Peste, destruction des Juifs, et
changement dans le gouvernement de la République de Strasbourg.
Vicomte Al. de Bussierre
Extrait de FRAGMENTS DE5 CHRONIQUES D'ALSACE.
(SCÈNES DU XIV SIÈCLE.)

Cet article a été écrit à la fin du 19ème siècle

CHAPITRE I
Persécutions antérieures contre les Juifs.

Peste et persÚcution des Juifs en Europe
Deux siècles à peu près avant l'époque où se passèrent les évènements dont nous allons faire le récit, des fanatiques avaient prêché en Allemagne l'extirpation des Israélites.
A partir de ce temps, la haine, dès longtemps vouée aux Juifs par toutes les classes de la société, était devenue de plus en plus violente.
L'usure qu'ils pratiquaient sur une vaste échelle et la disparition de plusieurs enfants, qu'on les soupçonnait d'avoir assassinés pour en mêler le sang à leurs sacrifices, les avaient rendus les objets de l'exécration générale. On croyait en quelque sorte faire une œuvre agréable à Dieu en les persécutant, en les accablant d'injures et de mauvais traitements, et lorsque de grandes calamités affligeaient l'humanité, on était disposé à offrir en holocauste à la colère divine les descendants de cette race marquée du sceau de la réprobation.

La situation des Juifs fut aggravée par un fait arrivé en 1337. Un chevalier de Saint-Jean, dont ils avaient tué le frère dans une rixe, s'était engagé par serment à tirer une éclatante vengeance de tous les coreligionnaires des assassins, et par ses prédications furibondes en diverses parties de l'Allemagne il était parvenu à attacher beaucoup de monde à sa cause.

Parmi ses partisans les plus exaltés se trouvaient trois Alsaciens, nommés, le premier Vetter Toms, le second Unbehoven , le dernier Zimberlein (1). Unbehoven était né à Dorlisheim , Zimberlein à Andlau, Toms était de la Haute-Alsace ; ils se donnaient à eux-mêmes le surnom de Armleder ou rois Armleder (2), parce qu'ils avaient coutume de porter de larges courroies au bras. Ces hommes affirmaient que le Seigneur leur était apparu et leur avait ordonné de venger sa mort, en extirpant les Juifs. Leur irritation tenait de la démence (3) ils réunirent un petit corps d'armée à Dorlisheim , en mai 1337 ; dirigée par eux et munie de faux, de bûches, de bâtons, la croix et la bannière en tête, cette bande parcourut l'Alsace, brûla et égorgea les Juifs au nom de Dieu, et massacra enfin plus de quinze cents Israélites à Ensisheim et à Rouffach.

Beaucoup de ces malheureux se réfugièrent à Colmar (4).
Les Armieder menacèrent d'assiéger la ville, si elle ne les leur livrait. Une foule d'hommes sans aveu se joignirent encore à la horde , commandée par Toms, Unbehoven et ZimberIein ; les uns croyaient en effet se rendre agréables à Dieu de cette façon , les autres étaient animés d'un violent ressentiment contre les usuriers juifs ; les derniers enfin considéraient les dépouilles des Israélites comme un appât très séduisant et un moyen rapide et infaillible d'acquérir de la fortune. Les magistrats de Colmar se déclarèrent courageusement les protecteurs des persécutés ; l'armée ennemie dévasta alors la contrée environnante ; elle prenait déjà des dispositions pour s'emparer de la ville et la livrer au pillage, lorsque l'empereur Louis de Bavière accourut lui-même en Alsace et dispersa les assassins. Mais, tandis que ce prince paraissait disposé à écouter les plaintes des Juifs et à les prendre sous sa protection , son épouse, Marguerite de Hainaut, en témoigna du mécontentement; elle partageait les sentiments de l'époque contre les enfants d'Israël. Louis de Bavière céda, s'éloigna et abandonna ces derniers à leur sort.

Aussitôt les Armleder réunirent pour la seconde fois leurs adhérents et se disposèrent à recommencer leurs affreuses expéditions ; de nouveaux massacres eurent lieu aux environs de Colmar, à Mulhouse, à Rouffach et en divers lieux. Alors Berthold de Buscheck, évêque de Strasbourg, forma (21 mai 1338) une confédération avec plusieurs villes et seigneurs du. pays pour le maintien de la paix publique. On déclara hors la loi les Armleder et quinze de leurs principaux adhérents, et l'on publia en Alsace que ceux qui se joindraient à eux ou qui leur prêteraient du secours seraient traités en ennemis. Ces mesures énergiques forcèrent les persécuteurs à se disperser et à se tenir tranquilles.

L'effervescence avait été ainsi momentanément calmée, mais la haine était restée au fond des cœurs. Elle éclata avec plus de fureur que jamais quelques années plus tard, lorsque les masses ignorantes et grossières crurent avoir de nouveaux motifs d'aversion et d'horreur contre les Israélites et virent en eux les auteurs de nouveaux forfaits. Nous ferons connaître au chapitre suivant la cause prochaine de cette seconde levée de boucliers.

CHAPITRE II
Peste de 1348. — Accusations formulées contre les Juifs. — Leurs conséquences.

Une violente secousse de tremblement de terre se fit sentir en Alsace le 15 janvier 13,8. Peu de semaines après, on reçut à Strasbourg d'effrayantes nouvelles d'Allemagne, de France et d'Italie : d'épouvantables phénomènes naturels avaient ravagé ces contrées, l'ordre des saisons y semblait renversé ; des maladies contagieuses y décimaient les populations. Les missives qui contenaient ces terribles détails répandaient la consternation dans notre province, et on commença à craindre qu'elle aussi ne devint prochainement le théâtre de sinistres événements.

La peste qui, bientôt après, se répandit sur le monde entier, avait ravagé d'abord l'Asie , à ce que nous apprennent tous nos anciens historiens (5). La Chine avait été son premier foyer; la maladie s'était développée à la suite d'une série d'années malheureuses, pendant lesquelles la sécheresse, les inondations, les tremblements de terre et le fléau des sauterelles avaient détruit toutes les ressources dans le Céleste-Empire. Après y avoir enlevé plus de trente millions d'hommes, la peste s'était étendue sur le reste du continent asiatique et sur l'Égypte. De là elle avait gagné, dans le cours de l'année 1347, les ports européens de la Méditerranée.

