| Le film de Sabine Franel Le Premier du Nom, qui fait partie de la Sélection Officielle Cannes 2000 "Un Certain Regard" sera présenté en avant-première en exclusivité nationale le mercredi 10 mai à Strasbourg au Cinéma Odyssée 3, rue des Francs Bourgeois. Cette projection est organisée par la Communauté Urbaine de Strasbourg en partenariat avec la Communauté Israélite. Il sera projeté à Cannes pour la presse le 14 mai et en projection publique les lendemain et surlendemain. La sortie nationale est prévue pour le 24 mai 2000. |
A lombre de cette mémoire il sen réveille dautres, plus limitées
et surtout moins tragiques. Le remarquable film de Sabine Franel se penche sur lhistoire dune
famille issue dAlsace - cest là quelle apparaît pour la première
fois dans les dernières décennies de lAncien Régime
- pour mieux comprendre ce quelle est devenue au cours des deux siècles et demi de son
existence. Elle survivra à des régimes successifs et contradictoires, de la monarchie
déclinante aux Républiques suffisamment nombreuses pour quil soit devenu nécessaire
de les numéroter, de lEmpire triomphant à la dégradante occupation allemande. Elle
aura participé aux joies et aux deuils de la nation . Elle aura aussi connu lallégresse
de lémancipation des Juifs et la grande détresse des années terribles.
Dans la mémoire de ses descendants, Moïse Blin, le Premier du Nom, a fait ses premiers pas à Fort Louis, petite garnison frontalière qui offrait alors quelques ressources à un colporteur juif. Il ne devait pas sy attarder il la quitta dès 1794 et finit ses jours à Haguenau en 1820. Sa famille devait connaître une réussite économique surprenante dans lindustrie textile à Bischwiller, qui nen est guère éloignée. Son fils Aaron et son gendre Jonathan Fraenckel, le mari de sa fille Rachel, furent les grands responsables de cet essor. Désormais les Blin et les Fraenckel auraient leur mot à dire dans le monde du textile alsacien.
Cette réussite était, somme toute, assez normale dans un judaïsme alsacien en pleine
ascension sociale. Fut elle suivie dun certain relâchement dans les habitudes religieuses
dune famille qui navait pas fait preuve jusqualors dune prédisposition
particulière à ruer dans les brancards des traditions religieuses ancestrales ? La
communauté de Bischwiller nétait pas réputée pour son attachement indéfectible
à la pratique religieuse la plus intransigeante et la famille Blin -Fraenckel na probablement
pas dû rester insensible à son évolution. Le grand changement allait venir avec le
départ de lAlsace après 1871. Lamour de la France et le refus de lAllemagne
avaient sans doute été déterminants dans cette décision, mais le choix du point de
chute navait certainement pas été indifférent à la conjoncture économique.
Le transfert en Normandie sera réussi et les établissements cousins des Blin et des Fraenckel
pourront bientôt ouvrir leurs portes à Elbeuf. Il sera suivi au fil des années dun
détachement progressif de la pratique religieuse ancestrale. La terre normande devait se révéler
un terreau moins favorable au maintien du judaïsme que la plaine dAlsace. On y restera Juif,
mais on y pratiquera de moins en moins. Lattachement à la France deviendra une nouvelle forme
de religion. Bientôt ce sera le tour des mariages mixtes, mais il semble bien que la conversion à la
religion dominante soit restée alors une apostasie.
Avec la guerre et loccupation allemande, lappartenance au judaïsme fit un retour contraint et forcé. Sur linterrogation "comment peut on cesser dêtre Juif ?" Venait de sen greffer une autre : "que faire pour rester un Français à part entière ?" Ce fut lheure de gloire - et de profit - des généalogistes à la recherche et encore davantage à la découverte de ces fameuses cinq générations qui allaient faire la France. Les heureux bénéficiaires de ces certificats, qui ne savaient pas encore combien ils leur seraient inutiles, pouvaient se consoler dans la pleine certitude quun Napoléon Bonaparte naurait pas subi le même examen avec succès.
