu’il envisage d’introduire en Alsace-Lorraine, toujours soumise au concordat napoléonien, la législation française de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. L’opposition est considérable : on parle de 50 000 manifestants pendant l’été 1924 sur la place Kléber de Strasbourg et le gouvernement doit renoncer à ce projet.

Montée de l'autonomisme

La population se partage entre d’une part les "nationaux", francophiles et francophones, qui se recrutent dans la bourgeoisie urbaine, d’autre part les "autonomistes". Ceux-ci forment un groupe complexe aux sensibilités et aux revendications différentes : certains sont plutôt régionalistes, d’autres séparatistes…. Parmi les leaders et militants on trouve des conservateurs, un radical progressiste laïc comme Camille Dahlet, un prêtre comme l’abbé Haegy, un ancien communiste comme Charles Hueber, maire de Strasbourg entre 1929 et 1935… Enfin, certains se rapprochent du nazisme, ou sont en tout cas récupérés par lui.

En mai 1925 est créé à Saverne un hebdomadaire autonomiste, Die Zukunft (L’Avenir), dont le directeur de la rédaction est Eugène Ricklin, futur président du mouvement Heimatbund en 1926. Un parti autonomiste, la Landespartei, est créé en novembre 1927 par Karl Roos . L’agitation devient telle que des autonomistes, accusés de complots contre la sûreté de l’État, sont jugés, en mai et juin 1928, dans le fameux "procès de Colmar" : Ricklin et Roos seront condamnés… puis acquittés. Mais Karl Ros sera fusillé pour espionnage au profit des Allemands durant la drôle de guerre.

Lors de l'annexion par l'Allemagne, les juifs avaient exprimé unanimement leur sensibilité francophile : ils parlaient français entre eux, ils envoyaient leurs enfants étudier en France, et beaucoup émigrèrent eux-mêmes. Cette francophilie affichée les sépare des éléments autonomistes qui les considèrent avec hostilité, et en effet, une vague d'antisémitisme va se déclencher parallèlement à la montée de l'autonomisme (1).

Dans les campagnes, c'est avant tout le Bauerbund, l'Union paysanne, qui est le principal vecteur de l'antisémitisme. Ce puissant parti agrarien, créé en 1924 et dirigé depuis 1928 par Joseph Bilger, a un service d'ordre, les Chemises vertes, qui n'hésite pas à recourir à la violence. Il dénonce les intermédiaires juifs qui exploitent la misère des paysans. Pour punir les " brigands talmudistes internationaux" et les "usuriers circoncis", qui fomentent une guerre mondiale, il faut boycotter les commerçants juifs : "Christen kauft bei Christen"("Chrétiens, achetez chez les chrétiens").
Dans le style du Stürmer, Bilger met aussi en garde les jeunes vendeuses contre la lubricité des patrons juifs et de leurs rejetons. Ses militants diffusent un journal, Das Volk (Le peuple), distribuent des tracts sur les marchés et offrent aux Juifs un aller simple pour Jérusalem ("Freifahrkarte nach Jerusalem"). (…). Le 18 décembre 1936, trois cents Chemises vertes défilent à Strasbourg aux cris "À bas les Juifs".
Les autonomistes d'Alsace et de Moselle se lancent dans un antisémitisme de combat avec le Lanspartei de Karl Roos qui publie l'Elsass-Lothringer Zeitung, et la Jungmannschaft d'Hermann Bickler. De grands efforts sont déployés par le centre de propagande, le Weltdienst d'Erfurt, pour diffuser tracts et affiches en Alsace-Lorraine.
La tension est vive après le retour de Léon Blum à la présidence du Conseil en mars 1938, entre le colonel F. de Larocque, qui respecte les "israélites français" et charge les immigrés récents, et ses troupes, les Croix-de-Feu, qui font assaut d'antisémitisme. Dans l'un des organes du mouvement, Le Flambeau de l'Est, on peut lire cet cette éructation de haine, directement inspirée du Stürmer: "Comme les fourmis sur un corps en putréfaction, ainsi ce peuple se jette sur la France... Avant de s'en aller, Blum aurait, dit-on, rapidement transformé en quasi-français dix mille de ses cousins... Au lieu du "Afterduft” (odeur d'anus) ou "Darmgerassel" (fracas d'entrailles), ils s'appellent maintenant Durand, Dupont..."
La Rocque dénonce cette campagne de haine, mais stigmatise en avril 1938 "ces Israélites sans feu ni lieu qui ont envahi l'Alsace, la Lorraine, les faubourgs parisiens, au plus grand préjudice de nos populations laborieuses et de la moralité publique".
L'idéologie national-socialiste gagne progressivement en audience dans les départements recouvrés, où circule la presse allemande, tandis qu'une partie de la population écoute les programmes des radios d'outre-Rhin. La proximité immédiate du Reich accentue le poids de la menace, qui alimente la dénonciation du "bellicisme" juif.
À la suite de la signature des accords de Munich (30 septembre 1938), des incidents éclatent contre les juifs supposés vouloir la guerre pour recouvrer leur puissance perdue. Le 24 septembre 1939, à Strasbourg, à Metz, des magasins juifs sont saccagés et pillés. Les autorités s'efforcent de minimiser ces incidents violents, qu'elles attribuent au désœuvrement de jeunes pris de boisson, ou encore à la "fuite" de certains juifs "pris de panique", qui cherchent à "s'embusquer".
(Freddy Raphaël, Les Juifs d'Alsace et de Lorraine de 1870 à nos jours pp. 117-119).

L'antisémitisme en 1936

La venue au pouvoir de Léon Blum et du Front Populaire suscite une vague d'antisémitisme dans toute la France. Celle-ci n'épargne pas l'Alsace, comme en témoigne le Rabbin Hirschler dans sa lettre à Alfred Wallach.

L'Alsace sous le régime nazi

La jeunesse hitlerienne sur la place Broglie

Le 1er septembre 1939, la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne nazie. En moins de 48 h, plus de 600 000 personnes en Alsace et en Moselle sont évacuées vers le centre et le sud-ouest de la France, avec 30 kg maximum de bagages par personne.

Ils subissent de longues heures d'attente, des trains bondés, des wagons à bestiaux?