Les récoltes avaient complètement manqué en Italie, en Provence, et dans une partie considérable de l'Allemagne en cette même année, et des secousses de tremblements de terre avaient répandu dans ces contrées des miasmes délétères ; la contagion y trouva par conséquent des populations déjà affaiblies et incapables de résister à l'invasion du mal. "Jamais, disent nos vieux chroniqueurs (6), il n'y eut de mortalité aussi épouvantable, tant parmi les peuples païens ou infidèles que chez les nations chrétiennes. Des villes, des contrées entières restèrent dépeuplées en Orient ; souvent on rencontrait sur la mer des navires abandonnés et chargés de marchandises; ces vaisseaux flottaient au gré des vagues et des vents, et l'on n'y trouvait plus que les cadavres de ceux qui avaient succombé les derniers à la contagion. Partout l'atmosphère était infectée, partout régnaient le deuil et la terreur. Trente mille moines de l'Ordre de Saint-François avaient succombé en Italie ; Venise voyait sa population diminuée de cent mille habitants ; Sienne et Florence comptaient, la première soixante-dix mille, la seconde soixante mille morts ; les ravages avaient été également affreux dans le royaume de Naples et à Rome. Les deux tiers de la population avaient péri en Provence ; le Languedoc ne conservait qu'un sixième de ses habitants ; Marseille, Montpellier et Avignon restaient presque dépeuplées (7)." On compta bientôt, à ce que rapportent unanimement les historiens de l'époque, vingt-cinq millions de victimes en Europe.

Les esprits, nous avons eu occasion de le dire, étaient disposés à adopter sans examen toutes les accusations qui pouvaient être formulées contre les Juifs, quelque absurdes qu'elles fussent.
On voulait découvrir la cause de la maladie : les taches livides qui couvraient les cadavres furent considérées comme des indices de poison; bientôt la croyance d'un empoisonnement général des sources et des fontaines s'accrédita, et partout on déclara les Israélites auteurs de ce crime abominable. L'opinion qui les chargeait de ce forfait eut d'autant plus de partisans que les Juifs prenaient des précautions infinies grâce auxquelles la plupart d'entre eux se préservaient de la peste. Plusieurs auteurs contemporains affirment aussi qu'ils ne buvaient que de l'eau de rivière, leurs connaissances en médecine les portant à s'abstenir de celle des sources, dans lesquelles les tremblements de terre, précurseurs de la peste, avaient introduit des éléments infects et de nature contagieuse. Les anciens griefs contre cette malheureuse race se réveillèrent dans toute leur force. L'irritation se communiqua de proche en proche ; les prédications publiques recommencèrent, les voies de fait eurent promptement leur tour.

Massacre de Juifs "empoisonneurs de puits", vu par Engelhartde Haselbach ;
Chronique d'Eger, après 1571
Il se forma une sorte de croisade sauvage, semblable à celle qui avait été organisée quelques années auparavant par les Armleder ; des bandes armées se mirent à parcourir les campagnes et à brûler vifs, sans autre forme de procès, les Israélites qu'elles rencontraient. Au bout de quelque temps, les massacres se régularisèrent; les bourgeois des différentes villes établirent entre les cités des rapports suivis, afin que l'on pût s'entendre pour parvenir d'une manière sûre et expéditive à l'extirpation de l'ennemi commun. Personne n'intervenait en faveur des opprimés; le Pape seul les prit énergiquement sous sa protection à Avignon.

Le drame devait devenir plus sanglant encore. Plusieurs Juifs, mis à la question à Berne et à Zofingen, préférèrent la mort aux tourments qu'on leur faisait endurer et s'avouèrent coupables du crime d'empoisonnement des fontaines, qui leur était imputé. Quelques-uns d'entre eux déclarèrent en outre, pendant la torture, qu'ils avaient payé de fortes sommes à plusieurs chrétiens pour les engager à jeter des substances vénéneuses dans les sources. Ces chrétiens, appelés en témoignage, confirmèrent le fait et ajoutèrent que les accusés, pour parvenir à leurs fins , les avaient ensorcelés au moyen de certaines paroles magiques, qui leur faisaient perdre l'usage de la raison. Après ces aveux , les Juifs furent condamnés à périr par le feu et livrés au bourreau.

La plupart des villes situées sur les rives du. Rhin s'empressèrent d'imiter les exemples donnés par Berne et Zofingen. Partout on assommait ou on brûlait les Israélites, partout on scellait les puits et les fontaines : hommes et animaux ne buvaient plus que de l'eau de rivière.

CHAPITRE III
Nouvelles accusations portées contre les Juifs. —Assemblée de Benfeld. — Ses suites.

Pendant les scènes hideuses dont nous venons de rendre compte, Strasbourg , Fribourg et Bâle, où la peste n'avait point fait invasion, étaient demeurées assez tranquilles. Les Bernois, indignés que ces villes restassent étrangères à la vengeance commune, leur envoyèrent des messagers porteurs de lettres, dans lesquelles on rendait compte du procès, en engageant les bourgeois à livrer aux flammes les fils d'Abraham qui se trouvaient dans l'enceinte de leurs murs.

Ces missives produisirent une certaine agitation parmi la population de Strasbourg; elle semblait toute disposée à céder aux injonctions des Bernois et à s'associer au mouvement général. Mais les magistrats alors en fonctions étaient de probes et notables citoyens qui, après avoir pris connaissance des dépêches, jugèrent les accusations dénuées de preuves suffisantes et se déclarèrent d'un commun accord les protecteurs des Juifs.
Ces derniers, d'ailleurs, payaient de très-fortes sommes pour avoir le droit de résider dans la ville ; la protection qu'on leur accordait devenait ainsi, pour le fisc, une source importante de revenus dont en ne voulait pas se priver.
Les magistrats de Bâle et de Fribourg se prononcèrent dans le même sens que ceux de Strasbourg. "Do meinetent die mechtigsten in diesen dreyen Statten an den der Gewalt stund , man sollte den Juden nütz nüt thun (8)."

