L'itinéraire des rabbins d'Alsace et de Lorraine
en Algérie au XIXe siècle
par Valérie ASSAN
Extrait de la Revue de la Société d'Histoire des Israélites d'Alsace et de Lorraine, 18e-19e colloques 2006-7


Sans revenir sur les conditions dans lesquelles un système consistorial "à la française" fut établi en Algérie, rappelons que sous l'impulsion du Consistoire central, la Monarchie de Juillet choisit d'établir en Algérie des institutions calquées sur l'organisation que Napoléon Ier avait fixée pour la France. Trois consistoires furent créés par ordonnance du 9 novembre 1845 : deux consistoires provinciaux (à Oran et à Constantine) et un Consistoire algérien, qui s'occupait des affaires d'Alger et de sa province et exerça également, jusqu'en 1867, une autorité sur les deux consistoires provinciaux. C'est dans ce cadre qu'un certain nombre de rabbins français, alsaciens ou lorrains dans leur grande majorité, se rendirent en Algérie (1).

Un exposé sur l'itinéraire des rabbins alsaciens et lorrains en Algérie au 19ème siècle suppose de mêler deux types d'approches : une approche biographique, parce que les rabbins qui se sont rendus en Algérie dans le cadre de leurs fonctions ont fait un voyage qui fut souvent une véritable aventure, parce qu'ils y ont effectué une partie de leur carrière, parfois même toute leur carrière; et cet itinéraire géographique, professionnel, intellectuel souvent, spirituel même pour l'un d'entre eux, mérite qu'on s'y attarde. En même temps, ces individus font groupe, tous appartiennent au corps rabbinique formé par l'École centrale de Metz (2). Pour mieux vous montrer quel fut l'itinéraire de ces rabbins, il va falloir que nous fassions un détour à la fois institutionnel et idéologique, parce que les rabbins français envoyés en Algérie en tant que membres des consistoires israélites furent précisément au cœur du projet de régénération des juifs d'Algérie que le Consistoire central avait conçu, et furent également considérés comme des personnages de premier plan par les différents représentants du pouvoir français.

Mais avant cela, une première photo de groupe, celle de ce personnel rabbinique qui se succéda dans la colonie de 1847 (date de la formation du premier consistoire à Alger) à 1908 (date de l'application de la loi de Séparation à l'Algérie) : ce sont en tout dix-neufs individus, parmi lesquels onze alsaciens (3) et trois lorrains, soit quatorze en tout. Voici les noms et les postes des quatorze rabbins auxquels nous allons nous intéresser plus précisément : Abraham Bloch, grand rabbin d'Alger à partir de 1897 ; Isaac Bloch, grand rabbin d'Alger de 1882 à 1890 ; Abraham Cahen, rabbin puis grand rabbin de Constantine de 1863 à 1877, grand rabbin d'Alger jusqu'en 1882 ; Lazard Cahen, rabbin d'Oran de 1849 à 1864, puis grand rabbin d'Alger de 1864 à 1876 ; Mahir Charleville, grand rabbin d'Oran de 1864 à 1876 ; Paul Haguenauer, grand rabbin de Constantine à partir de 1901 ; Elie Kahn, rabbin à Bône de 1893 à sa mort (en 1927) ; Jacques Lévy, grand rabbin de Constantine de 1878 à 1900 ; Abraham Meyer (qui était le cousin de Paul Haguenauer), rabbin à Tlemcen (1890-1903), puis à Mascara ; Gédéon Netter, rabbin à Constantine de 1849 à 1862 ; Moïse Netter, rabbin à Médéa (1876-1891) puis grand rabbin d'Oran (jusqu'en 1905) ; Jonas Weil fut de son côté successivement rabbin à Mascara et Tlemcen puis grand rabbin d'Oran en 1905 ; Moïse Weil, rabbin de Mascara, puis grand rabbin d'Oran et enfin grand rabbin d'Alger de 1891 à 1897 ; Michel Aron Weill, grand rabbin d'Alger de 1847 à 1863 (4).