En septembre 1939, après la déclaration de guerre, quinze dirigeants autonomistes dont les députés Rossé, Sturmel et Mourer, sont arrêtés sous l'inculpation d' "espionnage au profit de l'ennemi", mais, faute de temps, leur procès n'aura jamais lieu. Ils sont incarcérés à la prison de Nancy (d’où l’expression "les nancéens" ou "les Nanziger"). Ils seront libérés par Pétain après l’armistice de 1940, à la demande des nazis. De retour en Alsace, ils signent le Manifeste des trois épis, par lequel ils demandent le rattachement de l’Alsace à l’Allemagne.

e 19 juin 1940, les Allemands pénètrent dans Strasbourg et l'étendard à la croix gammée flotte désormais sur la cathédrale. Le 14 juillet 1940, les Alsaciens (hormis les Juifs) sont autorisés à rentrer chez eux. 70% de la population aura regagné ses foyers en janvier 1941, les autres préfèrent rester dans le sud de la France pour échapper au pouvoir nazi.

Hitler n'a jamais officiellement décrété l'annexion de l'Alsace et de la partie germanophone de la Lorraine, car il s'agit, pour lui d'un simple "retour dans le giron de la mère patrie". Mais pour cela, il faut "régénérer les Alsaciens-Lorrains". Le Gauleiter de Bade-Alsace, Robert Wagner, va s'y employer ; il s'est promis de germaniser l'Alsace en l'espace de cinq ans, et de la nazifier. Il va faire régner un régime de terreur, aidé par quelques milliers de collaborateurs locaux, essentiellement des ex-autonomistes issus d'une rupture avec les chrétiens démocrates dans les années trente, menés par leurs chefs libérés de la prison de Nancy.

Une première purification a lieu en juillet-août, et s'intensifie très fortement au mois de décembre. 22000 "indésirables" sont chassés : les tsiganes, les nord-africains, les asiatiques, ceux qui se sont battus avec les Républicains espagnols, les handicapés, les mendiants…Iil en est de même pour les quelques juifs qui sont demeurés dans le Haut-Rhin.

Toutes les rues de l'Alsace changent de nom : l'avenue de la Paix à Strasbourg devient l'avenue Hermann Göring ; l'avenue de la République à Colmar s'appelle l'avenue Adolf Hitler. On oblige même les citoyens à prendre les noms allemands, ce qui n'avait pas été le cas en 1871. Pour verrouiller l'administration alsacienne, on fait venir du pays de Bade des centaines de fonctionnaires qui sont des nazis convaincus et zélés. On place à la tête des Dernières Nouvelles d'Alsace un rédacteur en chef allemand, acquis à la cause des vainqueurs. Tous les employés des administrations sont contraints de remplir un questionnaire d'allégeance à l'Allemagne nazie. Toute la population est sous surveillance ; la violence devient l’expression du bon droit des vainqueurs.

Deux semaines après l'armistice, l'enseignement du français est interdit dans les écoles, puis dans les rues. L'adhésion obligatoire des écoliers aux organisations nazies, les Jeunesses hitlériennes HitlerJugend puis de tous les jeunes de dix à dix-huit ans, est imposée à partir de septembre 1940. Ils apprennent à se battre, à chanter des chants d’une violence inouïe qui excitent leurs instincts les plus vils. Ils doivent une fidélité sans faille au Führer et sont invités à dénoncer ceux qui ne suivent pas la ligne fixée par le Parti, même s’il s’agit de leurs parents. Les femmes, les jeunes filles, les sportifs, les musiciens, tous les secteurs professionnels sont eux aussi contraints de défiler au pas cadencé, drapeau hitlérien en tête.

Le 8 mai 1941, tous les jeunes - filles et garçons - de dix-huit à vingt-cinq ans doivent obligatoirement rejoindre le RAD, le service du travail nazi, véritable antichambre de la Wehrmacht. L'incorporation de force dans la Wehrmacht, puis directement dans la SS, est imposée en août 1942. Dans le même temps, près de 150.000 Alsaciens et Lorrains suspects de francophilie vont être "expulsés". Environ 30.000 personnes seront déportées en Allemagne dans des "villages de rééducation".

Le 21 mai 1941, les premiers déportés arrivent au camp de concentration du Struthof, le seul camp d'extermination installé sur territoire français, par décision expresse de Hitler. 10.239 personnes y seront assassinées, dont 4471 Français et 4500 Polonais.
On effectue une refondation de l’université de Strasbourg aux normes “aryennes”. On y donne aussi discrètement asile à quelques sinistres "scientifiques" comme l'anatomiste nazi August Hirt, qui s’adonnent à d’abominables expérimentations humaines sur des détenus.

Durant toute l'occupation, 130.000 Alsaciens et Mosellans seront envoyés essentiellement sur le front de l'Est, avec l'accord tacite de Vichy . 40.000 "Malgré-Nous" sont morts soit dans les combats, soit de misère, à Tambov, dans un camp soviétique de prisonniers de guerre.
Certes, il existe quelques réseaux de résistance, mais ils sont sporadiques et rapidement réprimés.

Pendant toute la période de l'annexion, l'Alsace est Judenrein : les juifs évacués en 1939 ou expulsés en 1940 sont réfugiés dans le sud de la France. Les nazis s'emploient à faire disparaître leurs traces et n'hésitent pas à saccager leurs cimetières, comme celui de Wintzenheim (Haut-Rhin) qui est totalement rasé. Les synagogues de Wissembourg, de Grussenheim, de Biesheim et de Hastatt sont détruites, et d'autres sont vandalisées.
La synagogue du quai Kléber à Strasbourg est incendiée plusieurs fois en septembre 1940 par un commando de la Hitlerjugend composé en partie d'Alsaciens, et ses vestiges seront abattus en mars 1941.