A Strasbourg on nomma une commission composée de quarante personnes, chargée de recueillir de nouveaux renseignements et d'examiner les documents relatifs aux crimes imputés aux Israélites (9). La commission reçut des dépêches de Soleure, d'Offenbourg , de Zaehringen, de Kentzingen, de Colmar, du château de Chillon et de divers autres lieux, dans lesquelles il était dit que les Juifs avaient fait l'aveu de leurs forfaits, qu'on avait trouvé dans leurs maisons des approvisionnements considérables de poison, et qu'une vaste conspiration ourdie par les rabbins, et dont le but était de détruire la chrétienté, étendait ses ramifications sur l'Europe entière. Les lettres des magistrats de Mayence et de Cologne, au contraire, déclaraient les accusations mensongères, absolument dénuées de fondement et engageaient les chefs de la République de Strasbourg à ne pas céder aux clameurs populaires et à protéger avec énergie les Juifs contre leurs persécuteurs.

Cependant la populace des trois villes de Strasbourg, Fribourg et Bâle, travaillée par les ennemis des Israélites, et convaincue de la culpabilité de ces derniers, ne tarda pas à former des rassemblements tumultueux dans les rues ; des menaces furent proférées contre les magistrats : on les accusa d'être complices des empoisonneurs.
Le mouvement insurrectionnel prit un caractère très grave à Bâle : quelques gentilshommes avaient été bannis de la ville pour s'être rendus coupables de violences envers les Juifs ; la bourgeoisie vit dans ce fait une épouvantable injustice; elle prit les armes, se rendit maîtresse de la commune et força les conseillers réunis à s'engager par serment au rappel des bannis, à la destruction des Juifs et à publier un décret qui les chasserait pour deux cents ans du territoire de la ville (10).
Ceci se passait au temps des fêtes de Noël de l'année 1348.

Les Bâlois ayant réussi de la sorte, exhortèrent la bourgeoisie de Strasbourg à en faire autant. Dès lors il n'y eut plus moyen de calmer les artisans : à partir de ce moment, on les entendit demander chaque jour à grands cris que justice leur fût enfin rendue et qu'on leur livrât les Juifs de la ville. La même effervescence éclata dans la contrée environnante.

On jugea indispensable de prendre des mesures, non pas pour calmer le peuple, mais pour régulariser le mouvement et lui donner une sorte de sanction légale. Il fut décidé en conséquence qu'une réunion générale de gentilshommes et des magistrats de Strasbourg, Fribourg et Bâle aurait lieu à Benfeld, gros bourg situé à six lieues de la première de ces villes, et que l'on y déciderait du sort des enfants d'Israël.
L'assemblée fut très nombreuse : aucune des personnes convoquées n'y manqua. On y vit paraître la noblesse de l'Alsace entière. Parmi tout ce monde les Juifs comptaient à peine quelques protecteurs et une foule d'ennemis acharnés.
La décision d'hommes ainsi disposés était facile à prévoir. Sans songer à examiner la validité des accusations, la réunion se déclara suffisamment instruite par les pièces des procédures de Berne et de Zofingen et par les documents qui lui avaient été envoyés de divers lieux ; elle décida solennellement : " que les Juifs qui refuseraient le baptême seraient brûlés vifs, en punition de leurs crimes et de ceux de leurs pères."
"Que les femmes et même les enfants à la mamelle périssent, s'écria l'un des assistants afin que cette race de vipères soit à jamais anéantie et qu'à l'avenir on n'ait plus rien à craindre de ses maléfices ; Dieu l'a réprouvée et nous ordonne de la détruire."

Les chefs de la République de Strasbourg, dont nous avons pu apprécier déjà les sentiments, étaient l'ammeistre Pierre Schwarber et les stettmeistres Gose Sturm et Conrad de Winterthür. Ils se trouvaient à l'assemblée de Benfeld et témoignèrent par leur contenance l'horreur que leur inspiraient les paroles rapportées ci-dessus ; l'immense majorité de l'assemblée les avait accueillies, au contraire avec de frénétiques applaudissements. Les nobles et les magistrats des deux autres villes, ceux de Bâle surtout, qui éprouvaient peut-être une honte secrète de la manière dont ils avaient cédé à la populace, s'adressèrent alors à Pierre Schwarber et lui demandèrent pourquoi il ne voulait pas faire comme tout le monde et quelles étaient ses intentions touchant les Israélites domiciliés dans sa ville ? L'ammeistre, prenant la parole, répondit dans les termes suivants : "Je n'ai connaissance d'aucune action criminelle commise par nos Juifs ; on a soigneusement examiné les puits de la ville, et nulle part on n'a découvert de traces de substances vénéneuses. On n'a pas le droit de faire mourir des innocents, à quelque religion qu'ils appartiennent. Nous avons d'ailleurs reçu tout récemment de nos Israélites une forte somme d'argent , moyennant laquelle nous leur avons garanti la sûreté de leurs personnes et de leurs biens. Cette garantie leur a été donnée et la lettre a été scellée du grand sceau de la ville ; or, on doit être fidèle à la parole donnée, même à des Juifs, et rien n'excuserait le parjure dont les chrétiens se rendraient coupables à leur égard. Il a été beaucoup question d'empoisonnements dans ces derniers temps, mais je crois qu'en cette affaire les grandes richesses de ceux qu'on veut faire périr sont le véritable poison et le seul dont on ne parle pas ; beaucoup de bourgeois et d'artisans leur doivent de fortes sommes et trouveraient très avantageux de se libérer en tuant les créanciers ; voilà pourquoi ils demandent avec tant d'acharnement qu'on ajoute foi aux accusations portées contre ces derniers." Schwarber voulait continuer, mais l'assemblée, qui avait témoigné à différentes reprises son mécontentement pendant ce discours, éclata au moment ou l'ammeistre eut prononcé sa dernière phrase et se mit à le huer et à le persifler sans lui laisser le temps de répliquer par un seul mot aux bordées d'injures qui lui arrivaient de toutes parts. "Vous parlez fort bien, Messieurs de la ville, lui criait-on ; que vous ont donné les Juifs pour vous engager à prendre leur défense ?"
" Vous ne craignez pas le poison ! pourquoi donc avez-vous scellé vos puits et ne buvez-vous que de l'eau de rivière ?"
" Qu'avez-vous fait des seaux de vos fontaines ? Pour quelle raison ne les laissez-vous pas à la disposition du public ? "

Schwarber crut pouvoir répondre enfin à ces questions simultanées ; mais la foule le voyant prêt à parler, recommença ses vociférations entremêlées de menaces et de rires insultants, et ce magistrat, fort du témoignage de sa conscience et comprenant que toutes représentations ultérieures adressées à de semblables forcenés seraient inutiles, se retira en silence.
L'assemblée confirma sa première sentence avant de se séparer. Le jugement était prononcé; les enfants d'Israël devaient être détruits par le fer et le feu; on se disposa sur-le-champ à exécuter l'arrêt.