Ce retour en arrière ne devait pas arrêter, ni même freiner, le processus dassimilation
de laprès guerre qui devait se traduire par laugmentation du nombre des mariages mixtes,
encore quil ait pu fournir à certains loccasion dune réflexion et la matière
dune fidélité. Il y eut bien entendu la tentation dune conversion sans la foi,
devenue encore moins compréhensible que le maintien dun statu quo qui avait au moins
son antiquité pour lui. Il y eut aussi non pas tellement le changement de nom que sa francisation.
Il ny aurait plus de père et encore moins dancêtres. Une telle situation semblait
intolérable, voire insupportable, pour certains - pas pour tous - en une époque où
lengouement pour la généalogie prenait son essor. Une nouvelle génération
allait se trouver confrontée soit à ses ancêtres, soit à ses origines, soit aux deux.
Le film de Sabine Franel se propose de faire le tour de toutes ces interrogations par le moyen dune conversation que son auteur, qui na pas hésité à se mettre en scène, conduira avec le passé de sa famille et qu interrompra et renouvellera régulièrement un dialogue avec ses contemporains, ceux, bien rares, quelle connaît de longue date et ceux dont une série de rencontres avec les descendants de Moïse Blin, le Premier du Nom, lui aura permis de faire la connaissance. Dialogue, puisquelle sentretiendra avec ses interlocuteurs un par un. Pas de symposium, mais une intimité qui permettra à la candeur de sexprimer dune manière quelquefois assez déconcertante. Les réunions de groupe de la famille retrouvée se dérouleront dans les lieux de. mémoire, au cimetière, à la synagogue, au musée, dans la salle dune mairie ou dans lautobus qui passera lentement devant ce qui reste des établissements Blin & Blin.
Ce film lui a visiblement tenu à coeur et elle y a travaillé pendant plus de dix années,
ainsi que le démontre la présence dAndré-Aaron Fraenckel,
lhistorien des familles juives dAlsace sous lAncien Régime et le parent lointain de
ceux quil rencontra à Bischwiller, qui devait nous quitter en 1989. Ses questions et
peut-être ses réponses aussi ont évolué cours de cette décennie prolongée.
Ce qui na pas changé, cest son désir de réclamer sa place au sein dune
lignée dont un changement de nom et limposition dune religion différente auraient
pu ou dû la séparer. Tout a sans doute commencé avec une recherche du judaïsme
qua bien servie le hasard dune lettre circulaire adressée aux descendants de Moise Blin
pour les convier à une réunion des cousins qui devait se renouveler régulièrement
par la suite. Le retour au judaïsme proprement dit, sil a jamais été évoqué,
sest traduit en fin de compte par la revendication dune origine juive longtemps refoulée
et peut être même ignorée. Le temps où léloignement du judaïsme
normatif ne pouvait quaboutir à loccultation des rapports qui pouvaient avoir existé
avec lui dans un passé plus ou moins récent nest plus. Il devrait être possible de
sen réclamer sans chercher à leffacer et sans éliminer du patronyme familial
ce "k" germanique que na pas manqué de maintenir telle famille chrétienne bien connue, qui
nhésite pas à proclamer au vu et au su de tous quelle est dorigie polonaise et
quelle nen est pas moins française pour autant.
Ce film ne retrace pas seulement la saga de la famille Blin-Fraenckel il illustre également celle de
nombreuses familles israélites françaises, qui ne sont pas toutes alsaciennes. Comme elles
il ignore, non pas la Shoah, mais laprés-Shoah et la création de 1Etat dIsraël,
encore quil rappelle lexistence dun lointain cousin qui y demeure ou celle de Yad Vashem
qui doit y satisfaire à une obligation de reconnaissance curieusement occultée en France. Son
apparition sur la scène de lhistoire et sa reconnaissance par la France auraient sans
douté posé des problèmes insolubles Et cependant une grande tendresse empreinte de mélancolie
et beaucoup daffection pour les ancêtres juifs marquent ce film. Beaucoup de douceur et
dhumanité aussi, quexpriment si bien les paroles de la dernière participante : "que
dirait Moïse Blin sil revenait aujourdhui et voyait ses descendants dispersés et si
différents réunis le jour du Shabath ?" Les morts, affirme la tradition juive, ne
reviendront quavec leur résurrection. Cest aux vivants quil revient de comprendre
et dapprécier les vivants, dans la compréhension comme dans le regret. Le beau film de
Sabine Franel rendra cette tâche plus facile.
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