L'annexion prendra fin en 1944, lorsque les troupes alliées ont libéré la France. A nouveau le drapeau changera de couleur sur la flèche de la cathédrale de Strasbourg : les couleurs françaises y seront hissées le 23 novembre 1944. (2)

L'épuration


"La grande balayeuse franco-américaine"
Libération de l'Alsace en 1945 - gravure de Hansi
A la Libération, la répression est féroce : sur simple dénonciation, on enferme, on expulse sans jugement.
Au Struthof et à Schirmeck, dans les deux camps installés par les Allemands sur le territoire alsacien, des milliers de suspects sont internés, dont 300 enfants âgés de huit jours à quinze ans.
Les gardiens humilient et affament les prisonniers dont beaucoup n’ont pas encore été entendus par la justice.
Parmi les détenus alsaciens se trouvent certes des nazis convaincus et des collaborateurs ; mais d’autres n’ont rien de fanatiques : certains n'ont accepté des fonctions locales dans le parti nazi que pour épargner cette corvée au reste de la collectivité… Et beaucoup ont été arrêtés à la suite de dénonciations malveillantes... Le temps que l’affaire soit examinée, le jugement et peut-être l’honneur rendus, il a fallu subir des mois d’humiliation. De plus, outre les Alsaciens considérés comme suspects, des étrangers sont arrêtés, du simple fait de leur nationalité allemande et resteront plusieurs années enfermés dans l'un des camps, sans être jugés.

La plupart des ex-dirigeants autonomistes d’avant guerre (dont la totalité des "nancéens") font partie des prisonniers. Ils seront condamnés en 1947 à des peines allant de la condamnation à mort à l’emprisonnement ou à l’indignité nationale.
Ces internements dureront jusqu'en 1950. On trouve très peu de traces dans les livres d'histoire et/ou dans la recherche de ces camps d'après guerre. Mais l'épuration, qui s'achève en 1953 avec l'amnistie générale, reste encore une blessure vive pour beaucoup d'Alsaciens.

En 1953, le tribunal militaire de Bordeaux, jugeant le massacre des 642 habitants d’Oradour-sur-Glane, a condamné à la prison et aux travaux forcés treize "Malgré-Nous alsaciens" incorporés dans l’unité SS responsable du massacre. Le procès de Bordeaux et ses suites ont contribué à élargir la méconnaissance des Français sur l’histoire de l’Alsace et, en Alsace, il nourrit un sentiment d’amertume et d’incompréhension (3).

Retour des Juifs en Alsace

Ce retour est évoqué par Freddy Raphaël dans son ouvrage Les Juifs d'Alsace et de Lorraine de 1870 à nos jours pp. 208-209 :

"Environ quinze mille survivants juifs revinrent en Alsace et en Lorraine à l'issue de la seconde guerre mondiale. Ils s'établirent surtout dans les grands centres urbains. Les petites communautés déclinèrent, parachevant l'exode qui s'était amplifié après la victoire de 1918. Certaines cependant s'agrippèrent avec ténacité dans le paysage rural, s'efforçant de reconstituer la bourgade juive d'antan, et de maintenir la scansion "des heures et des jours". (…) Certains juifs alsaciens et lorrains ne rentrèrent pas au pays. Ils restèrent dans leurs lieux de refuge du centre et du sud de la France, de Clermont Ferrand, Limoges à Périgueux, Montpellier et Nîmes.
Le retour des survivants juifs d'Alsace et de Lorraine ne se fit pas dans l'allégresse. Il y avait trop de "disparus", les repères de leur vie collective étaient dévastés, quand ils n'avaient pas été rayés du paysage. Des synagogues avaient servi d'écuries pour les chevaux, des tombes avaient été utilisées pour paver des cours de fermes ou découpées pour restaurer les chaussées des villages. Les demeures avaient été pillées, parfois avec l'aide des voisins.
(…)
Se trouve presque entièrement oblitérée l'histoire heurtée du retour des survivants en Alsace et en Moselle. L'accueil fut parfois peu amène, voire brutal. Il y eut l'aveu de certains qui s'étaient emparés de meubles de leurs voisins juifs, et qui, après avoir prétendu qu' "ils avaient toujours été dans [leur] famille", s'excusaient en disant "Mais nous ne pensions pas que vous reviendriez." Il y eut ceux qui refusèrent de quitter l'appartement qui leur avait été attribué par les autorités nazies, et n'entendaient point le restituer à ceux qui avaient été contraints à l'exil. Dans certains bourgs, on n'hésitait pas, lors de la fête des anciens, à reprendre en chœur des chants nazis, tandis que des adolescents se plaisaient à exhiber leurs poignards gravés des initiales H. J. de la Jeunesse hitlérienne."

Les "Loups noirs"

Au milieu des nombreuses tombes juives profanées au cimetière de Quatzenheim (Bas-Rhin), une inscription "Elsassiches schwarzen wolfe" soit "Loups noirs alsaciens" a été découverte le 19 février 2019. Il s’agit d’une référence à un ancien petit groupe autonomiste et terroriste alsacien, actif de 1976 à 1981. Les "Loups noirs" ont été les auteurs d’un incendie dans l’ancien camp de concentration du Struthof, puis d'actes de vandalisme dans le même camp, d’une double destruction contre une croix de Lorraine à Thann, ainsi que d'un attentat à l'explosif contre le monument du maréchal Turenne à Turckheim. C'est la première et unique fois que l'activisme autonomiste alsacien a recours à la violence.

Lors de leur arrestation, le 14 octobre 1981, on a découvert avec stupéfaction qu'il ne s'agissait que de trois hommes au casier judiciaire vierge, la cinquantaine, actifs et socialement intégrés. La tête du groupe est Pierre Rieffel, distillateur dans le Val de Villé et ses acolytes, Ewald Jaschek et René Woerly.
Le procès s'ouvre le 12 juin 1982 à Mulhouse. Il relance le débat sur la perte de l'identité alsacienne. Il va aussi permettre de faire la lumière sur le passé des Loups Noirs, passé douloureux car ils ont été victimes, eux ou leurs proches, de l'épuration. C'est cela qui explique en grande partie le ressentiment qu'ils ont eu à l'égard de la France. Ils revendiquent aussi le droit de parler alsacien.
Les prévenus sont condamnés à des peines de prison allant de 7 mois à 3 ans ainsi qu'à verser des dédommagements à hauteur d'un million de francs au bénéfice du Trésor public et de la ville de Thann.