Alors commencèrent dans la vallée du Rhin de nouveaux massacres qui, réunis aux scènes de deuil et de désolation produites par la peste, font de l'année 1349 une des plus hideuses dont nos annales conservent le souvenir. Les Juifs n'avaient pas encore eu le temps de quitter Bâle : le 16 janvier on les brûla vifs dans une plaine située sur le rivage du Rhin. Le 23 du même mois, une exécution semblable eut lieu à Fribourg en Brisgau. Dans les villages mêmes, les Israélites étaient conduits sur les places publiques et garrottés comme un vil bétail pour être livrés aux flammes ; on égorgeait sans pitié ceux d'entre eux qui parvenaient à s'échapper et auxquels cependant il était impossible de se soustraire longtemps aux recherches de leurs bourreaux.

Beaucoup de chefs de famille israélites , convaincus qu'ils n'avaient plus rien à espérer de la pitié des hommes, s'enfermèrent dans leurs maisons avec leurs femmes, leurs enfants, leurs trésors, tous leurs biens en un mot, et animés par cette sorte de courage que donne le dernier degré de l'infortune, ils mettaient eux-mêmes le feu à leurs demeures pour mourir avec tout ce qu'ils aimaient et éviter au moins d'être insultés par leurs ennemis pendant leurs derniers moments.

Ainsi périrent entre autres les Juifs de Worms, d'Offenbourg et de Spire. Quelques chroniqueurs assurent cependant qu'avant de mourir ils s'avouèrent coupables d'une foule de crimes, tels qu'assassinats d'enfants, faux en écritures et projets d'empoisonnement.

CHAPITRE IV
Commencement de la persécution à Strasbourg. — Changements dans le gouvernement de la République.

Blason de Pierre Schwarber - Coll. BNF Gallica
Pierre Schwarber et les stettmeistres Sturm et Winterthür étaient revenus de Benfeld à Strasbourg, bien résolus de ne point exécuter la sentence prononcée. Mais, en rentrant dans la ville, ils avaient trouvé les places encombrées de bourgeois et d'artisans convaincus de la réalité des accusations portées contre les Juifs et qui, poussés par la haine la plus acharnée, demandaient à grands cris leur destruction. Craignant, d'ailleurs, l'opposition des Meisters, ces bourgeois avaient déjà réuni de force les Israélites dans la rue qu'ils habitaient; toutes les issues en étaient soigneusement gardées, afin que personne n'en pût sortir.

Par un raffinement de barbarie , on s'était empressé d'informer ces malheureux de la résolution prise à Benfeld. Un profond silence, interrompu seulement. par de faibles gémissements, régnait dans le quartier juif. Quelques vieillards avaient essayé de fléchir les gardes par des prières ou de les gagner en leur offrant de l'or, mais ils avaient été repoussés. La fureur du peuple ne connaissait plus de bornes. Déçus dans leur dernier espoir, les vieillards s'étaient retirés dans les lieux les plus reculés de leurs demeures, et faisant preuve alors de cet héroïsme passif dont leur nation avait en quelque sorte contracté l'habitude au milieu des humiliations et des mépris, ils attendaient l'arrivée de leurs bourreaux avec une apparence de tranquillité, assis à terre, les vêtements déchirés, la tête couverte de cendres, n'oubliant aucun détail du cérémonial mosaïque de la douleur, au moment d'une crise aussi effroyable, et s'en remettant pour leur vengeance au bras terrible du Dieu d'Abraham et de Jacob.

Tel était l'état des choses, lorsqu'arrivèrent des députés des villes et de la noblesse de la Suisse et des pays qu'arrose le Rhin, pour sommer les magistrats de Strasbourg de se conformer sans délai au jugement de l'assemblée de Benfeld. Le Sénat se réunit et engagea les envoyés étrangers à assister à la séance. Schwarber prit le premier la parole pour faire appel à la justice et à l'humanité des assistants et les prier d'attendre au moins que les crimes imputés aux Israélites eussent été prouvés par des témoignages évidents. Sturm et Winterthür tinrent à peu prés le même langage.
La délibération fut longue et orageuse, et l'on se sépara sans avoir rien décidé. Cependant le Sénat, se flattant de calmer l'effervescence populaire en lui donnant quelque satisfaction, ordonna qu'on s'emparât, de plusieurs des Juifs les plus marquants et qu'on leur fit appliquer la question. Ils déclarèrent, pendant les tourments, qu'ils s'étaient livrés à l'usure et s'étaient rendus coupables de plusieurs forfaits, mais qu'ils étaient innocents du crime d'empoisonnement qu'on leur imputait. Six de ces malheureux furent roués.
Cette demi-mesure n'eut pas les résultats qu'on en avait espérés. Les artisans, en particulier, plus acharnés encore contre les Juifs que le reste de la bourgeoisie, commencèrent à parcourir les rues en proférant des paroles menaçantes , tantôt contre les Israélites , tantôt contre les magistrats qui les protégeaient. Ce mouvement semblait présager une insurrection sérieuse; mais vers l'heure du souper, les séditieux se dispersèrent et insensiblement la ville rentra dans un calme apparent.