On étudiera tout d'abord la place tout à fait spécifique des rabbins et grands rabbins dans le système consistorial mis en place en Algérie, puis on verra les relations de ces mêmes rabbins avec leurs ouailles ; enfin, on tentera de mesurer l'influence de l'Algérie sur nos rabbins, à la fois sur le plan personnel et professionnel.

1. Les « hussards » du Consistoire central

La Grande Synagogue d'Alger, située place du Grand Rabbin Abraham Bloch.
Comme toutes les synagogues d'Algérie, elle a été transformée en mosquée après l'indépendance.
Dès l'origine, le personnel rabbinique français est la pièce maîtresse du projet consistorial en Algérie pour plusieurs raisons. En effet, tous ceux qui, dans les années 1830 et 1840, se sont prononcés en faveur de la création d'un système consistorial dans la colonie, ont proposé que les rabbins membres des consistoires soient envoyés de France : c'est cette idée qui est défendue par Isaac Altaras et Joseph Cohen, tous deux chargés par le gouvernement d'une enquête sur le sujet (5) ; l'idée est relayée et défendue par le périodique Archives israélites, ainsi que par une poignée de juifs d'Alger.

Pourquoi un tel consensus autour de l'idée que des rabbins français doivent être placés à la tête des communautés juives d'Algérie ? Tout d'abord parce que, de l'avis de tous les observateurs, le rabbinat local, qu'on appelle alors "indigène", est jugé incapable de prendre en charge la régénération des juifs d'Algérie. En effet, il a subi un déclin de son autorité au cours du 18ème siècle et au début du 19ème siècle. À cela, s'ajoute une idée qui, là encore dès l'origine, domine la mise en place des consistoires dans la colonie : l'idée que les juifs d'Algérie ne peuvent pas se régénérer par eux-mêmes, et donc ne peuvent pas s'administrer totalement par eux-mêmes. Dans le contexte colonial, le concept de régénération s'applique principalement aux Arabes. En effet, sous la Monarchie de Juillet, à la faveur de la conquête de l'Algérie, le projet napoléonien de régénération du peuple égyptien par la France est remis au goût du jour par nombre de théoriciens. Le projet de régé-nération du peuple conquis donne incontestablement une justification idéologique à la guerre de conquête. Or, il est admis que les Arabes ne peuvent pas se régénérer par eux-mêmes.

On voit donc comment le projet de faire des rabbins français le fer de lance de la régénération des juifs d'Algérie s'impose facilement : d'une part, l'élite juive de France, dès lors qu'elle s'intéresse aux juifs d'Algérie, ne peut pas imaginer pour eux d'autre évolution que celle des juifs français eux-mêmes : si possible l'attribution de la citoyenneté française, une organisation consistoriale et une réforme du rituel qui va dans le sens d'une unification, autrement dit de la réduction des particularismes locaux. D'autre part, il apparaît évident aux Européens que la régénération doit être un mouvement venu de l'extérieur : dans une optique européenne de colonisation, les habitants du Maghreb, tous confondus, sont encore dans les ténèbres des traditions ancestrales et des superstitions, et les Français vont leur apporter les lumières de la civilisation. En suivant la logique d'une régénération imposée, le gouvernement décida que les rabbins et grands rabbins seraient nommés autoritairement, à la différence de ce qui se passait en France.

Dans ces conditions, on peut se poser deux questions : selon quels critères étaient-ils choisis ? Pourquoi trouve-t-on parmi eux une majorité d'Alsaciens ?

La lecture des lettres de candidature et des rapports de l'administration coloniale nous apprend que les rabbins furent choisis selon plusieurs types de critères. Tout d'abord, selon leurs qualités individuelles : Michel Aron Weill, le premier rabbin d'Alger, était l'un des plus brillants élèves de sa promotion à l'Ecole centrale de Metz et jouissait par ailleurs d'une grande autorité naturelle ; selon des qualités liées à la spécificité des fonctions qu'ils allaient assumer : la connaissance de l'arabe et éventuellement de la population juive de l'Algérie était considérée comme un grand atout (voir par exemple Michel Aron Weill, qui fut directeur de l'école d'Alger à partir de 1844, ou LazardCahen). Enfin,   les candidats devaient témoigner de leur adhésion au projet de régénération, autrement dit, ils devaient "y croire", ainsi qu'en témoigne cet extrait de la lettre du rabbin Lazare Cahen pour le rabbinat d'Oran :