Pierre Rieffel, dans une interview en 2011, se défend d'être un néonazi : il dit avoir été dégoûté par la manière dont l'histoire du Struthof était traitée dans son musée, car seul le camp de concentration de nazi était évoqué, sans aucune trace du camp d'internement français destiné aux 1100 Alsaciens. Les Loups Noirs ont participé aux mouvements revendicatifs anti-français et se sont de plus en plus radicalisés jusqu'à leur arrestation, assistant à des réunions de groupuscules néonazis en Allemagne. Dans son interview, Rieffel lui-même avoue que s'il avait apprécié sa jeunesse au sein des Jeunesses hitlériennes, les nazis étaient pour lui des fanatiques dont il n'aimait guère l'idéologie : "on pensait à notre arrestation, que nous sommes guidés par l’extrême droite et les Allemands. Il n’y avait rien du tout. On n’avait rien à voir avec les nazis. C’est nous l’Alsace". Il ajoute qu'il se sent aujourd'hui étranger dans son propre pays. Il affirme aussi que son mouvement n'avait rien d'antisémite, et se dit choqué de voir le nom des Loups noirs associé à la profanation du cimetière israélite de Quatzenheim et aux croix gammées qui souillent les tombes.

L'attentat contre la statue du maréchal Turenne, qui est la bête noire des autonomistes, veut commémorer le passage des troupes de Louis XIV, puis l'annexion de la région, qui ne se sont pas effectués sans heurts, massacres, viols, destructions... Le lendemain de l'explosion, les préfets du Haut-Rhin et du Bas-Rhin ont reçu chacun deux lettres, une en français, l'autre en allemand. Celle en français critique violemment "l'assimilation et l'exploitation de [la] patrie alsacienne", tandis que celle en allemand exige l'apprentissage de l'allemand dès la maternelle.
La nuit du 16 mars 1981, les Loups Noirs font sauter le monument du Staufen (sommet surplombant la ville de Thann), une croix de Lorraine en béton de 12 mètres de haut en hommage à la Résistance alsacienne, dont la première pierre avait été posée par le Général de Gaulle. Un nouveau monument, fidèle à l'original est rapidement élevé grâce au succès de la souscription publique. Mais le 20 septembre 1981, l'alarme devant protéger le monument n'ayant pas encore été installée, le groupe en profite et fait sauter la croix pour la seconde fois. En 2015, un groupe autonomiste qui déclare s'inscrire dans la lignée des Loups Noirs, vandalisera à nouveau cette croix.

Certes il ne s'agit que d'un groupuscule marginal dont l'action a été rapidement réprimée, mais il a laissé un impact très vif dans l'imaginaire des autonomistes alsaciens. Un drapeau avec un loup avait été aperçu dans des manifestations contre la fusion de l’Alsace avec la Lorraine et la Champagne-Ardenne au moment de la réforme territoriale. En juillet 2018, Pierre Rieffel a été invité à faire une conférence au bar Arcadia géré par le Bastion social (mais il a annulé sa venue).

Persistance du stéréotype

Antisémitisme en Alsace - 1990

Reportage de l'émission : Résistances en Alsace, où la banalisation de l’antisémitisme est installée depuis longtemps. Les actes de vandalisme antisémite sont nombreux. Jean Bloch, président de la communauté juive de Wissembourg raconte la dernière profanation d’une trentaine de tombes dans le dernier cimetière juif qui a eu lieu quelques jours avant celle de Carpentras.
Sur la place de Strasbourg où a été rasée la synagogue, très peu de signes en rappellent les faits.
Freddy Raphaël, doyen de la faculté des sciences humaines de Strasbourg explique qu’un gros travail doit être fait pour étudier cette période sans accuser quelqu’un, régler ces compte, mais pour expliquer les processus du régime totalitaire, l’utilisation de toutes les petites mains pour arriver à l’horreur.
Dans la campagne alsacienne, on rencontre Alain Lévy, qui continue le métier de ces ancêtres marchand de bestiaux. Les paysans avec qui ils travaillent ne connaissent pas l’histoire de son peuple et le pourquoi de son métier. Plusieurs agriculteurs interrogés pensent que "c’est parce que les juifs sont de bons commerçants". La réalité est tout autre : les lois antisémites interdisaient aux juifs de posséder de terre. Ils se sont donc tourner vers le commerce du bétail.
Cependant, les juifs alsaciens ont été expulsés en 1940 par les nazis. Parmi ceux qui ont survécus à la guerre, très peu sont revenus en Alsace, ce qui n’empêche pas le FN de remporter toutes les élections de Mundolhseim, petite ville rurale. Un électeur avoue clairement qu’il y a "encore trop de juifs, que ces gens-là traficotent mais ne possèdent rien". Une électrice s’interpose, rétorquant que "tout cela suffit et que l’acharnement dont les juifs redeviennent la cible est le fait d’une jeunesse qui n’est au courant de rien, qui ne connaît rien.."
Production : Antenne 2 - Journaliste : Muriel Bastien
Participants : Noël Mamère - Freddy Raphaël
En novembre 1976, Freddy Raphaël , avec l'aide de quelques étudiants en sociologie, mène une enquête dans une petite commune du vignoble alsacien (environ 300 habitants, presque exclusivement catholiques), afin de dégager le portrait du Juif qui prévaut dans l'imaginaire collectif de ce village, où ne résident plus, à l'heure actuelle, que deux familles juives. Or, ce qui a caractérisé pendant longtemps ce village, c'est la présence d'une importante communauté juive, au point que juifs et chrétiens l'appelaient non pas Oteheim (c'est le nom fictif par lequel il le désigne) mais "Juteheim", le "village des Juifs".

Les personnes interrogées mentionnent l'accoutrement des juifs, qui les rapproche des Bohémiens, et leur saleté repoussante. "On les appelait "Schtengiger Jud" ("Juif puant") "parce qu'ils étaient toujours sales". . . De même, on oppose constamment la fonction noble, celle du travail dans les vignes et dans les champs, à la fonction méprisable et honnie : "faire des affaires".
Les juifs ne veulent pas se salir les mains, et répugnant à l'effort, ils font faire des études à leurs enfants pour qu'ils puissent "se lancer dans le commerce". S'ils accordent une telle importance aux études c'est aussi parce que "n'ayant pas de vraie patrie, ils sont internationaux" ; d'où l'importance également de l'étude des langues. Leur seule patrie "c'est là où il leur est possible de faire des affaires", et à cette fin ils sont prêts à brader, sans scrupules ni gratitude aucune, la communauté qui les a accueillis.