Le lendemain, 10 février (1349), Pierre Schwarber se rendit à la commune (Pfatz) après le repas de midi que, suivant un ancien usage, la ville lui faisait servir à la tribu de la Lanterne (11).
Tandis qu'il était occupé à remplir les devoirs de sa charge, quelques artisans entrèrent d'un air rogue et insolent, et oubliant complètement le décorum que l'on observait toujours vis-à-vis du premier magistrat de la République, ils lui dirent grossièrement : "Sire Ammeistre, nous voulons savoir ce que les empoisonneurs Juifs, ces maudits de Dieu, vous ont donné à vous et aux sieurs Sturm et Winterthür, pour vous engager à vous constituer leurs défenseurs, car vous avez oublié de répondre à cette question à Benfeld ?" Schwarber ayant ouï ces offensantes paroles (solche Schmach) se leva vivement de son siège et enjoignit aux hommes chargés de la garde de la commune de s'emparer de ceux qui l'outrageaient et de les enfermer. Une lutte s'engagea ; mais les soldats ne parvinrent à se rendre maîtres que d'un seul des artisans; les autres s'échappèrent et se mirent aussitôt à parcourir les rues, en criant : "Aux armes, hommes de Strasbourg ! On refuse de nous rendre justice, on nous fait violence !"

Les gens des métiers, répondant aussitôt à cet appel, sans savoir encore de quoi il s'agissait, s'arment à la hâte. En peu d'instants les divers corps d'artisans sont réunis autour de leurs bannières respectives; les chefs des corporations prennent la direction du mouvement, et, les mots : "Rassemblons-nous au Fronhof !" (place de la Cathédrale) retentissent dans la ville entière. Les groupes isolés se mettent en marche en recommençant leurs vociférations contre les Juifs et les Meisters , et s'étant réunis devant le portail de la Cathédrale, ils semblent un corps d'armée décidéà agir énergiquement et sans retard. Les bourgeois nobles vont également à la grande place, équipés en guerre, suivis de leurs vassaux et de leurs valets.

Cependant, aussitôt qu'il entend le tumulte, Pierre Schwarber cherche Sturm et Winterthür, et se rend résolument avec eux au lieu du rassemblement. Là les trois Meisters prennent tour à tour la parole pour calmer leurs concitoyens. "Ce n'est point, leur disent-ils, sur la place publique et en armes que l'on délibère. Pourquoi cet appareil guerrier ? Venez demain à la commune aussitôt que le Sénat sera réuni , et si vos demandes sont justes, on y fera droit dans les formes voulues." Ces promesses sont reçues d'abord avec quelque défiance ; mais Schwarber les ayant répétées à diverses reprises, d'un ton qui ne permet pas de douter de sa sincérité, les murmures s'apaisent et on consent à patienter jusqu'au jour suivant.

L'ammeistre et ses deux amis, heureux d'avoir obtenu ce résultat et comptant profiter de la nuit pour amener quelques chefs de tribus à des idées plus humaines, se retirent tous trois ; les mutins imitent leur exemple, et les différentes corporations commencent à évacuer la place les unes après les autres, marchant en bel ordre, bannières déployées , comme pour prouver qu'elles ont le sentiment de leurs forces et elle, tout en consentant à attendre, elles sont décidées à ne pas céder.
Toutes les tribus avaient déjà défilé : les bouchers, le corps d'artisans lu plus nombreux et le plus redoutable, demeuraient seuls à leur poste sans prendre aucune disposition de départ.
Quelques tanneurs leur ayant demandé pourquoi ils persistaient à rester, leur chef, Jean Bettschold., répondit : " Les autres peuvent, s'ils le veulent, se payer de mauvaises raisons et de vaines promesses, nous savons ce que valent les beaux discours des trois Meisters, et nous sommes décidés à ne pas bouger que justice ne nous ait été rendue. D'ailleurs, ajouta-t-il, ces hésitations sont criminelles lorsqu'il s'agit d'empêcher que d'honnêtes citoyens ne soient ensorcelés ou empoisonnés par une race maudite de Dieu." Les tanneurs répétèrent ces propos aux autres corporations , qui s'empressèrent toutes de revenir au Fronhof, afin de prouver que leur zèle égalait celui des bouchers. La sédition, à peine apaisée, recommença , et ce fut avec une énergie qui ne laissait guère l'espoir de faire entendre raison aux rebelles.

L'ammeistre et les deux stettmeistres accoururent encore. Mais on n'était plus disposé à écouter leurs exhortations. Les bouchers leur notifièrent qu'on était fatigué de leurs dénis de justice et de leur gouvernement. "Nous ne voulons plus de vous pour Meisters, s'écria brutalement Bettschold ; vos pouvoirs sont exorbitants; il est urgent de les limiter ; il faut en revenir à l'ancien usage (12), nommer à l'avenir l'ammeistre pour une seule année et choisir quatre stettmeistres qui seront en régence chacun pendant trois mois." Tous les assistants s'empressèrent de saluer cette proposition des plus frénétiques applaudissements.
Les trois Meisters, comprenant qu'il leur serait impossible de faire entendre raison à cette tumultueuse assemblée, engagèrent les chefs des artisans à les suivre et se retirèrent avec eux dans la chapelle de Saint-George , dépendante de la Cathédrale (13). Là Schwarber, espérant les trouver plus accessibles, recommença à leur faire de chaleureuses exhortations et les conjura de se tenir tranquilles au moins jusqu'au lendemain à l'heure de la réunion du Sénat, et de persuader à leurs adhérents de se retirer dans leurs demeures. Mais les chefs des métiers croyaient leur honneur engagé à se montrer intraitables et s'excitaient les uns les autres. > "Nous ne voulons plus de vous. Mort aux Juifs !" telle fut leur unique réponse. Schwarber, Sturm et Winterthür, convaincus de l'inutilité de toute démarche ultérieure, s'éloignèrent alors, et les artisans revinrent à la place de la Cathédrale.