"Dans les services que cette nouvelle administration est appelée à rendre à la patrie et au judaïsme, la part des chefs du culte juif est trop belle et trop sainte pour ne pas inspirer à tout rabbin un vif désir d'avoir une pareille mission à remplir ; ancien élève de l'école rabbinique de Metz, je voudrais aussi partager ses nobles travaux ; l'aider à élever l'édifice sacré de la civilisation sur les bases antiques et inébranlables de la morale et de la religion israélites, à dissiper les ténèbres de l'ignorance et des préjugés par le flambeau d'une construction solide et progressive ; à inspirer à mes coreligionnaires barbaresques l'amour du travail qui s'est éteint sous l'influence malfaisante de la mollesse et de l'oisiveté orientales, auxquelles les avaient condamnés une longue et brutale tyrannie ; à éveiller dans leurs cœurs, les vrais sentiments d'honneur et dignité, étouffés par une oppression millénaire ; enfin à leur apprendre à apprécier les bienfaits de la liberté dont ils jouissent, et à aimer, à chérir la France à laquelle ils doivent ce don céleste." (6)

Mais pourquoi les rabbins français envoyés en Algérie étaient-ils au 19ème siècle majoritairement originaires d'Alsace et de Lorraine? Cela tient tout simplement au recrutement des élèves de l'Ecole rabbinique de Metz : la majeure partie de la population juive se trouvait dans cette partie de la France jusqu'au milieu du 19ème siècle ; même par la suite, c'est de cette région que venaient le plus grand nombre d'élèves, parce qu'au moment où de nouveaux métiers s'ouvraient aux juifs, il existait encore une notion de dynasties rabbiniques.

Les fonctions du personnel rabbinique consistorial étaient définies par l'ordonnance royale de 1845. Selon l'article  10 de l'ordonnance organique :

"Les fonctions du grand rabbin et du rabbin sont :
1 ° D'enseigner la religion, de rappeler en toute circonstance l'obéissance aux lois, la fidélité à la France, et le devoir de la défendre ;
2° D'officier, de faire les prédications, de réciter les prières pour le roi et la famille royale dans toutes les synagogues de leur circonscription ;
3 ° D'assister aux inhumations et de célébrer les mariages religieux ;
4° D'inspecter les salles d'asile et les écoles israélites qui seront établies (...) et d'y surveiller l'enseignement religieux."

Sans entrer dans le détail des analyses, retenons qu'aucune des fonctions rabbiniques définies par l'ordonnance royale n'allait de soi en Algérie, et on peut affirmer que l'application en fut extrêmement partielle. Résumons : les rabbins "indigènes" continuèrent à assumer toutes les fonctions cultuelles ; les rabbins consistoriaux représentaient seulement un judaïsme officiel. Malgré ces obstacles, les rabbins et grands rabbins consistoriaux tentèrent tant bien que mal de suivre le programme de régénération des juifs d'Algérie, tel qu'il était fixé par le Consistoire central. Leur action sur le terrain consista à plaquer sur les communautés algériennes le modèle du judaïsme "à la française" ou du judaïsme "moderne", comme on voudra, insistant sur ce que Lazare Isidor appela précisément "le culte extérieur". Cette politique se concrétisa notamment par la tentative de proscrire toutes les pratiques traditionnelles locales, jugées scandaleuses : par exemple, la musique dans la rue lors des mariages, la vente aux enchères des mitsvoth, les youyous des femmes à la sortie de la synagogue ; un règlement élaboré pour la synagogue d'Alger, située rue Scipion, en est un autre exemple  (7).