L'antisémitisme d'Oteheim prétend démasquer des juifs qui dissimulent sous leur apparente conformité aux normes du village, dans lequel ils se veulent pleinement intégrés, une radicale différence. Derrière leur apparence de "wie unser einer" ("comme chacun d'entre nous") ils poursuivent la même entreprise d'exploitation que leurs ancêtres. D'ailleurs, ils se soutiennent tous et s'entraident quand il s'agit de tromper le chrétien : "D'Juda schaffa séch enander énd Hand".

Les chercheurs sont aussi être frappés par la persistance du fantasme sexuel, qui présente le juif comme un être lubrique dont "le plus grand plaisir" est de déflorer le jeune chrétienne innocente. Ils font aussi mention de la présence d'un thème scatologique: celui du juif qui se complait à faire ses besoins en public, infligeant ce spectacle "écœurant" aux villageois. Le juif est à la fois dérisoire et inquiétant parce qu'il est autre.

Un autre volet de cette négation des juifs est ce que F. Raphaël appelle "la construction d'un oubli" : dans les villages désertés par les communautés israélites depuis la seconde guerre mondiale, leur présence est effacée, même dans le souvenir des habitants. Les pierres des cimetières dévastés par les nazis sont réutilisés pour la construction, les synagogues désaffectées sont transformées en hangar, ou en salles de cinéma sans qu'il soit fait mention de l'origine du bâtiment.
Mais il faut noter que cette tendance tend aujourd'hui à s'inverser. Sous la poussée du tourisme, notamment à l'occasion des Journées du Patrimoine, bien des communes cherchent à faire revivre les traces juives dans leur environnement.

Cette dénégation de la présence juive historique se traduit aussi par ce que les dirigeants de la communauté juive appellent "l'omerta" : il est quasi-impossible d'identifier les auteurs des profanations de cimetières, et malgré le déploiement d’importants moyens humains et techniques, les auteurs n’ont pas encore été identifiés. Ceci est dû au "silence complice" de certains habitants.
"Il y a zéro témoignage, même anonyme, ce qui est inhabituel en effet", confie Jean-Luc Marx préfet du Bas-Rhin et du Grand Est , tout en évoquant "l’histoire compliquée et paradoxale" de l’Alsace, à la fois "terre d’accueil" et "terre de rejet", ballottée au fil des siècles entre deux pays et annexée par l’Allemagne nazie entre 1940 et 1944 (Le Monde, 23 décembre 2019).
"Après chaque profanation, il n’y a pas d’approbation de la collectivité environnante mais une volonté de se terrer dans le silence" déclare Freddy Raphaël.

Les concerts néonazis

Face aux restrictions et à la médiatisation auxquelles ils sont exposés en Allemagne ( au-delà d'un certain nombre de personnes réunies dans une salle, arborer des emblèmes nazis ou assimilés est illégal, même dans un cadre privé), les néonazis ont trouvé une parade depuis des années pour faire la fête : traverser les frontières. En France, l'Alsace et la Lorraine sont des destinations prisées. Les néonazis de toute l’Europe profitent d’une moindre surveillance et d’une législation moins stricte en France. Malgré les appels à l’aide des maires concernés par ces événements, aucune mesure n’a été mise en place pour freiner l’arrivée de néonazis, avides de fêtes en Alsace et en Lorraine…

Le samedi de Pâques 2014, quelque 200 néonazis venus principalement d'Allemagne ont fêté clandestinement le 125e anniversaire de la naissance d'Hitler dans la salle communale d'Oltingue (Haut-Rhin), près des frontières allemande et suisse, au grand dam de la mairie, trompée sur l'objet de la soirée. "C'est déjà arrivé en Alsace", reconnaît du bout des lèvres la gendarmerie.
Les élus locaux sont plus embarrassés quand les néonazis, parfois via des "camarades" français, louent des salles communales sous un prétexte fallacieux. Avant Oltingue, ce genre de mésaventure était déjà arrivé, par exemple à Schleithal (Bas-Rhin), en 2008, ou à Rohrbach-lès-Bitche (Moselle), en 2011. Les JN, les jeunesses du parti allemand d'extrême droite NPD, s'étaient également réunies dans le Bas-Rhin, à Hatten, en 2011, et à Salmbach, en 2012. La même année, plus d'un millier de néonazis venus en majorité d'Allemagne avaient fait la fête dans un hangar privé loué pour l'occasion à Toul (Meurthe-et-Moselle), après avoir été empêchés au dernier moment de louer la salle polyvalente de Volmunster.

L’ultradroite de toute l’Europe organise de plus en plus d’événements dans l’Est de la France, en particulier en Alsace et en Lorraine. La mouvance néonazie Hammerskin a encore organisé un concert début novembre 2019 à Plaine (Bas-Rhin). 250 skinheads ont ainsi pu écouter le groupe "Kraft durch Froide", dont les paroles oscillent entre racisme et apologie de certains dirigeants du IIIe Reich…
Ces réunions, sans aucun doute, attirent de jeunes alsaciens qui s'identifient aux idées néonazies. Certains concerts sont même organisés par les alsaciens de souche pour les participants allemands. (4)

Mouvements alsaciens d'extrême droite

"Il n’est pas impossible que nous assistions à la résurgence d’un fond antisémite autonomiste qui a très fortement existé entre les deux guerres", dit Roland Ries, maire de Strasbourg. Plusieurs murs de la ville ont également été couverts de tags antisémites ces derniers mois. (Le Monde 23-12-19). Mais l'extrême droite, aujourd'hui, a pour particularité de s'attaquer à la fois aux Juifs et aux migrants.