L'heure des Vêpres était passée et la troupe rassemblée auprès de l'église pensa qu'il ne fallait pas s'en tenir à de simples menaces, mais qu'il était temps d'agir. Toutefois comme on n'était pas encore d'accord sur la marche à adopter, chaque corps de métier choisit dans son sein deux représentants. Ces députés se rendirent dans la maison du Grand-Choeur appelée Giirtlerhof (14), pour former un conseil auquel assistèrent également plusieurs des gentilshommes de la ville. On délibéra uniquement sur la nécessité de modifier la forme du gouvernement, de nommer de nouveaux Meisters et de renouveler le Sénat ; pour le moment les Juifs semblaient oubliés, la haine avait changé d'objet : c'était contre Schwarber, Sturm et Winterthür que se dirigeait maintenant la fureur populaire; il fallait les écarter et créer des magistrats dont on bornerait le pouvoir, afin qu'à l'avenir la volonté de quelques individus ne pût plus l'emporter sur celle de la bourgeoisie entière. I.es changements opérés, on pourrait toujours revenir aux Israélites qui, en attendant, étaient gardés à vue.

Ceux qui avaient pris part à la délibération se rendirent en sortant du Gürtlerhof à la taverne de la Meule. Or, Sturm et Winterthür se trouvaient à cette même taverne, et dès que les artisans y furent entrés, le sieur Nicolas Zorn, surnommé Lapp, un des nobles qui avaient été de la réunion des artisans, demanda aux personnes présentes si leur intention était qu'il parlât en leur nom pour faire part aux stettmeistres des désirs de l'assemblée ? On lui répondit par un Ia (oui) unanime. Alors Lapp dit aux deux magistrats : " Je vous demande, , au nom des corporations de métiers, de les relever du serment qu'elles vous ont prêté et de renoncer à vos fonctions." Gose Sturm prit la parole pour lui et son collègue : "Nous voudrions, dit-il très modestement(gar bescheidenlich), n'avoir jamais vu ce jour, car, aussi vrai que nous vivons, si nous avions su qu'on ne voulût pas de nous en qualité de Meisters, nous ne nous serions pas opposés au désir général et nous sommes disposés à nous retirer." Cette réponse satisfit les artisans ; après quelques moments Sturm ajouta : "Je n'ai pas ici le grand sceau de la ville, mais je le livrerai aujourd'hui même ; allons maintenant chez le sieur Ammeistre pour lui rendre compte de ce qui se passe, car il faut que nous agissions d'accord."

Une rue Pierre Schwarber a été inaugurée à Strasbourg le
jeudi 9 juillet 2015 à l'initiative du Cercle Menahem Taffel
A ces mots, un murmure approbatif s'éleva dans l'assemblée et toute la troupe sortit de la taverne pour se rendre à la demeure de Pierre Schwarber. Sturm et Winterthür marchaient en tête du cortège ; à en juger par la déférence qu'on leur témoignait en ce moment, on les eût pris plutôt pour les chefs orgueilleux d'une bourgeoisie soumise, que pour des magistrats que la volonté populaire venait de forcer à se démettre de leurs emplois. Cependant, les Meisters destitués ne s'y trompèrent pas : ils sentaient qu'ils devaient ce retour de bienveillance à la promptitude avec laquelle ils avaient obéi, et ils n'essayèrent même pas de ramener leurs anciens administrés à des sentiments plus pacifiques.

Arrivés à la maison de l'ammeistre, les chefs des corporations se réunirent autour d'un gros tilleul planté au milieu de la cour et firent demander à Schwarber de se rendre auprès d'eux. Nicolas Zorn remplit encore les fonctions d'orateur et enjoignit à Pierre de faire comme les stettmeistres et de délier les artisans de leur serment tant public que privé, car on l'accusait d'avoir forcé beaucoup de monde à prendre vis-à-vis de lui des engagements secrets. L'ammeistre se montra moins disposé à céder que ses collègues. "Avant de consentir à ce que vous exigez, dit-il, il faut que je sache Ce dont je suis accusé et qu'on précise les faits." II allait continuer, mais il fut interrompu par Hans Marx, gentilhomme strasbourgeois, que sa taille herculéenne avait fait surnommer "le Grand". "Il ne me sera pas difficile de les préciser, sire Schwarber, s'écria-t-il avec une extrême véhémence ; quand on décidait quelque chose qui ne vous plaisait pas au Sénat, vous convoquiez dans votre maison, secrètement et de bonne heure, les chefs des corporations pour leur faire adopter des avis conformes aux vôtres et pour empêcher ainsi l'exécution des mesures reconnues nécessaires ou utiles par tout le monde. " L'ammeistre se disposait à répliquer, mais Gose Sturm le prévint en ajoutant : "Il ne s'agit plus de discuter; nous nous sommes démis de nos fonctions et vous allez en faire autant."

Pierre, convaincu de l'inutilité d'une plus longue résistance, haussa les épaules et ordonna à quelqu'un des siens de lui porter la grande lettre scellée qui lui conférait sa charge, ainsi que les clefs des cloches et des portes de la ville. Il remit ces insignes de sa dignité aux insurgés, qui s'en retournèrent à la place du Fronhof et continuèrent à y bivouaquer durant la nuit. Schwarber avait entendu qu'en s'éloignant les chefs des corporations et les gentilshommes s'étaient encore répandus en menaces contre lui. Jugeant qu'il n'était plus en sûreté dans sa propre maison, il fit à la hâte quelques préparatifs de départ et sortit secrètement de Strasbourg. En effet, les artisans et les nobles, qui le détestaient et l'accusaient d'être plein d'orgueil ci d'entêtement, continuèrent à monter le peuple, et vers la fin de la soirée un grand nombre d'ouvriers firent invasion dans son domicile et l'eussent sans doute fort mal mené s'il s'y fût trouvé.

Le lendemain mardi , 11 février, on procéda à la dissolution du Magistrat en masse, puis à l'élection du Sénat et des Meisters. Conformément au programme adopté au Gürtlerhof , il fut décidé qu'on choisirait quatre stettmeistres qui seraient en régence chacun pendant trois mois, et un ammeistre de race plébéienne, et qu'à l'expiration de l'année on les remplacerait tous les cinq. Une nouvelle charte (Schwœrbrief) fut rédigée.
Ainsi qu'on s'y attendait, Jean Bettschold , de la tribu des bouchers, fut nommé ammeistre ; les stetttneistres nouveaux étaient Nicolas Zorn de Bulach, dit Lapp, Gose Engelbrecht, Jean zum Treubel et Klein Fritsche de Heiligenstein, gentilshommes tous les quatre.
Les élections terminées, les chefs des corporations relevèrent les gardes de la rue des Juifs et enjoignirent aux tribus d'évacuer la place de la. Cathédrale. On obéit immédiatement à cet ordre et la ville reprit son aspect accoutumé.