Plus largement, ils se firent les promoteurs de l'israélitisme en se prononçant publiquement pour le décret d'émancipation en 1869-1870, pour le service militaire auquel les juifs d'Algérie furent astreints à partir de la loi militaire de 1875, pour le respect des lois françaises en général, et en particulier dans l'importante question du mariage civil (car de nombreux Juifs en Algérie contractaient un mariage religieux sans passer devant l'officier de l'état-civil). Ils se firent aussi les inlassables promoteurs de l'école, en favorisant l'ouverture d'écoles israélites françaises et leur communalisation, et à défaut en incitant les pères de famille à envoyer leurs enfants à l'école communale. Toujours en conformité avec le programme de régénération des juifs à l'œuvre en France, ils mirent l'accent sur l'éducation religieuse et profane des filles et sur la place qui devait être donnée aux femmes à la synagogue (en effet, en Algérie, les femmes n'y entraient traditionnellement pas et restaient confinées dans l'espace domestique).

Les rabbins consistoriaux assumèrent de plus en plus de fonctions administratives : rédaction de rapports pour le gouvernement, gestion de la caisse consistoriale, fonction de président du consistoire. Il arriva même qu'ils soient seuls à siéger au sein de leur consistoire, ce qui rendait toute délibération impossible. Le rôle administratif des rabbins et grands rabbins français se trouva renforcé par l'originalité de la configuration des consistoires en Algérie : les laïcs se trouvaient être majoritairement des juifs "indigènes", autrement dit issus des communautés qu'ils administraient. Peu d'entre eux parlaient le français, et ils incarnaient généralement l'attachement à la tradition, si bien que pour les préfets, pour le gouverneur général et  les ministères chargés du culte israélite, les rabbins français apparurent comme les seuls véritables interlocuteurs dignes de ce nom. A l'inverse de ce qui se passait généralement en métropole, les rabbins incarnèrent les forces de progrès face aux laïcs, dans la plupart des questions.

En résumé, on peut retenir que les rabbins alsaciens et lorrains se firent les serviteurs zélés du projet de régénération des juifs d'Algérie. En cela, ils appliquèrent le même programme de rénovation du judaïsme que le Consistoire central entendait mettre en œuvre en France, et qui se trouva précisément contesté par un certain nombre de rabbins alsaciens jusqu'au milieu du 19ème siècle.

II. Les relations des rabbins alsaciens et lorrains avec leurs ouailles

La Synagogue de Constantine
Dans l'ensemble, les relations de nos rabbins avec les communautés juives d'Algérie se firent sur un mode conflictuel. La première raison en est qu'ils furent imposés à des communautés qui voulaient choisir leurs rabbins ou garder les leurs. Comme en France, les dirigeants laïques avaient coutume de choisir leurs rabbins et la remise en cause de ce type de fonctionnement fut mal acceptée par les communautés.

En outre, pour des raisons qu'on peut facilement imaginer si l'on tient compte de ce qu'on a expliqué précédemment, les membres laïques des consistoires, qui souhaitaient exercer pleinement leur autorité et qui, pour certains, désiraient tenir le rabbinat à l'écart de la gestion des affaires communautaires, entrèrent en conflit ouvert avec ces rabbins qui apparaissaient aux autorités coloniales comme les seuls interlocuteurs valables. Les membres laïques, pour la plupart "indigènes", avaient tendance à administrer les affaires communautaires au gré de luttes de clan. Dans un tel contexte, le rabbin alsacien ou lorrain venu prêcher la régénération du judaïsme apparaissait véritablement comme un intrus et fut régulièrement traité comme tel (voir la mise à l'écart de Moïse Netter par Simon Kanoui ou la situation de Jacques Lévy au sein du consistoire de Constantine) (8).

Par ailleurs, les rabbins d'Alsace et de Lorraine se trouvèrent dans une position de rivalité directe avec le rabbinat qui était déjà en place, ce qui nuisit à la fois aux rabbins envoyés de France et aux rabbins dits "indigènes". Car d'une part, l'autorité religieuse des rabbins français ne fut pas reconnue (ils ne prononçaient pas l'hébreu de la même façon, "ne connaissaient pas" les prières, ignoraient les traditions...) ; les fidèles continuèrent à se tourner vers leurs rabbins. D'autre part, ces rabbins dits "indigènes" se trouvèrent amoindris par la mise en place d'une nouvelle organisation communautaire. Ils furent soumis à l'autorité du rabbin ou du grand rabbin consistorial (qui avait le pouvoir de les nommer, de les suspendre, ou même de les destituer).