Bastion social était un mouvement néofasciste français, créé en 2017 par d'anciens membres du Groupe union défense (GUD), à Lyon, où se concentraient ses actions. Il comptait entre vingt et trente membres actifs et défendait l'idée de la préférence nationale. Il utilisait l'aide humanitaire comme vecteur de propagande, offrant par exemple des repas chauds à des sans-abri à condition qu'ils soient "français de souche". Le groupe prônait "le ré-enracinement contre le déracinement, la remigration contre l’immigration" et tenait un discours xénophobe et antisémite. Il avait reçu le soutien de certains cadres du Front national. Il se définissait lui-même comme "nationaliste-révolutionnaire", opposé à l'ultralibéralisme, à l' "immigration de masse" ainsi qu'à l' "assimilation" des immigrés, qu'il jugeait impossible.
Le groupe recrutait surtout dans les milieux étudiants et chez les adultes parfois abusés par ses prétentions à l'aide sociale. Il était très actif à Strasbourg et dans les environs, où il était appelé "Solidarité Argentoratum" (le nom antique de Strasbourg) se fixant le but de "promouvoir les traditions locales".

En décembre 2017 il avait ouvert un bar identitaire, l'Arcadia, à Strasbourg, qui a été fermé un an plus tard, sous la pression des militants antifascistes. Puis ils ont occupé illégalement une maison alsacienne dans la commune d’Entzheim. Pour "réenraciner la jeunesse alsacienne", le Bastion social Strasbourg avait lancé une nouvelle organisation en juillet 2018 : "Die Heimat" ("chez soi"), pour proposer des activités touristiques et culturelles. Le groupe a cherché à s'infiltrer dans le mouvement des Gilets jaunes.
En septembre 2018, Valentin Linder, le président de la section strasbourgeoise a été nommé à la tête du mouvement pour toute la France. Valentin Linderest très proche des hooligans nationalistes des Strasbourg Offenders, qui ont attaqué des supporters du club israélien du Maccabi Haïfa : ils sont parvenus à voler plusieurs écharpes du club de football israélien en marge de la rencontre d’Europa League, disputée le 25 juillet 2019 dans le stade de la Meinau, en arborant notamment un drapeau à croix gammée, certains faisant le salut nazi.

Le 20 février 2019, le président de la République Emmanuel Macron annonce, devant le Conseil Représentatif des Organisations Juives de France, la dissolution du groupuscule identitaire Bastion Social. La dissolution du groupe devient effective le 24 avril 2019.
Mais à peine dissous, le Bastion Social réapparaît à Strasbourg avec un nouveau nom, "Vent d’Est". Son nouveau vernis écologiste s’articule avec la défense de la culture alsacienne. Une nouvelle manière de faire oublier ses liens avec le GUD et le Front National.

Profanations de cimetières

Le président Macron au cimetière juif de Quatzenheim.
A sa droite, Maurice Dahan, président du consistoire israélite du Bas-Rhin
On note une évolution dans le profil des profanateurs de cimetières entre 2015 et 2019.
En 2015, cinq adolescents, âgés de 15 à 17 ans, avaient été placés en garde à vue pour avoir cassé et renversé près de 200 tombes au cimetière juif de Sarre-Union, en février 2015. Des jeunes du coin, dont le mobile antisémite avait été confirmé par le procureur de la République Philippe Vannier, qui évoquait des gestes comme "des saluts nazis" et des "crachats sur des étoiles de David" durant les profanations. Ils avaient été condamnés à des peines de huit à dix-huit mois de prison avec sursis.

Mais leur profil et leur passage à l'acte n'a rien à voi avec ce qu'il s'est passé en 2019. Cette fois, les stèles n'étaient pas cassées mais taguées avec des inscriptions pointues, précises, qui font références pour la plupart à des thèses néonazies. Par exemple, on retrouvait l'inscription "le Plan Kalergi" taguée sur des dizaines de tombes à Quatzenheim, en février 2019. Elle fait référence à une théorie du complot, très populaire sur les réseaux sociaux, qui porte sur la disparition programmée de la population européenne blanche. Autre sigle : Z.O.G (Zionist Occupation Government) , du nom d'une thèse antisémite sur l'existence d'un complot juif inscrit sur une stèle du cimetière d'Herrlisheim en décembre 2018. Les indices tendent à démontrer qu’il s’agit d’un petit groupe d’adultes politisé et organisé, qui connaît bien la région et maîtrise la littérature d’extrême droite. En témoignent les inscriptions en lettres majuscules rouges découvertes sur les murs de la mairie du village de Rohr (350 habitants) au petit matin du 26 novembre, soit une semaine seulement avant la profanation du cimetière de Westhoffen : "Cim juif Westhoffen EWK", pour "European White Knights" ("chevaliers blancs européens"), un mouvement issu du Ku Klux Klan, qui a pour principal objectif de traquer les migrants.

Toutefois, les cimetières juifs ne sont pas les seuls victimes de ces déprédations :
Depuis 1984, trente profanations ont été dénombrées en Alsace. La première remonte à septembre 1984, quand le cimetière de catholique de Gerstheim a été vandalisé à deux reprises. La dernière profanation en date est celle de Westhoffen, le 3 décembre 2019.
Vingt-six profanations ont eu lieu dans le Bas-Rhin. Ce sont les sépultures israélites qui ont été la cible des dégradations dans la moitié des cas - sont ensuite visés les cimetières catholiques et/ou protestants (35%) et musulmans (15%).
Strasbourg est la commune la plus souvent touchée depuis 1984 : des cimetières y ont été profanés deux fois en 2004, à trois reprises en 2010 et une fois en 2019.
D'autres communes ont été plusieurs fois victimes de ces actes : Gerstheim et Niederhaslach, chacune frappée deux fois à quelques jours d'intervalle, en 1984 pour la première, en 2004 pour la seconde. Mais les noms de certains villages alsaciens ont plus durablement marqué les esprits, à la suite du retentissement national qui a suivi les profanations. C'est le cas d'Herrlisheim-près-Colmar, dont le cimetière juif a été vandalisé en 1992 et en 2004, et encore plus particulièrement de Sarre-Union, théâtre de trois profanations : en 1988, 2001 et 2015.

De plus, le problème dépasse largement le périmètre alsacien. Dans un article du 12 février 2019, BFM TV rapporte que, à l'échelle de tout le pays, "selon un bilan du ministère de l'Intérieur, en 2017, ont été dénombrées 978 atteintes aux édifices religieux et aux sépultures, dont 878 contre des lieux chrétiens", soit une moyenne de près de trois par jour, généralement peu médiatisées.