Le 12 février, le Sénat nouvellement élu prêta serment à la bourgeoisie, et celle-ci remplit le même devoir le jour suivant. Conformément à l'ancien usage, les corporations se réunirent à cet effet dans les jardins de l'Évêque (15). On condamna l'ancien ammeistre Pierre Schwarber à un exil perpétuel, ses biens furent partagés entre ses enfants comme s'il eût été mort, et on le frappa même d'une confiscation qui lui enleva 3,400 florins, formant à peu près la moitié de sa fortune (16). Il se retira à Benfeld et, comme il était un homme sage et de bon conseil, il acquit promptement l'estime de tous les gentilshommes du voisinage; ceux-ci le vengèrent de l'injustice de ses concitoyens en le traitant en toute occasion avec les plus grands égards.

On autorisa Sturm et Winterthür à rester dans la ville, mais l'accès du Sénat leur fut interdit pour dix années ; cependant, après les premiers moments d'effervescence, ils continuèrent à être employés toutes les fois que la République eut à traiter des affaires importantes.

CHAPITRE V
Destruction des Juifs à Strasbourg.

Le massacre des à Strasbourg en 1349. Aquarelle de Frédéric Théodore Lix , vers 1870 ; Musée Alsacien
La forme du gouvernement de la République ayant été modifiée, on songea de nouveau aux Israélites qu'on semblait avoir oubliés durant les derniers événements. Les journées qui venaient de s'écouler avaient été en quelque sorte le prélude de l'agonie de ces malheureux. Ils connaissaient le sort qu'on leur préparait, et les cris partis à différentes reprises de la place de la Cathédrale avaient retenti jusque dans leurs maisons comme pour leur annoncer les approches du supplice.

Les artisans les plus vigoureux se réunirent le vendredi 14 février après midi, et ayant formé un peloton serré, ils traversèrent le double rang des gardes et pénétrèrent dans la rue des Juifs, où on ne voyait pas un être vivant. Le silence funèbre qui y avait régné pendant cette semaine de terreur, fut alors interrompu par un long cri de douleur et d'effroi sortant de toutes les demeures ; les bourgeois s'arrêtèrent un instant, épouvantés de ce concert de voix perçantes qui semblaient une malédiction solennelle ou un appel à la justice céleste, alors qu'il n'y avait plus rien à attendre de celle des hommes. Mais reprenant bientôt leur fureur première, et honteux de leur hésitation, ils se précipitèrent dans les domiciles des Juifs les plus riches, et les arrachant à leurs asiles, ils les firent sortir de la rue en leur prodiguant les plus indignes traitements et allèrent les enfermer dans une maison située sur le quai de la Bruche.

En même temps aussi, le cimetière israélite (17) avait été dévasté et l'on y avait élevé un immense échafaud en planches, entouré de bois, de paille et d'autres matières combustibles.

Le samedi 15 février, jour de la Saint-Valentin et du sabbat des Juifs, les artisans se rassemblèrent en armes dés le matin pour assouvir enfin leur fureur. La nouvelle magistrature de Strasbourg était composée des ennemis les plus acharnés de la race persécutée. Dès sa première séance, le Sénat avait déclaré à l'unanimité que la sentence portée à Benfeld aurait son plein effet et que tous les Israélites domiciliés dans la ville qui ne se feraient pas baptiser immédiatement seraient brûlés vifs.

A un signal donné, la foule se précipita dans la rue des Juifs et enleva ces malheureux sans distinction d'âge ni de sexe : ils furent entraînés vers le lieu du supplice ; leurs gémissements et leurs prières n'obtenaient d'autre réponse que le rire brutal ou les hurlements féroces d'hommes impatients de repaître leurs yeux du spectacle de leurs tortures. Quelques bourreaux allèrent saisir les chefs de famille enfermés la veille au quai de la Bruche.
Le nombre des Israélites s'élevait à 1884. Kœnigshoven et Trausch le portent à deux mille, tant hommes que femmes, jeunes filles et enfants. La populace, rangée sur leur passage, les huait, leur jetait des pierres et de la boue, et leur montrait par dérision une grosse truie, menée en laisse par quelques garçons bouchers, en les engageant à se désaltérer à ses mamelles pendantes. Beaucoup de Juifs, subjugués par la terreur et voyant s'élever devant eux le fatal bûcher, consentirent alors à recevoir le baptême, malgré les reproches de leurs coreligionaires, qui les exhortaient à mourir plutôt que de renier leurs croyances.

Neuf cents Israélites des deux sexes, décidés à braver la mort, étaient arrivés au pied du bûcher, et on allait les y précipiter, lorsque quelques ouvriers remarquèrent, qu'afin de priver leurs persécuteurs d'une partie de leurs richesses, ils avaient garni l'intérieur de leurs vêtements d'or et de pierreries. L'exécution fut alors retardée d'un moment : on dépouilla les infortunés de leurs trésors, puis ils furent jetés violemment, sur l'échafaud, au milieu d'un tonnerre de malédictions, et on mit le feu au frêle édifice. Les cris de douleur des Juifs dominèrent pendant quelque temps les hurlements de la foule ; mais la flamme, vive et brillante, s'étant élevée à une grande hauteur, le bûcher fut promptement consumé et on lança dans la rivière voisine les cendres des victimes.

Tous les titres et toutes les créances des Juifs à la charge des chrétiens avaient été réunis et brûlés en même temps que leurs possesseurs ; on déclara nuls ceux que l'on pourrait découvrir encore dans l'avenir. Les magistrats partagèrent entre les diverses tribus de la ville les effets et l'argent comptant des Israélites ; car, ajoute en cet endroit de son récit le vieil historien que nous avons souvent cité, "ainsi que l'avait dit l'ammeistre Schwarber, les grands biens des Juifs et leurs créances étaient en effet le poison pour lequel on les condamna,"

Beaucoup de bourgeois et d'artisans, témoins de la réprobation dont le clergé frappait cette hideuse exécution, ne tardèrent pas à rentrer en eux-mêmes et, ne voulant pas de richesses ainsi acquises, abandonnèrent aux hospices et aux pauvres la part qui leur en revenait.