Cette situation de rivalité se trouve bien illustrée par un phénomène assez mal connu, que l'on voudrait signaler ici : les postes rabbiniques d'Algérie furent de moins en moins convoités par les rabbins français, si bien que certains d'entre eux restèrent vacants pendant plusieurs mois ou même plusieurs années. Le ministère des Cultes appliqua dans ce cas la même procédure qu'en France: des intérimaires furent nommés. Or, les membres laïques des consistoires d'Alger s'empressèrent de faire nommer "leur" rabbin par l'autorité française : par exemple Jacob Smadja à Alger, Haïm Bliah à Tlemcen, Isaac Toubiana à Constantine (9). Alors que, du point de vue des autorités françaises et du Consistoire central, l'intérim était une situation exceptionnelle et un pis-aller, en attendant la nomination d'un rabbin issu du Séminaire, du point de vue de la communauté juive concernée, cette situation marquait un retour à la normale : Isaac Toubiana retrouva sa position de grand rabbin de Constantine en 1862, après la révocation de Gédéon Netter (10).

Il faut enfin évoquer le clivage séfarades/ashkénazes, qui eut sa part de responsabilité dans l'incompréhension mutuelle entre nos rabbins et leurs fidèles. Deux remarques seulement à ce sujet. Tout d'abord, la présence des rabbins alsaciens-lorrains en Algérie marque un renversement du rapport de forces qui existait en France depuis la Révolution : les Juifs portugais avaient été émancipés un an avant les Juifs alsaciens, jugés moins intégrés à la société française (respectivement le 28 janvier 1790 et le 27 septembre 1791) ; au 19ème siècle, l'Est de la France apparaît encore comme le bastion du judaïsme orthodoxe et conservateur. En Algérie, les rabbins d'Alsace et de Lorraine issus de l'École de Metz, porteurs de l'idéologie consistoriale, semblent au contraire tout à fait "modernes" et progressistes comparativement à la population juive qu'ils administrent. Après la perte de l'Alsace-Lorraine, la qualité d'Alsacien renforça le sentiment d'apporter les valeurs de la France aux juifs d'Algérie. L'identité alsacienne fut revendiquée dans certains discours officiels, par exemple par le président du consistoire d'Alger Salomon Honel, lui-même originaire d'Alsace (11).

En résumé, peu de rabbins consistoriaux devinrent partie intégrante de leurs communautés, même quand ils étaient appréciés, ainsi que l'exprimait Paul Haguenauer dans une lettre à Zadoc Kahn à propos de son éventuel départ de Constantine pour Oran (12) :

"En me serrant respectueusement les mains, l'un des notables me disait l'autre jour : "C'est surtout votre travail que nous regretterons". En d'autres termes, [...] les facilités que je rencontre dans les administrations et qui me permettent de rendre chaque jour mille services à l'un ou à l'autre, c'est cela que mes fidèles prennent en très grande considération [...]. Mes fidèles me réclament pour recommander leur fils au général ou leurs parents pauvres à la Bienfaisance ; nos rabbins me demandent des augmentations et des petits bénéfices et nos riches m'invitent à parader à leurs côtés. Jamais (à l'exception d'une seule) aucune famille ne nous a invités dans l'intimité pas même mes collègues du consistoire ou du comité." (13)

Incontestablement, ces rabbins semblaient plus proches des fonctionnaires de l'administration coloniale avec qui ils entretenaient parfois d'excellentes relations (préfets, inspecteurs et recteurs d'académie) que de leurs ouailles. Imposés, ils ne pouvaient qu'apparaître comme des étrangers et le plus souvent comme des ennemis. De leur côté, les rabbins français déploraient l'attachement des juifs d'Algérie à leurs traditions, la lenteur de leur évolution, et même leur manque de patriotisme (14).