Freddy Raphaël, tout en affirmant que "Les tags racistes et les profanations de cimetières qui se multiplient en Alsace sont le fait d’un phénomène complexe avec des explications multiples", propose néanmoins une piste pour comprendre ces événements : "Il y a une situation globale qui n’est pas propre à l’Alsace : le désir de mettre en scène le refus de l’état du pays et de la société, un refus du désordre établi. Il y a un sentiment très profond de déclassement des classes moyennes, des disparités sociales qui ne cessent de se renforcer (…) L’histoire ne se répète peut-être pas, mais je pense qu’elle bégaie. L’idéologie nazie a pu prospérer dans la société non pas du fait du prolétariat mais du fait des classes moyennes qui étaient bloquées de toute perspective d’ascension sociale et craignaient un déclassement." (DNA 5 janvier 2020).

Il semble donc que ces dégradations de lieux hyufs en Alsace, ne soient qu'un aspect d'un phénomène généralisé : un malaise causé par la perte d'identité et la crainte de l'avenir.Mais cela ne signifie pas qu'il faille renoncer à lutter contre ces manifestations anti-juives en tant que telles. C'est le rôle de la communauté juive et de ses dirigeants, comme l'exprime le grand rabbin Harold Weill au cimetière de Quatzenheim, en présence du président de la République : "Aucune de vos actions n'effacera notre présence et notre engagement plus que millénaire. Votre volonté d'effacer jusqu'au moindre souvenir de notre histoire fait pâle figure devant notre propension vivre et à eester unis
Non
, la France ne vous appartient pas. Elle exècre ce que vous incarnez et les valeurs au nom desquelles vous agissez.
Non, vous ne ferez pas de nous des juifs honteux, soumis, résignés.
Non, vous ne parviendrez pas à ternir notre joie de vivre et notre fierté d'appartenir à cette République. à voir le drapeau français flotter harmonieusement sur le parvis de notre majestueuse grande synagogue de Strasbourg.
Non, vous n'aurez pas raison de notre détermination à exister plus que jamais.
Les morts de Quatzenheim, que leur souvenir soit béni, se moquent de votre lâcheté. Leurs âmes saintes s'associent aujourd'hui à nos prières Des prières dont la puissance dépasse de loin la petitesse de vos actes.
Non, nous ne sommes pas non plus naïfs et ne nous habituerons pas à ces profanations. Nous les combattrons et les éradiquerons jusqu'à la dernière rentre elles." (cité par Echos-Unir, avril 2019).

L'islam en Alsace

Selon le Conseil régional du culte musulman d’Alsace, il se trouve dans la région, entre 150 000 et 200 000 musulmans (en 2015) qui célèbrent au moins les grandes fêtes de l’islam dans les 120 lieux de culte recensés en Alsace. Les musulmans arabes, turcs et africains représenteraient 10 % de la population alsacienne. A Mulhouse ils constituent plus de 25% de la population !

Tag sur le mur de la synqgogue de Mulhouse

Les responsables des communautés musulmanes, en Alsace plus qu'ailleurs en France affirment leur fidélité à la République et leur volonté de partage avec les autres religions. On a pu dire qu'il s'agissait d'un modèle d'intégration, soutenu par les autorités municipales. Le grand rabbin de Strasbourg, René Gutman, a été invité à prononcer un discours pour l'inauguration de la grande mosquée de la ville. Pendant le festival des "Sacrées journées", qui a lieu chaque année, des chorales juives se produisent à la grande mosquée de Strasbourg.

On peut donc penser que les agressions antisémites commises par des membres de la communauté musulmanes proviennent de jeunes marginaux, radicalisés, comme c'est le cas dans toute la France. Elles ont pour particularité de faire écho au conflit israélo-palestinien.

En 2004, des musulmans radicaux défilent dans les rues de Strasbourg, derrière Mohamed Latrèche, fondateur du Parti des Musulmans de France, aux cris de "Morts aux juifs".

En janvier 2009, Des inscriptions proclamant "A mort Israël", "Vive la Palestine" et "Nique la France" ont été retrouvées sur la synagogue de Mulhouse.

On rapporte plusieurs cas de juifs attaqués et molestés dans la rue. Le plus grave d'entre eux est celui de Shalom Lévy, Juif Loubavitch de Strasbourg qui a été grièvement blessé au couteau le 19 août 2016. La lame de 30 centimètres l'avait touché au rein et au foie, maisLa victime avait réussi à prendre la fuite. "Il ne s’en est jamais bien remis, ni physiquement, ni psychologiquement. C’était pourtant un homme solide, boucher de profession, qui venait tout juste de prendre sa retraite", a dit son avocat. Décédé le 31 décembre 2019 à l'âge de 65 ans, il est enterré en Israël.
Son assaillant, un musulman âgé de 45 ans au moment des faits, et qui a crié "Allah Akbar" durant l’attaque, avait déjà attaqué un quadragénaire juif à Strasbourg en 2010. Il a été reconnu "pénalement irresponsable" pour les deux affaires, car atteint de troubles psychiatriques...

On sait que l'islam radicalisé ne s'oppose pas seulement à l'existence des juifs, mais à celle de tous les non-musulmans, selon les prêches des imams venus de l'étranger, dans des mosquées non-officielles. Et la France est encore en deuil après les attentats meurtriers perpétrés en 2015 par des membres de l'organisation terroriste État islamique qui avaient reçu l'ordre de déstabiliser leurs lieux de résidence.
Strasbourg n'a pas été épargnée par cette vague d'attentats : le 11 décembre 2018, le marché de Noël a subi un attentat terroriste islamiste perpétré par Chérif Chekatt, qui avait prêté allégeance à l'État islamique. Il avait ouvert le feu, tuant cinq personnes et en blessant onze autres. Bien sûr, il ne s'agit pas d'une agression antisémite, mais elle indique la présence d'éléments radicaux qui pourraient mettre en danger la communauté juivem comme cela s'est produit à Toulouse et à Paris.

Lueurs d'espoir ?