Le nouveau Sénat décida qu'aucun Juif ne pourrait entrer à Strasbourg pendant cent ans, à dater du jour et de l'heure de leur supplice, et que leur synagogue serait rasée. On se mit immédiatement à l'œuvre, et plus lard on érigea sur l'emplacement de cet édifice une chapelle expiatoire consacrée à saint Valentin.

CHAPITRE VI
Peste à Strasbourg.

La "Passerelle des Juifs" à Strasbourg, qui mène à l'actuelle place de la République,
om aait été dressé le bûcher en 1349 - © M. Rothé
L'exécrable forfait que nous venons de raconter ne demeura pas longtemps impuni. Jusqu'alors la peste avait épargné Stras bourg. Peu de semaines après le massacre de ceux qu'on accusait d'empoisonner les sources, le fléau envahit la ville. Les cas de maladie, rares d'abord, se multiplièrent avec une effroyable rapidité, An bout de peu de mois 16000 individus avaient succombé. Les personnes atteintes par le mal étaient prises d'abord de transports au cerveau ; des taches livides et des pustules se répandaient sur leurs corps ; puis des vomissements de sang venaient mettre un terme à leurs souffrances et à leur vie (18).

"La ville, disent nos chroniqueurs, renfermait beaucoup d'églises, et lorsqu'un bourgeois venait à mourir en temps ordinaire on portait, suivant une pieuse et antique coutume, son corps au pied des autels, afin de célébrer le sacrifice de la Messe pour le repos de son âme. Mais lors de la grande mortalité il arrivait souvent que les dépouilles de dix à vingt pestiférés étaient portées à le fois dans la même église ; il devint par conséquent impossible de dire autant de messes qu'il y avait de morts. D'ailleurs le grand nombre des cadavres, entassés dans les édifices consacrés au culte et dans les maisons des particuliers, augmentait l'intensité du mal et communiquait la contagion à ceux qui n'en avaient pas encore été atteints. Les magistrats ordonnèrent donc, que jusqu'à la fin de la peste on enterrât le jour même des décès ; ils défendirent, sous des peines sévères, que les cadavres demeurassent plus d'un jour dans les maisons et interdirent les cérémonies funèbres de l'église, quitte aux familles à y avoir recours pour le salut de ceux de leurs membres qui auraient succombé, lorsqu'arriveraient des temps plus prospères."

Enfin le fléau atteignit son. apogée : 1712 personnes moururent en une semaine ; on ne savait plus comment faire pour suffire à leur sépulture. Les cimetières étaient tellement encombrés que, pour avoir de la place, il fallait rouvrir les tombeaux. Les chefs de la République firent creuser alors quelques immenses fosses dans un jardin voisin de la porte dite de l'Hôpital, et décrétèrent qu'on y jetterait pêle-mêle les corps des pestiférés, nobles et bourgeois, artisans et prolétaires.

En même temps l'usage, qui voulait que les parents et les amis accompagnassent les défunts à leur dernière demeure, fut aboli. La peste avait rompu tous les liens du sang et de l'affection ; des familles entières étaient, les unes en proie à la contagion, les autres éteintes ou dispersées, et fréquemment les malades expiraient dans l'isolement le plus absolu. Les seuls fossoyeurs pénétraient dans l'intérieur des maisons, afin d'y prendre les cadavres ; ils les jetaient sans autre cérémonie dans de grands tombereaux qui s'arrêtaient de porte en porte et traversaient lentement la ville pour gagner enfin les fosses du jardin de l'hôpital.

Le clergé strasbourgeois, espérant fléchir la colère divine, portait processionnellement le saint Sacrement dans les rues ; beaucoup de bourgeois fondaient des Messes à perpétuité ; le peuple se rendait en foule aux châsses des saints et aux lieux de pèlerinage ; on arrosait d'eau bénite les maisons et les places publiques : les ravages de la peste n'en continuaient pas moins; ils ne cessèrent qu'en l'année 1352.

Revenons une dernière fois au moment où s'accomplit la hideuse exécution des Israélites. L'exemple atroce donné par les bourgeois et les nouveaux magistrats de Strasbourg trouva de nombreux imitateurs parmi les villes et les seigneurs de la province. Les massacres recommencèrent le long du Rhin. Alors enfin l'intérêt du fisc réveilla les sentiments d'humanité de l'empereur Charles IV. Les Juifs étaient considérés en Allemagne comme serfs de la Chambre de l'Empereur (servi cameroe) , et en cette qualité ils lui payaient un tribut considérable. Ce prince reprocha leur conduite aux magistrats de Strasbourg et leur défendit de continuer leurs poursuites et d'engager d'autres villes à faire ce qu'ils avaient fait eux-mêmes. Mais les chefs de la République, soutenus par les seigneurs les plus puissants du voisinage (19), répondirent au prince avec beaucoup de véhémence, et Charles IV, peu affermi sur le trône, obligé à de grands ménagements dans ses rapports avec les États de l'Empire, effrayé d'ailleurs du nombre des coupables, écrivit de nouveau aux magistrats de la capitale de l'Alsace et pardonna tout ce qui s'était fait, tant contre les personnes que contre les biens des Juifs.

En l'année 1368 on se relâcha de la rigueur du décret porté contre les Israélites : six de leurs familles furent admises à résider à Strasbourg et on accorda à toutes les autres la permission de s'établir dans la ville pendant cinq ans, moyennant un droit d'entrée; cette permission fut renouvelée pour six autres armées en 1683, mais l'interdit fut indéfiniment rétabli en 1689.

Dans le siècle suivant, on autorisa les Juifs à rester à Strasbourg pendant le jour pour le commerce des vieux habits et des objets qui ne se mesurent pas à l'aune, à charge d'acquitter un droit et de sortir de la ville avant la fermeture des portes.
Jusqu'en 1789, les Israélites ne pouvaient point passer la nuit à Strasbourg (20) ; mais depuis la loi du 31 janvier 1790, ils sont venus s'y établir en très grand nombre.


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