III. Le poids de l'Algérie dans les carrières rabbiniques

Est-il possible de dégager des traits communs aux carrières des quatorze rabbins et grands rabbins originaires d'Alsace et de Lorraine qui furent en poste en Algérie entre 1846 et 1909 ? Après l'enthousiasme initial, les postes d'Algérie devinrent de moins en moins convoités, au point que le Consistoire central prit des mesures autoritaires en 1889 : les diplômés du Séminaire israélite perdaient leur diplôme s'ils refusaient de prendre le poste qu'on leur désignait en Afrique du Nord : c'est ce qui arriva à Abraham Meyer, nommé à Tlemcen en 1890.

L'Algérie était rarement un premier choix : sur quatorze pasteurs, cinq firent acte de candidature par véritable choix (15). Quant aux huit autres pasteurs, ils se portèrent candidats pour des postes algériens après un ou plusieurs échecs en métropole, ce qui indique plutôt un choix par défaut. Selon Lazare Cahen, l'affectation sur un poste rabbinique basé en Algérie privait d'une promotion possible en métropole :

"Le rabbin français en quittant son pays, ses parents et amis, pour porter le flambeau de la religion et de la civilisation au sein de nos communautés africaines, doit naturellement renoncer à tout espoir d'avancement en France, où il sera toujours vaincu par ses concurrents pouvant agir sur les lieux mêmes quand il y a un poste avantageux à conquérir." (16)

Les faits confirment cette analyse : sur les dix-neuf rabbins et grands rabbins qui furent affectés en Algérie sur la période (j'inclus les non-alsaciens­lorrains), sept trouvèrent un poste rabbinique en métropole après avoir été affectés en Algérie, mais le plus souvent dans de mauvaises conditions (17). Seuls deux rabbins se trouvèrent à la tête d'importantes communautés après leur carrière algérienne : Isaac Bloch fut nommé grand rabbin de Nancy en 1890 après avoir passé douze ans en Algérie ; après avoir été grand rabbin d'Alger à partir de 1897, Abraham Bloch fut nommé grand rabbin de Lyon en 1908. Par ailleurs, on ne trouve que quatre individus dont on peut affirmer qu'ils effectuèrent un ministère paisible d'un bout à l'autre de leur carrière algérienne : parmi eux, deux Alsaciens : Élie Kahn, rabbin de Bône de 1893 à 1927, date de son décès ; Jonas Weil, rabbin de Mascara entre 1898 et 1903, rabbin de Tlemcen entre 1903 et 1905 puis grand rabbin d'Oran du 5 mai 1905 à 1929.

Certaines carrières rabbiniques en Algérie furent sans doute écourtées, soit par des départs volontaires des pasteurs, soit par des démissions forcées. Incontestablement, comme l'avait affirmé Lazare Cahen, les postes rabbiniques de la colonie étaient difficiles et n'étaient pas récompensés par une évolution de carrière favorable.

Indiscutablement, l'exercice de fonctions rabbiniques en Algérie fut, pour les rabbins alsaciens et lorrains, synonyme de dépaysement. Comme les autres Européens qui s'installèrent dans la colonie, le climat, les maladies (il y eut plusieurs épidémies de choléra au 19ème siècle), le paysage rural et urbain, les langues parlées, les costumes furent des facteurs de dépaysement. Mais de ces aspects, nos rabbins ont peu parlé dans leur correspondance et il nous faut pour cela faire preuve d'un peu d'imagination. En revanche, on peut identifier trois types d'influence profonde de la carrière algérienne sur les rabbins alsaciens-lorrains :

Les rabbins alsaciens et lorrains qu'on vient d'évoquer furent donc véritablement les "hussards"  du Consistoire central en Algérie au 19ème siècle. C'est précisément cette position qui les mit en difficulté : car soit, ils appliquaient à la lettre le programme de régénération, et se trouvaient dans une position véritablement colonialiste ; soit, ils tentaient de trouver un compromis avec le rabbinat local et ils se voyaient sommés par le Consistoire central de s'expliquer.


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