Evidemment on aurait de croire tort de croire que ce qui a été décrit plus haut reflète l'attitude l'ensemble de la population alsacienne ; il ne s'agit que de groupuscules malfaisants mais isolés, et souvent combattus par les mouvements antifascistes tels que l'Action Antifasciste Mulhouse - Haut-Rhin ou la Brigade Antifasciste de Strasbourg

Les Juifs ont toujours eu des amis en Alsaces, tels que le pasteur Jean-Frédéric Oberlin (1740 - 1826), et plus près de nous des Justes parmi les Nations tels que Charles Altorffer, ancien maire de Strasbourg, ou le Dr. Adélaïde Hautval. La voie qu'ils ont tracée est suivie à présent par des associations œcuméniques, comme l'Association œcuménique Charles Péguy à Strasbourg, Culture et Religions à Saverne, Bible et Culture à Mulhouse, ou l'Amitié Judéo-Chrétienne à Colmar. A Strasbourg l'entente entre les principaux responsables des trois communautés religieuses, chrétienne, musulmane et juive, est exemplaire ; elle repose sur le respect mutuel et la conviction d'un enrichissement réciproque.


Alsace : des "veilleurs de mémoire" pour protéger les cimetières israélites.
A ces amis, s'ajoutent les "veilleurs de mémoire" : il s'agit de bénévoles, répartis dans le département du Haut-Rhin, qui sont devenus les anges gardiens de cimetières juifs alsaciens, et ce mouvement s'étend à présent au Bas-Rhin. Aucun n'est juif, mais tous considèrent que le vivre-ensemble doit être protégé. "C’est notre patrimoine, c’est notre histoire" : pour Lionel Godmet, professeur de religions, effectuer des rondes dans le cimetière juif de Jungholtz est un "engagement citoyen".
Un autre veilleur, Bertrand Fellmann estime qu' "on s'attaque à la démocratie actuellement. Et peut-être qu'avec des gens comme nous on va arriver à combattre tout çà, avec nos petits travaux, nos petits gestes, nos petites allées et venues dans les cimetières, notre petite surveillance."

Même le nouveau mouvement nationaliste alsacien, Unser Land, se défend d'être antisémite, comme en témoigne son communiqué, publié après la profanation du cimetière de Westhoffen : Les dégradations de caractère antisémite sont certes plus fréquemment déplorées en Alsace que dans d’autres régions, mais cela s’explique non pas par une particularité ethnique sur un prétendu fond généralisé d’antisémitisme, mais simplement pour des raisons statistiques : l’Alsace a été et reste une terre d’accueil pour les Juifs, comme elle l’a été pour les protestants chassés de France. Il existait en Alsace un judaïsme rural spécifique. Des villages bien marqués par la culture juive ont prospéré. Cimetières juifs et synagogues sont partout présents dans nos paysages et appartiennent à notre patrimoine commun.
L’Alsace n’a aucun problème, bien au contraire, avec la communauté juive dont la langue, le judéo-alsacien, interagit avec l’Elsasserditsch.
Elle a simplement un problème avec l’antisémitisme dont se parent la bêtise et la violence de certains individus qui ne sont quasiment jamais identifiés et qui ne sont en rien représentatifs de la population. Elle a surtout un problème avec une pseudo élite repliée sur elle-même et ses seuls intérêts, acharnée à nier et effacer la réalité alsacienne, qualifiée de "fantasmée"…, et insultant son propre peuple par des amalgames honteux.

On assiste aussi à la naissance d'un nouveau phénomène encourageant : des universitaires non-juifs commencent à faire des recherches sur la présence juive en Alsace. C'est le cas de Laurence Jost-Lienhard, professeur d’histoire-géographie au Lycée Adrien Zeller de Bouxwiller, qui a entrepris avec ses élèves un travail approfondi sur l'histoire de sa région pendant la Shoah. C'est aussi le cas de Nicolas Laugel, qui a analysé Le Bulletin de nos Communautés, témoin et instrument de la reconstruction de la communauté juive d’Alsace-Lorraine dans l’immédiat après-guerre.

Au niveau national, on note aussi plusieurs pas dans la bonne direction :

En guise de conclusion

La spécificité de l'antisémitisme alsacien est fonction de  la spécificité de la province elle-même. En moins d’un siècle, l'Alsace a changé cinq fois d’appartenance : française en 1870, elle devient allemande jusqu’en 1918, avant de redevenir française de 1919 à 1940. Un nouvel épisode allemand marque son histoire entre 1940 et 1945 avant qu’à la suite de la capitulation allemande, l’Alsace redevienne française pour de bon. "L’Alsace a une histoire et une culture singulières, celles d’un pays des marges, de l’entre-deux. Cette culture se caractérise à la fois par, à certains moments, une culture d’accueil, et à d’autres moments par des tentatives d’éradication" (F. Raphaël).

Aujourd'hui, la région se trouve au cœur de l'Europe. C'est un lieu de passage,  et un lieu  de tourisme, qui favorise la mise en avant du  folklore au détriment de la construction d'une identité réelle.
C'est cette incertitude identitaire qui favorise la montée des mouvements extrémistes avec leur composante antisémite. Pour y faire face, il faudrait effectuer un véritable travail de mémoire, qui sera peut-être rendu possible aujourd'hui par le fait que la génération qui a connu le nazisme et les dérives de l'épuration est en train de disparaître. C'est à leurs enfants de se confronter à  ce passé douloureux, afin de pouvoir construire un "vivre ensemble" qui permettrait d'intégrer pacifiquement toutes les communautés qui composent l'Alsace aujourd'hui.

D'autre part, depuis le début du 21ème siècle, l'Europe dans son ensemble connaît des mutations profondes et irréversibles. Aussi c'est avec un œil neuf qu'il faut considérer le problème de l'antisémitisme, sans s'appuyer toujours sur le narratif du passé : l'extrême-droite française s'attaque à la fois aux migrants et aux juifs, les islamistes fanatiques s'attaquent à la fois aux français et aux juifs... Quant à la communauté juive, pour assurer sa sécurité, elle devrait redevenir une vraie communauté, comme c'était le cas au lendemain de la seconde guerre, et mettre de côté ses dissensions et ses différences.


Antisemitisme Judaisme alsacien Histoire

© A . S . I . J . A .